Economie

Méditons sur l'agonie de la Deutsche Bank, l'impératrice du capitalisme rhénan

Eric Le Boucher, mis à jour le 03.10.2016 à 8 h 46

La Deutsche Bank, l'inspiratrice de la banque-industrie, est à l'agonie. Pour avoir remisé son ancrage dans l'économie réelle au profit d'activités plus spéculatives, elle a perdu son âme.

DANIEL ROLAND / AFP

DANIEL ROLAND / AFP

Pour un journaliste correspondant en Allemagne juste après la réunification, au début des années 1990, il y avait trois demeures des dieux. À Bonn, la Chancellerie occupée par l'immense Helmut Kohl: petit bâtiment, puissance en reconstruction. À Francfort-sur-le-Main, la Deutsche Bundesbank, la «Buba», la banque centrale, qui occupait un grand immeuble en haut d'un parc, au calme, à l'écart.

Tous les correspondants européens, y compris nos amis anglais, devaient y passer beaucoup de temps pour comprendre comment elle raisonnait et ce qu'elle allait faire sur les taux d'intérêt le jeudi une fois chaque mois. Ses décisions impériales calmaient ou mettaient le feu à toutes les devises européennes. Un matin de septembre 1992, la lire et la livre furent expulsées du Serpent monétaire européen à la suite de la décision unilatérale de Wotan, le conseil central. Londres ne se remettra jamais de cette humiliation.

L'autre maison des dieux à Francfort était la Deutsche Bank. On entrait dans ses deux grandes tours modernes, sur la place de l'Opéra, timides et respectueux, pour essayer d'apprendre comment tournait le moteur de la machine, l'industrie allemande. La Deutsche Bank trônait sur la «banque-industrie», elle maternait sinon contrôlait, par ses participations au capital, une grande part des géants germaniques: Daimler-Benz, Mannesmann, Allianz, Krupp, BASF, etc. La force était visible sur les visages de tous nos interlocuteurs; la force, en vérité l'invincibilité.

L'impératrice à la ramasse

La Deutsche Bank incarnait le roc germanique. Tandis que l'industrie anglaise, rouillée par les syndicats, avait été mise à la poubelle par Margaret Thatcher, que l'industrie américaine ne se remettait pas du choc nippon, que les grands groupes italiens tombaient comme des mouches, que la France s'engageait tout impuissante dans la désindustrialisation, l'Allemagne résistait. Mieux, elle gagnait des parts de marché. Son industrie avait surmonté la crise pétrolière des années 1970 avec muscle, menacée alors par l'électronique, les Siemens comme les Daimler-Benz avaient absorbé la déferlante technologique: la mécanique outre-Rhin intégrait les puces dans ses machines et ses robots. La Deutsche Bank, pilier central, en récoltait les marks, la fierté et la puissance. Il fallait voir à cette époque le dédain dégoûté quand on parlait des banques françaises en pleine tourmente du Crédit Lyonnais...

La Deutsche Bank, l'impératrice d'hier, est aujourd'hui à la ramasse, son cours de Bourse plus bas qu'en 1983. Angela Merkel doit démentir qu'elle prépare un plan de sauvetage, ce qui est vain: chacun sait qu'un État ne peut pas ne rien faire devant l'effondrement d'une grande banque du pays. Que s'est-il passé? Comment la première banque du premier pays européen en est-elle arrivée là?

L'apogée post-réunification

L'explication de cette chute est, selon moi, celle-ci: lorsque l'argent est «sérieux», qu'il sert au développement industriel, le banquier allemand sait très bien faire. Remarquablement. S'il faut ruser sur les marchés, il échoue. Lamentablement. La rigueur luthérienne interdit aux Allemands de jouer avec l'argent. Ils détestent ça, ils trouvent cela amoral, ils se font avoir comme des enfants. C'est exactement ce qui s'est passé depuis cette période post-réunification des années 1990 qui marque l'apogée de la Deutsche Bank. Toute sa dégringolade démarre juste après, quand Bruxelles, convertie au libéralisme par les vils Britanniques, impose de briser les liens entre la banque et l'industrie, et quand la Deutsche s'illusionne en pensant qu'elle allait dominer les marchés financiers comme elle a su dominer la banque-industrie.

C'est une histoire de gènes. La Deutsche Bank est née en 1870 des besoins de l'industrie en pleine expansion. Elle a inscrit «banque-industrie» dans son ADN. Dès le départ, sise drôlement 21, rue des Français, à Berlin, elle accompagne l'industrialisation de l'ex-Prusse puis, en dévorant des banques régionales, de toute l'Allemagne. Très vite, elle finance l'expansionnisme germanique, bâti sur le commerce extérieur. Instrument de Berlin contre les banques anglaises, elle finance, parmi beaucoup d'autres, le chemin de fer qui relie Istanbul à Bagdad.

La victoire de Londres

Les deux guerres mondiales vont la mettre à terre. Elle sera même fermée côté soviétique en 1945 et brisée en dix banques de petite taille côté américain. Elle renaîtra par fusion en 1957 à Francfort. À la fin des années 1990, les critiques contre les banques allemandes pleuvent, y compris outre-Rhin: elles verrouillent le capitalisme rhénan, elles imposent un excès de prudence, elles manquent de surveillance. La faillite de Philipp Holzmann en 1999, le prouve. La bataille des idées est perdue, la «shareholder value» à l'anglo-saxonne l'emporte sur la «Hausbank» germanique.

L'industrie s'en sort très bien: dans un monde financier abondant, elle trouve ailleurs ses financements. Les PME continuent, en cachette, de profiter à l'ancienne des banques régionales. La puissance germanique n'en est finalement pas affectée.

Mais les grandes banques sont perdues. La Deutsche achète très cher Morgan Grenfell à Londres puis Bankers Trust à New York pour se transformer en banque d'investissement. Elle plonge en réalité dans les «subprimes» et les pertes. Elle se fait aujourd'hui rattraper par la justice américaine.

Comment sauver la Deutsche Bank? Si elle a perdu son importance stratégique et s'est déconnectée de la puissance de son pays faut-il même la sauver? En cette époque post-libérale qui commence, que faire des banques? Faut-il renouer un peu avec la «Hausbank», comme le fait la France avec la BPI ? Bruxelles continue mécaniquement d'importer le modèle anglo-saxon, mais ne faut-il pas s'interroger à nouveau sur le financement de l'économie réelle? Angela Merkel a dans les mains un nouveau dossier brûlant.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (528 articles)
Journaliste
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