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Comment vivent les voix françaises des héros du cinéma et des séries?

Montage Slate d'après IMDb et Youtube

Montage Slate d'après IMDb et Youtube

Autrefois méprisé, le comédien de doublage a aujourd'hui une vie plutôt confortable. Mais le métier est difficile et l'avenir incertain. Rencontre avec ces acteurs au mille visages.

«J’étais au McDonalds, je commande une salade. La vendeuse se retourne brusquement, les yeux écarquillés: “Oh c’est pas vrai, vous êtes la voix de Son Goku!” Ce genre d’anecdotes ne m’arrive pas tous les jours, mais c’est toujours très amusant!» 

Le nom de Brigitte Lecordier ne vous dit peut-être rien, mais sa voix a bercé votre enfance. Elle a prêté son timbre enfantin et malicieux à Oui-Oui, à Nicolas dans Bonne Nuit les Petits ou au célèbre enfant-singe dans Dragon Ball. Derrière chaque dessin animé ou chaque film en version française se cache une armée de comédiens de doublage –attention, on ne dit pas «doubleur»– qui ont su faire de leur voix et de ses modulations leur instrument de travail. Nous sommes parties à la recherche des histoires qui se cachent derrière ces timbres que l’on identifie les yeux fermés, dès la première écoute.

«Un vrai métier de copieur!»

Tout commence dans un studio de doublage, boîte noire aux murs capitonnés, truffées de micros et de logiciels de montage. Face au comédien, une barre à laquelle on peut s’accrocher, se démener pour reproduire les intentions de jeu des personnages. Et un écran où défile un texte qu’il s’agit de «parler» en synchronisation parfaite avec la version originale.

C’est dans ces studios que débute toute carrière. On y vient observer les anciens, passer des essais et peut-être, enfin, dire sa première ligne. C’est ainsi qu’a été initiée Céline Monsarrat, dans les années 1970, en rencontrant les propriétaires d’un studio qui lui ont mis le pied à l’étrier. Aujourd’hui, sa voix et son rire si reconnaissables sont devenus ceux de Julia Roberts et du poisson amnésique Dory.

Il faut massacrer le moins possible l’acteur qui est à l’image, on doit être au plus près de ce qu’il fait

«Il faut massacrer le moins possible l’acteur qui est à l’image, on doit être au plus près de ce qu’il fait», explique cette experte du genre.

Une affirmation à laquelle ne peut que s’accorder Antoine Nouel. Comédien formé sur les planches, il est aujourd’hui directeur artistique, «metteur en scène de voix», selon les termes de ce passionné.

«Le doublage c’est un vrai métier de copieur, s’amuse celui qui a notamment été Chandler dans Friends, un bon comédien de doublage ce n’est pas quelqu’un qui a une bonne voix ou un bon ton. C’est quelqu’un qui sait nous faire oublier la technique.» 

La recherche du «parler vrai», la capacité à s’oublier complètement pour laisser place au personnage, une diction impeccable, tels sont les enjeux à intégrer pour «passer à la barre».

Être dans l'instant

«Sur les séries, vous ne savez même pas ce que vous allez faire. Vous visionnez une ou deux fois la scène. Sur un long métrage, le directeur de plateau vous explique le film. Tout va très vite. Il faut vraiment être dans l’instant», souligne Céline Monsarrat.«C’est une grande école de vie, c’est l’humilité et la discipline» raconte Sylvie Feit qui a posé ses premières voix alors qu’elle était adolescente, et qu’on retrouve dans Johann Landor, l'agent secret de Capitaine Flam. «Même si c’est un petit rôle, c’est tout aussi important, c’est la même énergie», ajoute-t-elle. Une énergie à trouver en quelques minutes, car les comédiens de doublage sont appelés sans avoir connaissance du texte.

Quand Brigitte Lecordier double Oui-oui, hors de question de ne pas saisir le moment. «Je suis ultra mobile quand je double, je vis mon personnage, je tourne, je bouge», décrit-elle. Céline Monsarrat ajoute même que sans cet engagement physique, ce vrai jeu d’acteur, «ça ne sort pas». Et lorsqu’il y a une mauvaise ambiance sur le plateau, c’est encore pire: «La voix transmet toutes les émotions, alors quand vous n’êtes pas en confiance, c’est extrêmement compliqué.»

«Il faut avant tout avoir une solide formation d’acteur, assène Antoine Nouel qui a fait ses classes chez Jean-Laurent Cochet et joué aux côtés de Jean-Paul Belmondo. Certaines personnes me téléphonent: “Il paraît que j’ai une belle voix, je peux essayer?” Ils ne réalisent pas le travail que ça représente. Lors de mes premiers essais, j’étais catastrophique. J’ai passé un an à observer et exercer ma diction quatre heures par jour.» 

Face aux formations de doublage qui fleurissent à Paris, Antoine Nouel reste sceptique: «Si on pouvait apprendre en trois semaines un métier que j’ai mis vingt-cinq ans à maîtriser… Ce qui intéresse les gens, c’est qu’il y a beaucoup d’argent à se faire.»

Aujourd’hui, les choses ont changé et c’est devenu un métier à part entière qui offre une grande aisance financière et des horaires de travail stables

Salaires juteux

Car, contrairement au théâtre où les acteurs sont souvent payés au lance-pierres, empochant de maigres cachets, le doublage est une voie de rémunération des plus lucratives. Les comédiens sont payés à la ligne, aux environs de six euros. Plus le rôle est important, plus les lignes défilent et certaines journées se soldent par des salaires à quatre chiffres.

«Le doublage a longtemps été le parent pauvre du métier, analyse Antoine Nouel. On y venait quand on n’avait réussi ni au théâtre, ni au cinéma, ni à la télé. Mais aujourd’hui, les choses ont changé et c’est devenu un métier à part entière qui offre une grande aisance financière et des horaires de travail stables.»

«Ce qui est difficile c’est qu’on peut perdre nos personnages du jour au lendemain, nous ne signons pas de contrats d’exclusivité, soupire Brigitte Lecordier qui a failli ne pas reprendre son cher Oui-Oui. Les producteurs voulaient que ce soit un véritable enfant qui double, je leur ai rétorqué qu’ils ne pourraient jamais trouver un véritable pantin de bois!».

Les doubleurs ne touchent pas non plus d’argent lors des diffusions, ils vendent leurs droits lors de l’enregistrement. Ceux-ci n’ont été obtenu qu’après une grève ayant mobilisé les comédiens de doublage en 1994, qui ont été reconnus comme «artistes interprètes».

«On nous disait qu’on n’était que des comédiens de doublage, sous-entendu “pas de vrais comédiens”. On n’était rien, les producteurs nous prenaient pour des “manges-merde”. La grève a été difficile à tenir, mais elle était magnifique», se souvient Sylvie Feit, également membre très active de l’Adami, qui s’occupe de la propriété intellectuelle des artistes-interprètes. À la suite de la grève, plusieurs comédiens ont été blacklistés pendant quelques temps: «on n’avait plus le droit d’être sur les plateaux», raconte-t-elle, sans regrets ni aigreur.

Bientôt des doublages robotisés?

Mais le métier –aujourd’hui des plus confortables– est encore amené à connaître de nouvelles évolutions. L’explosion de la consommation de séries –privilégiées en version originale sous-titrée via Nettflix– et le développement de nouvelles technologies génèrent de nombreuses mutations. «Il y a fort à parier que dans vingt ans, il n’y aura plus de doublages comme aujourd’hui avec un acteur par personnage», prédit Antoine Nouel en expliquant que des logiciels seront capables de moduler les voix des comédiens et d’automatiser les synchronisations. Mais en attendant l'avènement d’acteurs secondés par des robots, le doublage français a encore de beaux jours devant lui.

«C’est un métier extraordinaire, s'enthousiasme Brigitte Lecordier. Je peux interpréter tellement de personnages différents! Et puis je suis régulièrement invitée à rencontrer le public, échanger avec eux, c’est génial de se sentir aussi vite identifié à des personnages et d’être soutenue pour cela.»

Être une voix aux mille visages fait également le bonheur de Sylvie Feit. La comédienne préfère d’ailleurs doubler un personnage intéressant ou une actrice géniale, que d’apparaître à l’écran dans un rôle médiocre: «Doubler, c’est se dépasser, c’est extrêmement valorisant, c’est la liberté.»

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