France

Le chiraquisme finit au tribunal

Philippe Boggio, mis à jour le 18.12.2009 à 12 h 50

Le néo-gaullisme meurt symboliquement en cette quinzaine des audiences de justice.

Jacques et Claude Chirac. Archives Reuters

Jacques et Claude Chirac. Archives Reuters

Jacques Chirac est de nouveau poursuivi par la justice. L'ancien président de la République a été mis en examen vendredi 18 décembre dans la matinée dans le cadre de l'enquête sur sept emplois fictifs payés par la mairie de Paris. «Jacques Chirac a été entendu ce vendredi (...) par le juge d'instruction (Jacques) Gazeaux en charge du dossier instruit à Nanterre», écrit le bureau de Jacques Chirac dans un communiqué.

L'ancien chef d'Etat «réaffirme qu'aucun “système” n'a jamais existé à la mairie de Paris. Il est déterminé à le faire reconnaître au terme de la procédure ouverte par la mise en examen dont il a fait l'objet ce jour», précise son bureau. L'ancien Président de la République encourt cinq ans de prison et 75.000 euros d'amende. Nous republions à cette occasion un article de Philippe Boggio sur les démêlés judiciaires concomittantes des grands noms du chiraquisme.

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On imagine assez bien à quoi pourrait ressembler la fin de l'histoire sous le crayon d'un caricaturiste: dans la cour de la prison, Chirac, Pasqua, Villepin, maillots rayés et boulets aux pieds, qui jouent aux cartes tandis que Sarkozy, en maton, l'œil méfiant, les surveille du haut de son mirador, et qu'à la porte, Jupé attend l'heure du parloir pour visiter ses vieux compagnons...

Bien sûr, ce ne sont là que coïncidences. Angolagate, Clearstream, faux emplois de l'Hôtel de ville, les affaires de justice ne se recoupent pas. Celle qui renvoie l'ancien chef de l'Etat en correctionnelle, si le parquet ne fait pas appel, doit beaucoup à l'indépendance statutaire d'un juge d'instruction, et à un fort retard constitutionnel pour cause d'immunité présidentielle. Les deux autres ont simplement suivi leur cours.

D'autres que ces trois-là auraient pu se présenter, tellement les anciens dirigeants du chiraquisme sont empêtrés dans les dossiers judiciaires, anciens ou plus récents. Vendredi 30 octobre, on en comptait neuf, dans lesquelles le nom de Jacques Chirac était prononcé, ou qui le concernaient directement. Pour ses amis (Tibéri, Flosse) ou anciens collaborateurs à la Mairie de Paris, les comptes ne sont pas encore arrêtés. Comme le note un familier ironique du quinquennat précédent, l'actualité peut désormais en offrir «treize à la douzaine», et la justice finira peut-être, par fatigue, «par proposer un prix de gros». Ne serait-ce que pour éviter les engorgements.

L'effet de nombre créée en tous cas cette sorte de stupeur, d'incrédulité, sensibles, hier, parmi les internautes, les commentateurs et les hommes politiques. Juste après Villepin, après Pasqua, en juste deux semaines, Chirac? Les Français s'étaient habitués à considérer l'ancien président comme inatteignable. «L' Intouchable», avait-on même nommé celui-ci. Chirac rattrapé? Soumis au sort, au droit commun? Ceux qui l'aiment n'y croyaient pas; ceux qui ne l'aiment pas n'y croyaient plus, comme le socialiste Arnaud Montebourg, qui avait lancé une pétition pour que l'occupant de l'Elysée puisse au moins être renvoyé devant la Haute Cour de justice.

Cette drôle de journée, cette curieuse quinzaine se sont achevées sur le soupçon de honte publique. Chirac peut-il encore suivre le plan médiatique qui doit accompagner la sortie du premier tome de ses mémoires, vendredi prochain le 6 novembre? Ces entretiens dans la presse et à la télévision, ces débats prévus avec le public, à la Foire du Livre de Brive? Va-t-il se taire, se terrer, ou bien répondre à toutes ces interrogations qui vont maintenant le déporter bien au-delà de ses souvenirs?

A mesurer son attitude possible à la combativité récente de Villepin et de Pasqua, dans la tourmente judiciaire, on peut raisonnablement parier sur l'esprit de résistance de l'ancien président. Il se sait populaire. On a dû lui expliquer que la fin lui profite, comme à François Mitterrand. Le temps du recul. A Mitterrand, son agonie même. A Chirac, cette stature d'humaniste qu'il se forge, et qui, à en croire les sondages, ne passe pas pour feinte. Tous deux laissant des regrets, sur le tard. Oui, il y a, s'il s'y prête, s'il parvient à secouer en lui la déprime qui l'a envahi depuis la fin de son quinquennat, des avantages pour l'ancien chef de l'Etat à affronter les commentaires de justice, dans les jours à venir. Comme pour Villepin, comme pour Pasqua, comme pour Juppé avant eux, le rôle du solitaire réprouvé ou abandonné, qui retrouve quelques accents de jeunesse pour faire face à ses juges... Manifestement, le dernier carré de gaullistes excelle jusqu'ici à cette bravoure d'animal cerné par la meute.

Car c'est de bien de cela dont il s'agit aussi, cet automne, dans quelques prétoires de justice, et Jacques Chirac doit s'en inquiéter. Les affaires plombent l'héritage. L'actualité remet grivèlerie, carambouilles et fausses factures sur le dessus de la pile, alors qu'évidemment, le quinquennat, et avec lui, toute une épopée politique, espérait bien laisser un tout autre souvenir. «République des copains et des coquins», a-t-on dit. Voilà que la preuve s'étale à la une, en vol d'escadrille. Clientélisme corrézien et Françafrique. Coups tordus et barbouzerie. Les défauts qu'on a toujours reprochés aux héritiers du gaullisme.

La mémoire de l'opinion publique tranchera. Peut-être même assez vite. Il se peut que soit définitivement laissé un souvenir fort négatif. Mais il se peut aussi que de cette mauvaise fin, d'infamie promise, naisse une forme de nostalgie - disons plus sociale. Les affaires, oui. Impardonnable. Mais en son temps, jusqu'au milieu des années 2000, une autre droite aux commandes. Moins financière. Moins libérale et cynique, derrière les discours rassembleurs. Une bonne grosse droite, plus conforme à l'histoire de France. Qui avait même eu des copains communistes. Qui savait parler à des syndicalistes. Même, à tout bien considérer, à des étudiants. Une droite paresseuse, peut-être, critiqueront les experts économiques, mais davantage du terroir commun, et encore traversé, parfois, par des ondes d'humanité.

C'est à voir. Ce néo-gaullisme meurt là, symboliquement, en cette quinzaine des audiences de justice. En effet, on met les fers à son dernier carré. Une telle conclusion devrait lui valoir le bannissement historique. Mais les Français sont compliqués, et les temps plus difficiles.

Phillipe Boggio

Lire également sur les mésaventures judiciaires de Jacques Chirac: Chirac au tribunal, il était temps.

Image de Une: Jacques et Claude Chirac. Archives Reuters

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