Culture

«Elle» représentant la France aux Oscars, dernier symptôme d'un système obsolète

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 04.10.2016 à 9 h 41

La désignation de «Elle» de Paul Verhoeven pour représenter la France aux Oscars souligne combien il est contestable de transformer les films en représentants de leur pays.

Paul Verhoeven et Isabelle Huppert pendant le tournage de «Elle».

Paul Verhoeven et Isabelle Huppert pendant le tournage de «Elle».

La désignation le 26 septembre de Elle de Paul Verhoeven comme candidat français à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère envoie un message ambigu. Pas question de mettre en doute la qualité du film, et de l’interprétation magistrale de son actrice principale, Isabelle Huppert. Elles ont été saluées ici même, et à plusieurs reprises, lors de la présentation du film à Cannes puis de sa sortie –comme elles l’ont été à la fois par la majorité des critiques et par le public avec près de 600.000 entrées.


Elle est un film français. Il se passe en France, est joué par des acteurs français parlant français, et est produit principalement par un producteur de ce pays, Saïd Ben Saïd. Il n’empêche qu’il est signé d’un cinéaste néerlandais. La situation attirerait moins l’attention si cette désignation ne faisait suite à celle, en 2015, d’un film qui était, lui, tout à fait turc –réalisé par une Franco-Turque, Deniz Gamze Ergüven, qui a obtenu la double nationalité après deux demandes de naturalisation française rejetées, joué en turc par des acteurs turcs, même si produit majoritairement par un Français, Charles Gillibert.

Le candidat français aux Oscars est choisi par une commission composée de 5 membres de droit, la présidente du CNC, Frédérique Bredin, le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Fremaux, la présidente de la commission d’avance sur recette, Teresa Cremisi, le président de l’Académie des Césars, Alain Terzian et le président d’Unifrance, Jean-Paul Salomé, et de trois personnalités qualifiées, cette année Sandrine Bonnaire, Léa Seydoux et Éric Toledano.

Un étrange message

Deux années de suite, la commission aura donc choisi un réalisateur étranger au moment du tournage du film. Les choix de 2015 et 2016 émettent un étrange message en direction du cinéma français et de ceux qui le font, en tout cas ses cinéastes: aucun parmi les quelques 220 réalisateurs de ce pays ayant tourné un film sorti dans l’année (la période de référence pour les oscars est du 1er octobre au 30 septembre) ne serait capable de «représenter la France» dans la compétition internationale la plus médiatique du monde.

On espère ici qu’un tel constat, et une telle inquiétude, ne sont pas entendus comme un relent de nationalisme mal placé. Bien au contraire. Si, voulant distinguer aussi un film «étranger», l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences qui décerne les statuettes dorées que nous appelons Oscar (le nom officiel est Academy Awards) demande à chaque pays d’envoyer son candidat, c’est elle qui entretient des attitudes nationalistes, voire chauvines, accompagnées de bizarreries.

Bizarreries et chauvinisme

Côté bizarrerie, on trouve ainsi Amour de Michael Hanecke, tout aussi français que Elle, et qui a reçu l’Oscar du meilleur film en langue étrangère 2013, mais sous bannière autrichienne. Ou, en remontant plus loin, La Victoire en chantant de Jean-Jacques Annaud, qui s’est vu décerner le bonhomme doré en 1977, mais comme film… ivoirien.

Rappelons que la France n’a pas le monopole de ces étrangetés, même si elle y est le plus exposée, étant le pays au monde qui a le plus de films sélectionnés pour la phase finale (les nominés) depuis la création de cet Oscar particulier en 1948 (mais c’est l’Italie qui a le plus de gagnants).

On a ainsi vu deux années de suite la Chine représentée aux Oscars par un film réalisé par un Français, l’un d’eux étant d’ailleurs à nouveau Annaud avec Le Dernier Loup, moyen pour le gouvernement chinois de ne pas soutenir ses grands cinéastes, tous critiques envers le régime.

La seule réponse souhaitable, mais qui semble pour l’heure hors de portée, serait que la vénérable Academy se dote des moyens de sélectionner ce qu’elle considère comme les «meilleurs films de l’année» (whetever it means), parmi lesquels voteraient ses membres. Quitte d’ailleurs à ce qu’il puisse y avoir plusieurs films du même pays, pourquoi pas si une certaine année un pays a été particulièrement fécond?

Singularité

Les pauvres films cesseraient ainsi d’être porte-drapeau de chauvinismes mal placés, et de  manœuvres diplomatiques et politiciennes ayant peu à voir avec les «arts et les sciences du cinéma».

Que les films soient toujours considérés comme des « représentants des pays » est une formule très discutable à l’ère de la mondialisation

 

Que les films soient toujours considérés comme des «représentants des pays» est une formule très discutable à l’ère de la mondialisation et des coproductions tous azimuts, ce qu’ont commencé à comprendre les grands festivals.

Beaucoup de films portent les marques de leur origine, et en particulier de leur origine nationale, et cela n’est nullement un défaut. D’autres relèvent de modes d’inscriptions différents dans la réalité et dans l’imaginaire que les critères nationaux. Il n’y a aucune raison de rabattre les uns sur les autres, et au contraire toute légitimité à reconnaître la singularité de chacun.

Dans la désignation interviennent aussi, bien sûr, des considérations commerciales. Le choix du candidat dépend de sa capacité à capitaliser sur une éventuelle nomination, et si possible consécration, en termes d’entrées sur le marché américain. C’est-à-dire qu’il dépend du distributeur américain qui a acheté le film, et de sa puissance d’influence au sein de l’Academy –et plus spécifiquement du collège spécifique qui vote pour le meilleur film en langue étrangère.

Le choix de Elle cette année traduit donc aussi la reconnaissance de l’excellent travail de Michael Barker à la tête de Sony Classics, qui s’enorgueillit d’avoir dans son catalogue 159 titres nominés aux Oscars. Autre atout: une star connue aux États-Unis, et capable d’accompagner la campagne pour l’obtention de la statuette, en l’occurrence Isabelle Huppert, une des meilleures dans ce rôle (aussi).


Ce sont aussi ces raisons-là qui ont fait préférer le film de Paul Verhoeven à son plus sérieux concurrent, le très beau Frantz de François Ozon, par les «sages» du comité français de sélection.

Correction: Une première version de cet article indiquait que Deniz Gamze Ergüven était Turque et non Franco-turque.

 

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (455 articles)
Critique
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte