FranceLife

Grippe: des vaccins bien juteux

Jean-Yves Nau, mis à jour le 05.11.2009 à 23 h 57

Pourquoi de tels écarts de prix: 6,25 euros la dose de Sanofi-Pasteur, 7 euros chez GlaxoSmithKline, 9,34 euros chez Novartis et 10 euros chez Baxter?

Les polémiques, elles aussi, sont contagieuses. Il y avait, grandissante, celle concernant l'innocuité des vaccins contre la pandémie grippale. Et voici que nous passons à celle du juste prix auquel la France a -ou n'a pas - payé ces mêmes vaccins que la population française s'apprête, nous disent les sondages, à bouder.

Avec l'automne les épreuves s'accumulent pour Roselyne Bachelot. Le temps n'est plus où la ministre de la Santé organisait en majesté la lutte estivale contre l'ennemi; où elle annonçait triomphante que les Français pourrait, s'il le voulait, disposer d'une cuirasse immunitaire. La voici aujourd'hui confrontée à une vague anti vaccinale dont ni elle ni ses proches collaborateurs ne mesuraient sans doute l'ampleur. Puis voici une attaque là où elle se pensait inattaquable: la transparence; et qui plus est la transparence financière et qui se structure déjà en une «affaire», celle de «l'argent des vaccins». Voyons, en substance, de quoi il retourne.

Quand doit quotidiennement monter en première ligne médiatique sur un front qui ne cesse de s'élargir tout ministre, homme ou femme, sait qu'il descend progressivement dans la fosse aux lions politiques. Avec les dégâts potentiels que l'on sait.

«Un gigantesque bide». C'est ainsi que Jean-Marie Le Guen, député PS de Paris vient de qualifier la campagne vaccinale anti-pandémique. Par ailleurs médecin et président du conseil d'administration de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris M. Le Guen avait déjà dénoncé la politique gouvernementale du «tout-vaccinal». Aujourd'hui il dénonce les failles dans la communication des autorités sanitaires qu'il accuse d'être responsables de la méfiance généralisée vis-à-vis des vaccins et de la 
sous-vaccination des personnels les plus à risque; une situation selon lui «tout à fait préoccupante» et «dangereuse pour la santé publique».

Autre attaque inattendue, celle engagée par un autre député socialiste Gérard Bapt, rapporteur spécial du budget de la Sécurité sociale. Mme Bachelot et ses services ont voulu déminer au mieux et au plus vite le terrain. Ainsi dès l'aube du jeudi 29 octobre le cabinet ministériel mandait-il en urgence à l'Agence France Presse une information absconse selon laquelle «les contrats relatifs aux commandes de vaccins contre la nouvelle grippe H1N1 seront transmis à toute personne morale en faisant formellement la demande au ministère en charge de la santé».

Dès l'aube mais trop tard. D'abord parce qu'un article de l'hebdomadaire Le Point (intéressant mais assez confus, pour dire le vrai) dénonçait le manque de transparence du gouvernement sur ce sujet tout en précisant que la Commission d'accès aux documents administratifs (CADA) faisait sans difficulté la lumière sur ce dossier. Ensuite parce que le député Bapt avait décidé, dans l'après-midi d'en découdre avec la ministre de la Santé dans l'enceinte de l'Assemblée nationale.

Et le député Bapt d'expliquer qu'il avait trouvé porte close, au 8 Avenue de Ségur, siège du ministère de la Santé alors même qu'il  voulait «sur place et sur pièce» vérifier les contrats sur les commandes nationales de vaccins anti grippe H1N1 comme sans fonction l'y autorise sinon lui impose. «Je demande à consulter ces contrats, le fait qu'on semble vouloir me les cacher semble confirmer l'article du Point daté de jeudi, auquel cas ce serait particulièrement inquiétant», a-t-il lancé à Mme Bachelot une fois revenu, bredouille, dans l'hémicycle du Palais-Bourbon. La ficelle est sans doute un peu grosse. Mais l'hameçon est bien là auquel la ministre de la Santé doit mordre.

«N'allez pas chercher les problèmes où il n'y en a pas. Les contrats sont chez l'adjudicateur, ne faites pas de mauvais procès», a répondu la ministre, affirmant que M. Bapt avait bien rendez-vous au ministère mais... vendredi 30 octobre. L'abcès grossit. Prenant la parole, le président PS de la commission des Finances, Didier Migaud, rappelle «qu'un rapporteur spécial n'a pas besoin de prendre rendez-vous, sinon le contrôle sur place et sur pièce de façon inopinée n'aurait plus de sens». L'en empêcher «est un délit» tonne-t-il.  Roselyne Bachelot, fulminante: «Le rapporteur spécial peut avoir accès à tous les documents, il vient quand il veut comme il veut... Les documents sont à l'l'Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus) et vous pouvez y aller, on vous les montrera... Si vous m'accusez de cacher quelque chose dans ces contrats, prenez votre voiture, filez à l'Eprus.»

Gérard Bapt téléphone aussitôt à l'Eprus avant de s'étonner auprès de l'Agence France Presse qu'on lui ait répondu que les documents réclamés «avaient été portés la veille au ministère». Quelle sera la première «personne morale en faisant formellement la demande» qui révèlera les actes du scandale, si sandale il doit y avoir? L'essentiel est connu: 94 millions de doses vaccinales  commandés ferme par un gouvernement qui redouter d'être un jour accusé de ne pas en avoir fait «assez». Puis un gouvernement qui, en la personne (pour l'heure) de Roselyne Bachelot) qui se voit accusé d'en avoir fait à la fois «trop» et «mal» ; un gouvernement qui est accusé par ailleurs d'avoir signé un pacte avec le diable de l'industrie pharmaceutique. Et ce diable est une nouvelle fois dans les détails: pourquoi ces écarts de prix conséquents: 6,25 euros la dose chez Sanofi-Pasteur, 7 euros chez GlaxoSmithKline, 9,34 euros chez Novartis et 10 euros chez Baxter? A qui profite véritablement la protection vaccinale. Quand la justice sera-t-elle saisie pour identifier puis condamner les bénéficiaires des rétrocommissions?

Osons ici, pour une fois faire preuve d'un peu d'immodestie en citant ce que nous écrivions, à la date du samedi 18 juillet, dans «A(H1N1) Le journal de la pandémie», un ouvrage cosigné avec Antoine Flahault et publié par les Editions Plon.

Le chapitre est intitulé «Industrie vaccinale ou industrie de guerre?». « Le futur vaccin contre le A(H1N1 est une manne financière pour les laboratoires qui viennent notamment d'engranger une nouvelle commande de 94 millions de doses auprès de la France (...) Nous sommes en démocratie et il s'agit bel et bien d'argent public. Pour autant nous ne saurons sans doute jamais rien (ou alors si tard...) des coulisses de ces tractations. Qui était présent? Quand? Où? A quel titre? Quels furent les chiffres? Quelles furent les clauses et y en a-t-il de secrètes? En quels termes les gouvernements des pays industriels ont-ils ou non pris langue sur ce thème avec leurs homologues, amis mais ici déjà concurrents, leurs adversaires? Peut-on imaginer des ententes plus ou moins licites entre les flottantes entités pharmaceutiques planétaires que l'on se plaît encore à qualifier de suisse, française, britannique ou américaine? ( ...) Des sommes publiques considérables, des enjeux stratégiques majeurs, une guerre contre un ennemi commun mais une industrie privée... Qui osera poser la question de la nécessaire nationalisation planétaire de l'industrie des vaccins?»

Et puis, épilogue provisoire de l'affaire, ces dernières confessions faites dans la soirée du 30 octobre par le député Bapt: «J'ai été reçu ce matin à l'Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus). J'ai pu y consulter les contrats et j'ai eu toutes les réponses à toutes mes questions. Ces réponses m'ont semblé satisfaisantes. La façon dont l'Eprus a répondu à la commande de l'Etat me paraît régulière. L'appel d'offres paraît régulier. En fait, les quatre laboratoires
choisis sont les quatre seuls à avoir répondu. Jusqu'à maintenant, le coût des vaccins stricto sensu c'était 804 millions d'euros. J'ai découvert que l'Eprus n'aura à payer que 712 millions d'euros en raison du passage à un taux de TVA de 5,5%. Je ne comprends pas que la ministre, qui est accusée par certains d'avoir trop commandé, ne communique pas là-dessus. Il y a de gros problèmes de communication du gouvernement que je ne m'explique pas. »

Jean-Yves Nau

A lire pour un suivi au jour le jour de la pandémie le blog sur Slate.fr du Professeur Antoine Flahault et de Jean-Yves Nau: Le Journal de la pandémie 2.0

Image de Une: Des doses de vaccins contre la grippe A Ralph Orlowski / Reuters

Jean-Yves Nau
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