France

Quarante ans après, la leçon politique de Raymond Barre

Temps de lecture : 4 min

Un homme politique est davantage là pour porter une vision que pour donner raison aux illusions de ceux dont il sollicite les suffrages.

Raymond Barre à la sortie du conseil des ministres, en mars 1978. AFP.
Raymond Barre à la sortie du conseil des ministres, en mars 1978. AFP.

À la fin de l'été 1976, le président de la République Valéry Giscard d'Estaing a choisi Raymond Barre comme Premier ministre. Ce n'était pas un homme politique, il n'avait occupé aucune fonction élective. Il succédait à Jacques Chirac, comme Georges Pompidou, quatorze ans auparavant, avait succédé à Michel Debré. Barre, comme Pompidou, était inconnu du grand public, il était issu de la société civile –on veut dire par là qu'il n'était pas député. Mais ni lui ni Pompidou n'étaient des incapables et l'un et l'autre se révélèrent des Premiers ministres qui marquèrent leur période, ce qui prouve que la capacité gouvernementale ne passe pas nécessairement par le scrutin d'arrondissement.

Pompidou et Barre se portèrent candidat à la présidence de la République. L’un réussit, l'autre échoua. Pompidou gagna mais n'acheva pas son mandat. Barre, en 1988, fut battu par Chirac au premier tour (au second tour, il serait devenu un adversaire plus redoutable pour Mitterrand), survécut à sa défaite et devint maire de Lyon (s’il avait accepté de le devenir en 1983, ce qui ne tenait qu'à lui, au lieu d'attendre 1995, il aurait pu gagner le premier tour de la présidentielle en 1988).

Il n'est pas démontré que l'élection choisisse les meilleurs

On vient de célébrer le 20 septembre, par un colloque au Sénat, l'anniversaire de son accession à Matignon: c'est l'occasion de réfléchir aux qualités qu'on devrait attendre de ceux qui nous gouvernent.

En démocratie, on peut dire qu'ils se classent en trois catégories: ceux qui ont une visée électorale et savent remporter des élections, ceux qui ont une vision historique et ceux, les plus heureux, qui combinent les deux caractères. Je suis sûr que Barre avait une vision historique et c'est ce qui fait sa grandeur.

On me permettra de laisser de coté les problèmes d'élection. Certes l'élection discrimine puisque la démocratie sélectionne ses dirigeants politiques par la procédure électorale. C’est là la définition de la démocratie et c'est son problème. Car, s'il est incontestable que le meilleur gouvernement serait le gouvernement des meilleurs, il n'est pas démontré que l'élection choisisse les meilleurs et il n'est donc pas démontré que les démocraties seront toujours les mieux gouvernées. J’ajoute, avant d'avancer mes arguments, que j'ai été l'élève, le collaborateur, le collègue et l'ami de Raymond Barre, et que le lecteur doit en juger en sachant mon admiration.

Qu'est ce que la vision historique pour un homme d'État? La réunion de quatre qualités: comprendre lucidement la situation de son pays, mesurer clairement les objectifs à atteindre, discerner les perspectives, c'est à dire les événements éloignés mais probables, et enfin déterminer les principales décisions à prendre.

Raymond Barre réunissait ces qualités essentielles pour gouverner et elles étaient le fruit des deux étapes de son éducation, je veux dire du chemin qu'il a parcouru. Directeur de cabinet de Jean-Marcel Jeanneney, ministre de l'Industrie du général de Gaulle de 1959 à 1962, il vient aux affaires après la décisive réforme monétaire de la fin 1958 qui donne à la France une monnaie forte et rétablit la rigueur budgétaire. Préparée par le comité Rueff, auquel Jeanneney appartenait, soutenue par les inspecteurs des finances qui conseillent le Général, imposée par lui contre l'avis des directeurs du ministère des Finances, encouragée par leur ministre Antoine Pinay, approuvée par les plus lucides des commentateurs, Raymond Aron et Alfred Sauvy, refusée par les socialistes dirigée par Guy Mollet, c'est cette réforme radicale qui permettra, plus encore que le traité de Rome, l'entrée effective de la France dans le Marché commun, c'est à dire la première étape de l'ouverture de l'économie française à la compétition internationale, source principale de la croissance et donc de toute politique sociale.

«Quelques raisons de regretter sa mise à l'écart des affaires du pays...»

Désigné par de Gaulle pour devenir vice-président de la Commission des communautés européennes de Bruxelles de 1967 à 1973, Barre va accomplir la deuxième étape de son éducation politique. Il mesure, en considérant l'économie allemande, qu'une monnaie forte et des comptes publics équilibrés sont des conditions de la croissance. Il voit aussi que, dans un monde qui s'élargit, l'Europe doit devenir une zone de stabilité monétaire afin de renforcer sa croissance.

Raymond Barre nommé Premier ministre, le 25 août 1976.

Valéry Giscard d'Estaing le choisit en 1976 comme Premier ministre. Il remplace Jacques Chirac, qui croyait à la «relance» par le déficit et qui, esclave de l'opinion exprimée dans les sondages et les médias, ne voyait que l'immédiat, et ne plaçait pas la crise pétrolière dans son contexte qui exigeait de privilégier les entreprises et non les consommateurs, l'investissement et non la consommation. Les maîtres mots de Barre sont dès lors la compétitivité et la rigueur. On m'accordera qu'ils ne figurent ni dans le programme commun de 1981, gigantesque contre-sens historique au service d'une manœuvre électorale, ni dans la politique incertaine qui a suivi la triste élection de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen en 2002 et qui inaugure le déclin de la compétitivité française et notre affaiblissement durable en Europe et dans le monde.

Dans la lettre qu'il a bien voulu adresser aux organisateurs du colloque, Valéry Giscard d'Estaing note simplement à propos de Barre que «la France a quelques raisons de regretter sa mise à l'écart des affaires du pays à partir de 1981, et l'abandon d'une politique éclairée, que nous avions initiée et qu'il a su mettre en œuvre avec toute sa lucidité et sa foi en l'Europe».

Je ne peux pas m'empêcher de penser que François Hollande avait adressé aussi un satisfecit tardif à Raymond Barre, en 2013, en privilégiant enfin la compétitivité et la rigueur, termes absents du débat politique depuis longtemps. En effet, c'est un grand manque de vision, dans une économie ouverte, de compter comme des facteurs de la croissance et donc du progrès social le désordre des comptes publics et d'oublier la compétitivité des entreprises qui repose sur l'innovation et l'investissement. La compétitivité n'est que la capacité pour les entreprises de produire des biens et des services qui se vendent dans un monde de plus en plus large et de plus en plus ouvert: c'est un objectif simple mais réaliste et décisif. Cette idée dominait la pensée de Barre parce qu'il voyait clairement la situation de l'économie française et la perspective européenne et qu'il se préoccupait avec persévérance de voir clair et de garder raison, plutôt que de donner raison aux illusions de ceux dont on sollicite les suffrages.

Jean-Claude Casanova

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