France / Culture

La rupture Buisson-Sarkozy, un roman proustien

Temps de lecture : 4 min

Récit littéraire de la façon dont le conseiller de l'ombre a découvert qu'il avait passé dix ans avec un candidat qui «n'était pas son genre».

Détail de l'affiche de «Un amour de Swann» de Volker Schlöndorff (1984), avec Ornella Muti (Odette de Crécy) et Jérémy Irons (Charles Swann).
Détail de l'affiche de «Un amour de Swann» de Volker Schlöndorff (1984), avec Ornella Muti (Odette de Crécy) et Jérémy Irons (Charles Swann).

«J'appelle ici amour une torture réciproque.» Encore détaillée dans La Cause du peuple, la relation tortueuse de Patrick (Buisson) et de Nicolas (Sarkozy) répond bien à cette citation de Proust. Nul hasard ici puisque celui qui conseilla dans l’ombre un président de la République s’aperçoit, lorsque ce dernier n’est qu’un candidat parmi d’autres, qu'il a gâché dix années de sa vie avec un homme qui «n'était pas son genre».

Un peu de Proust dans le marigot politique, voici qui a de l'allure. Buisson a le patronyme de l’emploi. Qu’on se souvienne des aubépines, «arbuste catholique et délicieux». Qu'on songe au «petit cabinet sentant l'iris», propice à la lecture, aux larmes, aux rêveries et à la «volupté». Que l’on se remémore, rosissant, la pudique métaphore «faire catleya». Buisson, c'est un nom qui mériterait de figurer dans Un amour de Sarkozy voire dans l’œuvre entière, A la recherche du militant perdu.

P…. dix ans!

Patrick-Odette et Sarkozy-Swann. Un couple improbable, enchaîné par une passion de dix ans.

«Leurs yeux se rencontrèrent.» L'éblouissement d'abord, à la sauce Flaubert. «Ce fut comme une apparition.» En 2005, Buisson annonce à Sarkozy la future déroute du «oui» au référendum européen. Ce fut comme une prémonition. La vérité lui est révélée. Nicolas est subjugué. Oui ou non, pour le meilleur ou pour le pire :

«Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je [...] me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité.»

Noms de lieux: l’Elysée

Vient la victoire de 2007. Patrick, dans l'ombre, a inspiré un discours de droite «décomplexée», associant morale, immigration, délinquance, identité nationale... Buisson ardent. Nicolas s'envole, corps et âme: «Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie?»

Swann s'installe dans l'or élyséen. Rien ne lui est interdit. Il veut Odette Buisson à ses côtés. Ils pourront «faire catleya» tous les jours. La belle captive reste encore cachée, ne figure pas dans l'organigramme. Tel un Narrateur proustien couvrant sa Prisonnière de robes Fortuny, jusqu’au yacht (celui d’Albertine Bolloré, sans nul doute), Nicolas ne sait rien refuser à Patrick: 130 sondages lui sont commandés. Selon la Cour des comptes, ses prestations lui auraient rapporté quelque 1,5 million d'euros.

«Car c'est une charmante loi de nature qui se manifeste au sein des sociétés les plus complexes, qu'on vive dans l'ignorance parfaite de ce qu'on aime. D'un côté, l'amoureux se dit: "C'est un ange, jamais elle ne se donnera à moi, je n'ai plus qu'à mourir, et pourtant elle m'aime; elle m'aime tant que peut-être... Mais non ce ne sera pas possible!" Et dans l'exaltation de son désir, dans l'angoisse de son attente, que de bijoux il met aux pieds de cette femme, comme il court emprunter de l'argent pour lui éviter un souci!»

A mi-mandat, Charles Sarkozy muscle son discours, lorgnant de plus en plus vers les extrêmes. Il se coupe du centre. Buisson est devenu son âme damnée. Déjà, certains médisent, s'inquiètent de cette présence, mettent en doute le talent, dénoncent l’usurpation:

«Cependant, de l'autre côté de la cloison de verre à travers laquelle ces conversations ne passeront pas plus que celles qu'échangent les promeneurs devant un aquarium, le public dit: "Vous ne la connaissez pas? Je vous en félicite, elle a volé, ruiné je ne sais pas combien de gens. C'est une pure escroqueuse. Et roublarde!"»

Et ce fut tout

2012: rien ne va plus. La magie a cessé d'opérer. Sarkozy quitte définitivement (ah ah) la vie politique. Les amants s'éloignent. On découvre qu'Odette a enregistré Charles à son insu. Quelques enregistrements sont rendus publics. Elle l'espionnait donc! Tout ce passé merveilleux n’est plus que doutes, soupçons, infamie!

«Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espionner devant une fenêtre, qui sait? Demain, peut-être faire parler habilement les indifférents, soudoyer les domestiques, écouter aux portes, ne lui semblait plus, aussi bien que le déchiffrement des textes, la comparaison des témoignages et l’interprétation des monuments, que des méthodes d’investigation scientifique d’une véritable valeur intellectuelle et appropriées à la recherche de la vérité.»

2016: Tout est fini. Patrick de Crécy publie un livre, où il se/la livre sans pudeur. Pour un peu, on regarderait les ébats de garçons bouchers à travers les trous de serrure… L'identité nationale, cette Gilberte qu'ils ont conçue ensemble, s'éloigne d'eux, disparaît du paysage. On parle de «roman national», d'ancêtres gaulois ou sénégalais. Mais plus rien n'opère comme avant. Gilberte, après avoir escamoté le nom de son père dans sa signature, a changé de nom et lorgne vers les Saint-Loup du moment: Fillon, Le Maire, Copé, NKM... Elysée: nom de lieu perdu.

«Saint-Loup m'avait écrit: “[...] Mais je mentirais en te disant, fût-ce par prétérition, que j'oublierai jamais la perfidie de ta conduite et qu'il y aura jamais un pardon pour ta fourberie et ta trahison”.»

Entre-temps, Vanessa Schneider et Ariane Chemin (Le Monde) ont insinué que Patrick avait trompé Charles avec Jean-Luc (Mélenchon). Ce dernier nie. Odette, voyons, a toujours été une femme honnête! «O tempora, o mores!» Un siècle après, la même conclusion s’impose et c’est Odette qui doit prendre la plume:

«Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre !»

Un grand merci à Thanh Van Ton That, professeur à l’Université de Créteil et spécialiste de Proust, pour le choix des citations.

Jean-Marc Proust Journaliste

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