Life

Deuxième semaine de régime sans jérémiades

Hanna Rosin et Jessica Grose, mis à jour le 05.11.2009 à 23 h 41

Jamais contentes: pourquoi nous nous plaignons sans cesse (2).

Comme l'a dit Hanna dans le premier épisode de notre projet «un mois sans se plaindre», notre première tâche en tant qu'individus plus supportable pour notre prochain est de définir le concept de plainte de manière à pouvoir vivre avec -c'est-à-dire supprimer les plaintes généralement inutiles sans pour autant devenir des femmes parfaites dignes des [femmes-robots du film] Stepford Wives.

Première conséquence de cette quête de frontière entre plainte nécessaire et inutile: je passe beaucoup plus de temps à réfléchir avant de parler. Ce n'est pas vraiment une mauvaise chose, vu que je suis du genre plutôt impulsif, prompte à émettre des jugements hâtifs et des exagérations désobligeantes (Le mari de Lisa est un parfait crétin, Gwyneth Paltrow mériterait une bonne raclée).

Au bureau, cette approche plus mesurée de mon expression signifie que je parle moins que d'habitude, ce qui n'a qu'une portée limitée dans la mesure où les bureaux de Slate sont pratiquement silencieux la plupart du temps et que l'on n'y entend que le bourdonnement de la climatisation. Je n'ai pas eu le temps d'écrire quoi que ce soit lundi, premier jour de mon régime sans plainte; ma façon de bloguer n'est donc pas encore clairement affectée par le projet. Je n'ai pas eu à décider si le battage autour la future exposition du pénis de Levi Johnston [ex-futur mari de la fille de l'ancienne candidate présidentielle Sarah Palin et père de son bébé, qui envisage de poser nu pour un magazine] est une récrimination digne d'intérêt. Etant donné que c'est mon gagne-pain, je ne crois pas que ce sujet en particulier sera épuisé dans un mois.

Ce soir-là, je devais dîner avec une amie proche que je n'avais pas vue depuis des semaines. Notre mode de communication fonctionne à parts égales sur les jérémiades et les ragots: elle me raconte des histoires de dingue sur son patron obsédé par la télé-réalité et sa colocataire potentiellement raciste; je me plains auprès d'elle d'une copine-ennemie commune et me complais dans le détail de ma charge de travail. Ce soir-là, nous sommes tombées à pieds joints dans nos habituelles jérémiades, ce qui ne m'a pas empêchée de me sentir remontée par ce temps passé ensemble.

Ce qui m'amène à ma première grande définition de ce que se plaindre signifie: ce n'est pas une jérémiade si cela me fait me sentir mieux et que mon entourage n'en pâtit pas. Si j'avais gardé pour moi mes problèmes ce soir-là, je suis sûre que mon amie m'aurait trouvée particulièrement à côté de la plaque et ennuyeuse au dernier degré. En outre, elle donne d'excellents conseils, et je n'aurais pas pu bénéficier de ses talents et de sa lucidité si j'avais limité notre conversation à de joyeux petits riens. J'aime à penser qu'elle aussi apprécie mes conseils, par conséquent nous aurions toutes deux perdu au change si j'avais tenté l'expérience.

Mon fiancé est rentré d'un dîner avec l'un de ses copains après le départ de mon amie. Il m'a informée que nous irions dîner avec sa grand-mère le lendemain dans l'Upper East Side, soit à plus d'une heure de métro de notre appartement. «Oh, vraiment?», ai-je répondu, sur un ton aussi neutre que possible. Il m'a reproché mon manque d'enthousiasme. «Mais j'ai envie d'y aller!», ai-je protesté - je n'étais pas chaude à l'idée d'aller si loin, c'est tout. «Et toi ça t'éclate quand on doit se trimballer jusqu'à Westchester voir ma Oma peut-être?» Il a été bien obligé d'admettre que non. Ce qui me conduit au deuxième critère de la non-jérémiade: le ton. Mon «Oh, vraiment?» avait l'intonation nasale d'un geignement, et de ce fait, alors même que l'idée de passer du temps avec ma future mamie par alliance me réjouissait d'avance, il a été perçu comme une lamentation.

Quelques jours plus tard, je marchais de la bouche de métro jusqu'à mon bureau, tout en regardant les 20 mails accumulés pendant mon voyage souterrain. Cela représente le double de ma moyenne habituelle. Je les compulsais en arpentant Carmine Street, les sourcils un peu plus froncés à chaque pas. C'était un assortiment de demandes, de problèmes et d'activités à ajouter à ma liste déjà volumineuses de choses à faire.

D'habitude, quand j'arrive au bureau après ce type de déluge atypique, avant même d'enlever mon manteau, je lance gaiement à Noreen et Sam, qui partagent mon espace à DoubleX et se montrent toujours compréhensives: «Aujourd'hui tout m'énerve!» Mais depuis que j'ai fait le serment d'arrêter de me plaindre, je me contente de dire bonjour et je m'attelle à ma liste de tâches. C'est la troisième révélation: quand j'ai conscience que quelque chose est inévitable, le mieux c'est de le faire - et d'essayer de trouver qui peut m'aider, si nécessaire - sans me perdre en lamentations.

Je fais mon travail au même rythme que la plupart des autres jours, et je me rends compte que je ne me sens ni mieux, ni moins bien que quand je lance à Sam: «Comment Machine peut-elle être conne à ce point?» L'agacement, même s'il n'est pas verbalisé, me reste dans un coin du cerveau. Peut-être une partie de moi apprécie-t-elle cette agitation, aime-t-elle se sentir l'âme d'une martyre tellement surchargée de travail, et, évidemment, cela me permet aussi de donner un semblant de légitimité à mes commérages et à mes gémissements. C'est là que j'ai compris qu'il ne s'agirait pas seulement d'étouffer quelques jérémiades que je serais tentée de vocaliser. Il va me falloir une réorganisation interne bien plus substantielle que ça.

Je crois que l'idée ici c'est de changer le paramétrage par défaut de votre cerveau pour le faire passer de «si tu n'es pas sûre de la réponse, tu n'as qu'à te plaindre» à une programmation qui peut être soit neutre, soit plus positive, mais qui en gros n'a pas besoin d'être un truc du genre: «non mais t'y crois, toi, à ce temps?» ou «Il a eu son permis dans une pochette-suprise ou quoi?»

J'en parlerai la semaine prochaine. Maintenant que nous avons mieux défini ce que nous entendons par plaintes inutiles, j'évoquerai les livres et les gourous vers lesquels je me tourne pour amener ma petite voix intérieure à se montrer moins geignarde. J'ai commencé la lecture du livre du spécialiste de la psychologie positive Martin Seligman Changer oui c'est possible et celui de Sonja Lyubomirsky Comment être heureux...et le rester.

Comme l'a souligné Hanna dans son dernier article, nous avons toutes deux téléchargé l'application du bonheur qui va avec le livre de Lyubomirsky. Je lutte déjà violemment contre mon aversion naturelle à l'égard des livres d'amélioration personnelle, et je trouve stupides les premières activités proposées par l'application «Live Happy». Un visage souriant ne cesse de me répéter de «savourer» les choses, et il n'y a littéralement rien à savourer dans cette petite figure insipide qui me dit ce que je dois faire. Vais-je y arriver?

Et pour vous Hanna, ça se passe comment?

Jessica Grose

***

J'ai commencé la semaine en me disant que j'allais battre Jess et ne pas me plaindre du tout. Mon mari, David, mon auditoire le plus fidèle, était en déplacement. Je me suis donc dit, pas de public, pas de jérémiades, logique non? Hé bien les plaintes se sont silencieusement accumulées dans ma tête toute la journée de lundi, tels les chocolats sur le tapis roulant de Lucy Ricardo [dans la série des années 1950 I love Lucy]. Puis à 18h30, après le départ de la baby-sitter, une crise professionnelle mineure a surgi, demandant toute mon attention, et mon ordinateur en a profité pour planter. Les mères qui travaillent reconnaîtront ce tableau de l'heure du dîner: deux casseroles sur le feu, trois enfants vociférant, un ordinateur grillé et pas le moindre mari à l'horizon.

C'en était trop pour ma nouvelle personnalité affable. A la fin du dîner, j'ai envoyé les deux plus grands dans leur chambre faire leurs devoirs, posé le bébé dans sa chaise haute et je me suis plainte à lui. Pendant une demi-heure, à peu près. «Foutu vidéo player et stupide travail à la maison et blablabla.» Cela m'a semblé normal sur le moment parce ce n'est qu'un bébé et qu'il n'en comprend pas un mot et, en fait, que ma performance a semblé le réjouir au plus haut point. Mais en tant que stratégie à long terme, ce n'est de toute évidence pas possible. D'abord parce que les autres vont penser que c'est bizarre et dysfonctionnel, et ensuite parce qu'il va grandir. La leçon de cette expérience: le sevrage total ou le genre de méthodes professées par le pasteur du Kansas [celui du bracelet violet] n'est pas une stratégie viable et vous fait adopter des comportements étranges.

Je suis revenue au but initial que Jess et moi avions fixé, c'est-à-dire faire la distinction entre plaintes acceptables et non acceptables, ou nous plaindre de manière plus «consciente». J'ai mis au point une stratégie dans ce but. Quand mon mari m'a appelée mardi, j'étais bien décidée à lui raconter certains épisodes de ma journée qui avaient été authentiquement merdiques, mais sans m'en plaindre. Et c'est exactement ce que j'ai fait. D'une voix égale et aseptisée, j'ai exposé tous les problèmes que j'avais rencontrés au travail et à la maison, que je vous épargnerai parce qu'ils sont soit trop assommants, soit privés. C'était beaucoup mieux.

Comment se fait-ce? Hé bien, je pars du principe qu'il n'y a rien de mal à évoquer des choses négatives quand elles se produisent vraiment. Les enrober de bonne humeur paraît étouffant, illusoire et malhonnête. En revanche, il est peut-être possible d'en parler sans geindre ni adopter cette apparence de fausse impuissance que les femmes excellent à afficher. Ce ton est irritant pour les auditeurs, et tout particulièrement pour les maris. En outre, il expose les femmes à toutes les plaisanteries de [l'humoriste] Chris Rock. En parlant simplement au lieu de me plaindre, j'ai eu la sensation de conserver une certaine dignité et le contrôle de la situation, et j'ai atteint l'objectif fixé par Jess de devenir moins odieuse pour mon entourage.

Notre co-rédactrice en chef Emily Bazelon a tenté le même genre d'expérience à la maison, et son fils a inventé un mot pour le qualifier: «l'explainte». L'explainte est ce que vous faites quand vous décrivez une situation négative mais sans râler. Quand c'est bien fait, cela permet de soulager la pression tout en évitant l'arrière-goût aigre de l'auto-apitoiement. Sans chercher nécessairement de solution à votre problème, votre public (non irrité) pourra se trouver mieux disposé à vous aider à en trouver une.

Plainte: J'ai une telle tonne de boulot sur les bras que je vais claquer et qu'on m'enterrera sous mon ordi.

Explainte: J'ai deux papiers à rendre avant mardi matin.

 

Râler permet simplement de se soulager, se plaindre implique la recherche d'une solution. Par exemple, je me plains auprès de ma patronne d'un collègue constamment en retard au travail et qui prend impunément des pauses déjeuner excessives, mais ensuite je râle auprès de ma collègue d'un autre service quand ma patronne refuse de faire quoi que ce soit au sujet du retardataire susmentionné. Si on m'empêchait de faire l'un ou l'autre, il se pourrait bien que je m'auto-détruise.

Jess, j'ai vécu le même genre d'expérience avec une amie que je n'avais pas vue depuis un bon moment. Cette amie et moi avons travaillé ensemble, et quand nous nous voyons, nous nous branchons sur le mode gros ragot du boulot: «quelle cruche celle-là, et celle-là pour qui elle se prend, et celle-là passe son temps à pleurer dans les toilettes». Et puis, comme vous, nous déclinons sans limite le thème de la charge de travail qui nous incombe et les délais trop serrés. Cette dynamique est établie depuis de si nombreuses années qu'il paraîtrait anormal de la briser. Et honnêtement, cela n'a rien de glauque. C'est plutôt un spectacle à deux personnages, profondément satisfaisant.

Après avoir vu cette amie, j'ai eu l'impression d'être tombée du train en marche. Mais le lecteur brochman m'a assuré que «des ragots juteux ou une plainte qui trouve un écho dans l'expérience des autres peuvent cimenter une collectivité.» Je crois que ça me va comme ça. Dans son livre The Unwanted Gaze, mon ami Jeffrey Rosen fait la distinction entre commérages postés sur Internet et ragots entre amis. Les premiers sont toxiques, dit-il, mais les seconds se font avec une mentalité affectueuse, dans la mesure où nous disposons d'autres renseignements sur la personne pour compléter l'image que nous nous faisons d'elle.

Et j'ai vécu un moment de pur bonheur cette semaine. J'ai mentionné dans mon premier article à quel point la chasse aux chaussures est une source majeure de récriminations à la maison. Un matin, mon fils cherchait de nouveau et en vain ses chaussures, et j'étais sur le point de repartir dans ma mélopée habituelle des mais-yen-a-pas-un-qui-a-les-yeux-en-face-des-trous-dans-cette-maison quand je me suis dit halte-là! Et j'ai fait ce qu'aurait fait Carol Brady: je l'ai transformé en jeu de détective à la recherche des chaussures perdues, chargeant chaque enfant d'explorer une pièce. Deux minutes plus tard, les chaussures étaient retrouvées et nous partions gaiement à l'école.

En conclusion, cette semaine, j'ai découvert quelques trucs utiles et j'ai traversé quelques moments de lucidité. Mais le temps est venu d'être plus méthodique. Moi aussi, je vais lire les livres de Lyubomirsky et de Seligman. En ce qui concerne l'application, je suis d'accord avec toi, Jess. Ce visage souriant, avec le vieux trombone de Microsoft et peut-être aussi Bob l'éponge, a sa place dans un enfer pour créatures inanimées. Mais qui sait, peut-être qu'à la fin de ce projet lancerons-nous les premières esquisses d'une application qui utilisera un visage souriant moins fade et plus réaliste. Un visage neutre, ou empreint d'ironie, mais réjoui.

Hanna Rosin

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Lire également: Jamais contentes: pourquoi nous nous plaignons sans cesse (épisode 1).

Image de une: CC Flickr PicsmaKer

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