Double X

Les femmes musulmanes sont-elles forcées à porter le voile, comme on l'entend dire?

Aude Lorriaux, mis à jour le 03.10.2016 à 10 h 53

De nombreux hommes politiques affirment ou suggèrent que la plupart des femmes voilées subissent des pressions et sont contraintes de porter le foulard, comme Manuel Valls, dans un tribune intitulée «En France, les femmes sont libres». Notre enquête démontre que ces faits sont très minoritaires.

Une femme voilée sourit en tenant une baguette près du lotissement "Les Bates" à Dreux, le 14 octobre 2013. AFP PHOTO / JEAN-FRANCOIS MONIER

Une femme voilée sourit en tenant une baguette près du lotissement "Les Bates" à Dreux, le 14 octobre 2013. AFP PHOTO / JEAN-FRANCOIS MONIER

Début septembre, dans une tribune intitulée «En France, les femmes sont libres», Manuel Valls dénonçait le port du burkini, qu’il opposait à la tradition de «liberté» de l’Hexagone, et estimait qu'il y a «domination masculine, dès lors que l'on considère que le corps de la femme doit être soustrait de l'espace public». Quelques semaines plus tard, Nicolas Sarkozy ciblait dans son livre Tout pour la France «la pression communautaire et familiale» qui pèse sur les jeunes femmes: «Au bout de quelques années, celles qui ne sont pas voilées sont montrées du doigt, un comble!» De nombreux autres élus ont dénoncé les «pressions» exercées sur les femmes pour porter le voile, à l’instar du député Guillaume Larrivé, proche de l'ancien président de LR et auteur d'une proposition de loi relative à la transparence de l’exercice public des cultes.

La question charrie son lot de fantasmes: les femmes musulmanes qui portent le voile en France le font-elles de leur plein gré, ou y sont-elles forcées? Si certaines le sont, dans quelles proportions? Et sans même parler de coercition pure et dure, quelle est la proportion de femmes qui subissent des pressions à porter le voile?

Il n’existe aucune enquête quantitative qui aurait interrogé un échantillon représentatif de femmes voilées sur leurs motivations. De nombreuses études qualitatives de chercheurs, portant sur des dizaines ou des centaines de femmes, dessinent néanmoins une réponse bien plus nuancée que ce que laissent sous-entendre les discours politiques: en France, s’il y a bien des cas de femmes sur lesquelles on a exercé des pressions verbales ou physiques très fortes, ils sont tout à fait minoritaires.

Nous avons interrogé une quinzaine de chercheurs spécialistes du voile, des femmes musulmanes ou des quartiers populaires, et leur avons demandé si, au cours de leurs recherches ou en dehors, ils avaient rencontré des femmes voilées affichant, de manière explicite ou non, des signes de coercition. Tous nous ont affirmé n’avoir soit jamais rencontré une telle situation, soit l’avoir rencontrée de manière très exceptionnelle.

Cette affirmation n'est évidemment pas infaillible, et ne peut servir de base à un pourcentage. D'abord parce qu'il existe des biais de sélection lors du choix des témoins, comme l’explique Françoise Lorcerie, coordinatrice du livre La Politisation du voile. L’affaire en France et son écho à l’étranger:

«Lorsque l’on s’approche de ces personnes en leur demandant si elles sont forcées, elles peuvent être blessées dans leur dignité. Elles vont se protéger. Cela ne prouve rien, tant qu’on n’a pas de population matrice, on ne peut pas avoir des résultats représentatifs», explique-t-elle.

Les témoignages en question, émanant de chercheurs qui ont travaillé pendant des années sur ce sujet, constituent néanmoins un indice sérieux. Documentariste et chercheuse en sciences sociales, Agnès De Feo a interviewé près de 150 femmes portant le niqab (dont le port est interdit en France au nom de la loi contre «les pratiques de dissimulation du visage dans l'espace public»), 50 femmes portant le djilbeb (une robe longue de couleur sombre, qui couvre l'intégralité du corps mais pas le visage) et des centaines de femmes voilées:

«Toutes les femmes que j’ai rencontrées n’avaient pas été forcées, je n’ai jamais rencontré de ma vie une femme forcée à porter le voile.»

Idem pour Emmanuel Jovelin, maître de conférences de sociologie à l'Université catholique de Lille, qui a interrogé «une bonne vingtaine» de porteuses de hijab à Stains, en 2009, et en a rencontré beaucoup d'autres au cours de ses activités: «Je n’ai pas trouvé de femmes qui ont subi des pressions pour porter le voile. Je pense que c’est minoritaire.» Idem aussi pour Claire Donnet, chercheuse associée à l'Université de Strasbourg, qui a observé des rencontres qui réunissaient environ 70 femmes voilées et non-voilées et n’a «jamais observé de pressions». Idem pour Fatiha Ajbli, sociologue spécialisée dans l'étude des discriminations professionnelles subies par les musulmanes, qui entre son mémoire de DEA (équivalent à l'époque du master 2) et sa thèse, a rencontré des «centaines de femmes musulmanes» de 20 à 40 ans. Idem aussi pour Ouisa Kies, chercheuse rattachée à l'École des hautes études en sciences sociales, qui a suivi une quinzaine de personnes de 2003 à 2014.

La question de la contrainte ne se pose guère sur le terrain, ou en tout cas pas dans les formes simples dans lesquelles on a pu la poser

Julien Beaugé

«Même si l'on peut discuter ici ou là, les conclusions ou les approches des sociologues ayant enquêté sur les pratiques du port du voile en France et dans d'autres pays où les femmes disposent d'une certaine marge de manœuvre dans l'utilisation de leur corps, il y a au moins une conclusion qui s'impose: la question de la contrainte ne se pose guère sur le terrain, ou en tout cas pas dans les formes simples dans lesquelles on a pu la poser (les pères-maris-frères qui forcent leurs filles-femmes-soeurs). C'est pourquoi les sociologues s'en désintéressent…», analyse Julien Beaugé, maître de conférences en sciences politiques à l'Université de Picardie, qui a soutenu une thèse en 2013 sur «les logiques sociales du voilement des musulmanes en France».

Un voile «forcé» ne dure pas

Les femmes qui se voilent «rarement, toujours ou sauf sur le lieu de travail ou d'étude» sont au minimum au nombre de 500.000 personnes environ, si l’on en croit les estimations données par une récente étude de l’Institut Montaigne, qui chiffre à entre trois et quatre millions le nombre de musulmans en France. Une fourchette basse selon certains démographes. S’il existait une coercition à grande échelle, il y a de bonnes raisons de penser qu’elle serait alors beaucoup plus visible, comme le sont les violences conjugales, qui malgré des conditions extrêmement difficiles de parole pour les centaines de milliers de victimes annuelles, sont aujourd'hui bien documentées.

«Pour qu'une pratique persiste voire se répande, il faut de façon générale qu'elle trouve appui dans la socialisation de la population concernée. [...] Il n'est dès lors pas étonnant que les cas de port véritablement contraint du voile soient relativement rares, et souvent dénoncées par celles qui, voilées et pratiquantes, entendent faire du port du hijab un acte volontaire, conscient, réfléchi, pieux», juge Julien Beaugé.

Ce qui ne veut pas dire que ces cas de coercition n’existent pas du tout. De temps en temps, ils apparaissent à la surface, comme celui de cette femme «terrorisée par son ex-compagnon», proche d’un mouvement traditionaliste musulman violent, et que son mari, selon l’avocate Yael Mellul, forçait à coups de menaces à porter le voile.

Ces cas semblent ultra-minoritaires car, quand le voile est «forcé», il ne dure pas, constatent les chercheurs. C’est le cas par exemple pour les filles qui sont encore sous la tutelle de leurs parents et peuvent se voir exposées à un chantage «pas de voile, tu quittes la maison». Mais ces jeunes femmes font «tomber» leur voile dès qu’elles quittent le foyer. «Ce n’est pas un phénomène qui dure dans le temps, car cela coûte trop sur le plan psychologique», observe Fatiha Ajbli, qui se souvient d’une adolescente qui retirait le voile dès qu’elle quittait sa mère, et qui l'a aujourd’hui définitivement abandonné.

Des pressions verbales minoritaires

Mais ce genre de contraintes physiques ne suffit pas à résumer une éventuelle coercition autour du port du voile, qui peut aussi relever de «pressions». Ce sont, par exemple, des pressions verbales –une insulte criée au passage d’une femme qui ne porte pas le voile, et est traitée de «sale pute»– ou encore des remarques insistantes de la famille, des moqueries des amies voilées, etc.

Là aussi, contrairement aux fantasmes véhiculés, ces cas semblent très rares. C’est la propre présidente de l’association Ni Putes Ni Soumises (NPNS), une organisation à la pointe de la lutte contre le voile, qui l’affirme: «Une pression très explicite, avec des insultes? Je ne l’ai pas rencontrée», nous confie Linda Fali. La question du voile a constitué environ 8% des 4.000 appels et rendez-vous auprès de l’association en 2015, mais aucun appel n'a concerné des femmes «forcées de porter le voile», ni même des femmes qui subiraient des pressions verbales. 6% concernent des jeunes filles qui hésitent à retirer leur voile et 2% des parents qui ont peur que leur fille ne le mette.

Certains chercheurs ont croisé, à un moment de leur parcours, un ou plusieurs cas de pressions. Agnès De Feo raconte par exemple avoir un jour rencontré une femme tunisienne mariée avec un salafiste qui lui a lancé, avant son mariage: «Si tu veux te marier avec moi, il faut mettre le niqab.» «Une amie qui portait un débardeur dans la rue s’est fait traiter de "pourriture" qui fait "honte à Dieu"», rapporte aussi Nadia Ould-Kaci, du collectif des Femmes sans voile.

Une femme portant un niqab à Roubaix, le 9 janvier 2014. AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN

Dans la récente étude de l’Institut Montaigne, 6% des femmes qui portent le voile déclarent le porter «par contrainte» de leurs proches

Quelle est l'ampleur de ces pressions? Pour le sociologue Eric Marlière, maître de conférences à l'Université de Lille, elles concernent peut-être «15 à 20% des cas». Dans la récente étude de l’Institut Montaigne, 6% des femmes qui portent le voile déclarent le porter «par contrainte» de leurs proches, sans qu'on sache avec certitude ce que l'expression recouvre entre contraintes verbales et coercition physique.

A noter aussi que, dans la même étude, 26% des hommes musulmans interrogés affirment s'opposer au port du voile, contre «seulement» 18% des femmes, chiffre qui semble apporter un démenti à «l’opinion dominante qui voudrait que les hommes soient plus conservateurs que les femmes» et qui ne cadre pas avec l'idée qu'une majorité de femmes voilées le portent à cause de pressions.

«On a transformé un fantasme en une règle intangible»

En l’absence de chiffres clairs et connus, les cas parfois relatés dans la presse ont un effet grossissant. «Il y a un problème de cadrage [médiatique] dominant, juge Vincent Tiberj, chercheur à Sciences-Po Paris, qui a co-écrit le chapitre sur la religiosité des immigrés et de leurs descendants dans l’enquête Trajectoires et Origines de l’Institut national d’études démographiques (Ined). Toute femme qui porte le voile serait forcée. Or quand on parle aux étudiantes voilées, elles ont un bac, décident de faire des études, et ne sont pas sans arrêt sous la surveillance des grands frères!».

«On a transformé un fantasme en une règle intangible, en considérant que s’il y a des femmes forcées de porter le voile, toutes les sont. Ce qui a été observé dans ces enquêtes [qualitatives] a souvent été conforté. La majorité des femmes qui se voilent le font librement, le reste c’est du fantasme», affirme aussi la chercheuse Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l'Université Paris 8 et vice-présidente de l'Institut des Cultures d’Islam.

A la place de pressions pour porter le voile, on observe plutôt des pressions familiales fortes à ne pas le porter, face aux obstacles professionnels et sociaux qu'il implique, racontent les chercheurs et acteurs de terrain que nous avons interviewés.

«Les parents des jeunes femmes dont j'ai pu étudier les "carrières" de "voilement" étaient souvent très réticents à l'égard du choix de leurs filles. Parfois jusqu'à s'y opposer explicitement. En général, ils essaient plutôt de les dissuader car ils ont peur pour la réussite scolaire et sociale de leur enfant, ou pour sa tranquillité voire sa sécurité», raconte Julien Beaugé.

J’ai beaucoup plus souvent entendu dans mon quartier des pères de famille dire "Je ne veux pas que ma fille porte le voile" que l’inverse

Nadia Henni-Moulaï

«J’ai beaucoup plus souvent entendu dans mon quartier des pères de famille dire “Je ne veux pas que ma fille porte le voile” que l’inverse, confirme Nadia Henni-Moulaï, journaliste freelance qui a coordonné un ouvrage collectif à paraître, intitulé Voiles et préjugés. Il y a toute une culture issue de la colonisation qui consiste à ne pas faire de bruit, à raser les murs. Et le voile, c’est au contraire perçu comme le fait de ne plus passer inaperçu.»

À tel point que beaucoup de jeunes filles cachent à leurs parents qu’elles portent le voile en dehors du foyer familial, car être voilée, c’est risquer d'être pénalisée dans sa vie professionnelle, s’exposer à des remarques désagréables, à des regards soupçonneux, dans les magasins ou les administrations... «Être considérée comme moins que rien parce que voilée, cela revient très souvent dans les entretiens», raconte Ouisa Kies.

Des manifestantes contre le projet de loi interdisant le port ostensible de signes religieux à l'école, le 14 février 2004 à Paris. AFP / JEAN-LOUP GAUTREAU
 

Indépendance vis-à-vis des hommes

Pour être voilée aujourd’hui il faut donc avoir le coeur bien accroché, et faire preuve d’un certain caractère. C’est ce que montrent les recherches d’Agnès De Feo sur les femmes en niqab, qui témoignent selon elle d’une véritable indépendance envers les hommes. Leur voile est souvent conçu comme une «castration du regard masculin», explique la chercheuse, qui parle du «féminisme» de ces femmes, même si c'est un mot qu'elles n'assument pas toutes.

C'est aussi ce qu'observe Julien Beaugé, qui pense que le voile, quand il est revendiqué, permet paradoxalement une «inversion des rapports hommes-femmes» et «une certaine subversion des rapports sociaux de genre»:

«Certaines femmes incarnent (localement) la bonne pratique religieuse, parfois même ont accès au savoir religieux et sont devenues de véritables sujets religieux (les prédicateurs s'adressent à elles, essaient de les convaincre, certaines prennent des cours de religion, enseignent ou transmettent ce qu'elles savent de l'islam...), alors que, pendant longtemps, elles étaient absentes des mosquées et étaient fondamentalement des objets religieux.»

Une grande partie de ces femmes arbore d’ailleurs le voile en réaction à la stigmatisation qu’elles vivent, comme un geste politique. Agnès De Feo affirme avoir vu de nombreuses femmes se mettre à porter le voile après la loi d’interdiction de dissimulation du visage dans l’espace public, vécu comme un ciblage des musulmanes.

«Pourquoi le foulard se porte de plus en plus? Le fait qu’on soit exclu et stigmatisé produit un besoin de protéger son estime de soi, de rechercher une identification positive, et quand les identités qu’on nous donne ne le sont pas, on peut le rechercher la religion», analyse elle aussi Françoise Lorcerie.

Un processus courant et bien étudié de retournement ou «renversement» du stigmate, que connaissent nombre de minorités qui subissent des discriminations, qu’a théorisé le sociologue Erving Goffman. Le voile, d’objet honni ciblé par différentes lois, devient un outil d’empowerment, une ressource grâce à laquelle les individus peuvent faire valoir un droit.

«Les femmes musulmanes sont des rebelles, elles arrachent leur droit, elles sont dans l’argumentation, quand elles le portent c’est de manière ferme et déterminée. Et elles sont de plus en plus outillées intellectuellement. On est face à une génération de femmes qui maîtrise les textes et le politique, et qui n’a plus envie qu’on l’ennuie», résume Malika Hamidi, docteure en sociologie spécialiste des féministes musulmanes, et par ailleurs directrice générale du think tank European Muslim Network .

Presque tous les chercheurs que nous avons interrogés ont d'ailleurs souligné le caractère contre-productif des différentes lois sur le voile, et surtout des débats qui les ont entourées. «Tous ces débats vont à terme créer l’ennemi qu’ils voulaient combattre», se désole Vincent Tiberj. «Cette utopie qui vise à vouloir faire disparaître le voile ne marchera pas, et au lieu d’en faire des alliés contre l'islamisme radical, on les neutralise», estime Farhad Khosrokhavar, directeur d'études à l'EHESS.

...à la revendication d’une citoyenneté à part entière

Quand certaines femmes peuvent, à cause de l'exclusion qu'elles ressentent, avoir envie de se replier sur leur communauté, pour d'autres, leur combat de femme voilée a un effet inverse, qui les conduit à revendiquer d'autant plus leur citoyenneté française. «Si vous niez mon Islam comme Française alors en tant que Française je vais revendiquer cette identité, résume Fatiha Ajbli. C’est la raison pour laquelle elle veulent prendre part à la vie universitaire et économique du pays, et s’inscrire dans le champ de l’espace publique.»

Lorsque Karima Mondon, qui fait partie des femmes voilées citées dans le New York Times, répond à la tribune de Manuel Valls, elle emploie d'ailleurs délibérément un certain champ lexical qui la rattache à la communauté nationale:

«Ce que je voudrais vous dire, monsieur le Premier ministre, c’est ma sidération face à l’absence de considérations envers vos concitoyennes, votre méconnaissance des conditions de vie de certaines de vos compatriotes.»

Une supportrice lors de la finale de l'Euro 2016 à Saint-Denis, le 10 juillet 2016 à Paris. PATRIK STOLLARZ / AFP

La réponse à des crises existentielles

Il paraît donc très difficile, au regard de ces cas de femmes très politisées, ou simplement de ces personnalités affichant un fort caractère et une forte indépendance, de réduire le voile à une «soumission». Mais il faut aller plus loin, et montrer les mille raisons que les femmes avancent, pour voir que celui-ci est le résultat d’un processus complexe de construction de soi beaucoup plus complexe que la simple réponse à des «pressions», comme le fait valoir Karima Mondon dans une tribune publiée par Libération:

Je vais vous confier un secret, monsieur le Premier ministre, le voile n’existe pas

Karima Mondon

«Je vais vous confier un secret, monsieur le Premier ministre, le voile n’existe pas. Il existe des individus portant mille et une formes de tissus pour mille et une raisons. Peut-être que dans toutes ces raisons, celle que vous nous prêtez existe. Personnellement, je ne l’ai jamais rencontrée. Accordez-moi que je fréquente certainement plus de femmes voilées que vous.»

Il faut écouter les porteuses de voile s’exprimer pour comprendre que ce choix, au-delà de la problématique de la coercition et des pressions, s’inscrit dans un parcours de vie et une vision de la société. A l'instar de Fatouya, une entrepreneuse qui n'a pas désiré donner son nom de famille. Pour elle, le foulard a été la réponse à une crise existentielle, qui lui a permis, symboliquement, en gommant tout ce qui lui semblait superficiel dans sa façon de s’habiller et de se présenter, de se recentrer sur l’essentiel. Elle compare sa décision de porter le foulard aux religieuses qui choisissent d’«entrer dans les ordres»:

«J’avais 20 ans, je n’avais pas réussi médecine. Je suis allée en bio, par défaut, je n’en avais pas vraiment envie. Ma mère a pu faire des études, c’était une des rares à ne pas faire le ménage dans les mères autour de moi, elle était secrétaire, et elle nous a toujours poussés à bien travailler à l’école. Ne pas réussir médecine a été plus qu’un échec scolaire, c’était un échec de vie. Le mois du ramadan est arrivé. J’ai commencé à m’interroger sur le fondement de la spiritualité, à me poser des questions sur la religion. Il y a eu toute une phase de dépression, de remise en question.»

Peu à peu, son hijab est devenu un outil de questionnement du monde qui l’entoure, notamment en réaction aux publicités sexistes et à la «futilité» qu’elle perçoit autour d’elle:

«Socialement, j’ai l’image d’une femme surexposée, surconnectée, surmaquillée. Pourquoi a-t-on besoin de mettre des filles nues sur les publicités de voiture? On n’est pas des objets de vente! On est de plus en plus dans la futilité. [...] Je ne reproche pas aux filles d’être coquettes mais pour moi le hijab est un travail de pudeur, un travail sur l’image de la femme, quel genre de femme je veux être. Il est devenu de plus en plus sobre, pour me concentrer sur une relation vraiment spirituelle entre moi et Dieu, et entre moi et moi-même. Je le porte même à la maison. Car c’est une façon de travailler l’essentiel, par opposition à tout le matériel, et l’apparence.»

Des raisons plus prosaïques

Pour certaines femmes, le foulard est donc une façon symbolique de se donner des règles, des limites, un cadre, à un moment où leur vie leur semble en manquer. Mais il y a aussi beaucoup d’autres raisons, et peut-être autant de raisons qu’il y a d’individus, des raisons très personnelles et d'autres traversées par la société, qui se complètent et parfois se contredisent:

Dans les grands types de raisons avancées, on trouve ainsi des raisons d’images:

«Les gens ne comprennent pas que pour elles, c’est pour avoir l’air pieuse, c’est leur costard cravate!, dit Agnès De feo. Les femmes du prophète ont le visage couvert, elles veulent donc être au même niveau que les femmes du prophète. Beaucoup de ces femmes se prennent pour l’élite des musulmans.»

Pour d’autres, ce peut être par là une manière de trouver un mari «sérieux»: «Il y aussi un idéal type dans l'inconscient de certains musulmans qui fait qu'une femme bien c'est une femme qui adopte le voile», analyse Hanane Karimi, doctorante en sociologie à l'Université de Strasbourg et porte-parole du collectif Les Femmes dans la Mosquée.

Il peut aussi y avoir des raisons inconscientes, prosaïques, parfois futiles. «Cela peut être une manière de "vieillir" en retrouvant (même en la transformant) une pratique maternelle», selon Julien Beaugé. Ou pour certaines femmes qui portent le niqab notamment, une volonté d’être vue, un effet du narcissisme: «Elles savent qu’elles attirent le regard. Et elles apprécient de pouvoir voir sans être vues, comme un chauffeur avec une vitre teintée», commente Agnès De Feo.

En islam tu te caches le visage quand tu es trop belle (c’est une tradition), et c’est donc une façon de faire croire qu’elles sont très belles

Agnès de Féo

D’autres ont des défauts physiques, sont bourrées de complexes, et jouent du voile à la fois pour cacher ces défauts et faire croire qu’elles sont belles, pense Agnès De Feo:

«En islam tu te caches le visage quand tu es trop belle (c’est une tradition), et c’est donc une façon de faire croire qu’elles sont très belles. C’est la version inconsciente.»

«Le port du voile, c’est la recherche d’une identité. C’est un processus de maturation, un choix personnel», résume Emmanuel Jovelin. Ce qu’un collectif de femmes musulmanes a bien résumé dans sa tribune parue dans la Libre Begique:

«Vous affirmez souvent que nos foulards sont des signes religieux. Mais qu’en savez-vous? Certaines d’entre nous sont croyantes et pourtant ne le portent pas, ou plus. D’autres le portent dans la continuité d’un travail spirituel, ou par affirmation identitaire. D’autres encore par fidélité aux femmes de leur famille auxquelles ce foulard les relie. Souvent, toutes ces motivations s’imbriquent, s’enchaînent, évoluent dans le temps. Cette pluralité se traduit également dans les multiples manières de le porter. Pourquoi les femmes musulmanes échapperaient-elles à la diversité qui peut s’observer dans tous les groupes humains?»

Victimes d’«influences»

Au-delà de la multiplicité des raisons pour lesquelles les femmes affirment porter le voile, et du fait que la coercition et les pressions verbales sont minoritaires, certains observateurs invoquent une «influence» qui priverait d’une réelle liberté ces femmes voilées, ce que Manuel Valls résume sous l'expression de «domination masculine complètement intégrée», et qui invaliderait même les discours des intéressées.

Ce sont, par exemple, des enfants, comme le raconte Leila Chalabi (dont enlèvement par sa famille est raconté dans le livre Mariée de force) qui demandent à leur mère de porter le voile, «pour faire comme les autres mères». Des ados qui se mettent à porter le voile parce qu’elles veulent «s'intégrer à une bande de "soeurs"». Des jeunes femmes qui évoluent dans des familles très pieuses, et copient la tradition sans trop la remettre en question. Des croyantes qui vivent dans des quartiers où le voile est très présent, et qui veulent se conformer à la norme.

«On fait comme tout le monde. Ça devient logique. Il n’y a plus de pressions. C’est plus celles qui ne sont pas voilées qui ne font pas parties de la norme», raconte Nadia Remadna, fondatrice de la Brigade des Mères de Sevran, qui elle non plus ne croit pas tellement à l’existence de pressions explicites.

Sur la question de savoir si cette influence est minoritaire ou majoritaire, les avis divergent. Pour Linda Fali, elle est «très majoritaire». Pour d’autres, c’est plutôt minoritaire –peut-être «15 à 20%», estime Eric Marlière, selon qui ce sont surtout les adolescents qui y seront sensibles. Dans l'étude de l'Institut Montaigne, seules 6% des femmes voilées affirment porter le voile par «imitation».

Une femme en hijab avec ses enfants, à Malo-Les-bains, le 28 août 2016. PHILIPPE HUGUEN / AFP

Une incapacité à reconnaître la réalité

Mais ce discours sur l'influence est problématique, et à manier avec précaution: tous les individus, dans une société donnée, sont soumis à l'influence de celle-ci, et des groupes sociaux dans lesquels ils évoluent. On sait que l’exposition répétée à des messages publicitaires ou l'effet d'imitation au sein d'un groupe social induit par exemple chez les consommateurs des comportements qui ne les rendent pas complètement «libres»...

«Oui il y a bien un conformisme dans les cités, mais il y a aussi celui du jeune mec qui doit porter sa casquette à l’envers. Une femme de plus de 18 ans qui décide de porter le voile, on n’a plus notre mot à dire. On ne dit rien à quelqu’un qui porte une croix, ou un t-shirt “I love Barack Obama”. Ce sont les opinions des gens! Soit on assume que toutes les opinions n’ont pas à se déployer dans l’espace public, soit on accepte la diversité», argue Vincent Tiberj.

«Quand c’est revendiqué comme un choix libre, on va répondre qu’il y a l’influence du quartier, etc. Mais d’un strict point de vue logique, cette réponse peut être balayée car on peut avoir le même raisonnement pour n’importe quel choix, le choix d’un métier, etc. On ne voit pas pourquoi le foulard échapperait à cette logique, pourquoi on en ferait quelque chose de spécifique», estime lui aussi le philosophe Pierre Tevanian, qui a coordonné en 2008 l'ouvrage Les Filles voilées parlent.

Ce discours sur «l'influence» peut aussi servir, face aux limites des arguments de la coercition ou des pressions, à refuser d'admettre que des femmes puissent faire ce choix librement. Tous les chercheurs que nous avons interviewés ont eu l’impression, à un moment du compte-rendu de leur enquête, de se heurter à un mur ou aux contradictions de leurs interlocuteurs:

«Tout le monde te dira "Tu n’as pas rencontré les bonnes personnes". C’est pour cela que j’ai commencé à filmer, car les gens ne me croyaient pas. Ils me disaient "leurs maris les empêchent de sortir". Mais si elles restent chez elles, alors elles n’ont pas besoin de porter le niqab!», s’emporte Agnès De Feo.

«Il n'existe pas de population-mère à partir de laquelle on pourrait constituer un échantillon représentatif. On est donc toujours voué à travailler à partir d'enquêtes qualitatives sur des groupes restreints - qu'on pourra toujours dénoncer comme singuliers et donc non-représentatifs (laissant la porte ouverte à toutes sortes de fantasmes sociaux). C'est d'ailleurs ce qui autorise chaque intervenant hostile au port du voile à mobiliser telle anecdote, tel cas prétendument connu de jeune fille ayant été forcée... et à en faire une généralité», renchérit Julien Beaugé.

Le sujet est tellement polémique et peu consensuel que le sociologue Farhad Khosrokhavar va même parler d’une autocensure chez les sociologues, qui n’osent pas travailler sur un sujet qui risque de leur causer des difficultés dans leur carrière: «Quand j’ai écrit un article dans le New York Times sur le sujet, certains amis m’ont dit “Mais pourquoi tu te mets en porte-à-faux?”»

Lorsqu’au cours de mon enquête, j’ai téléphoné à Patrick Kessel, membre de l’Observatoire de la laïcité (en conflit avec une partie de l’Observatoire) et président du Comité Laïcité République, lui demandant s’il connaissait un chercheur ayant travaillé sur le sujet et observé des pressions, il a répondu d’abord qu’il n’avait aucun nom en tête qui lui revenait mais allait y réfléchir. Puis il s’est énervé, et a menacé de raccrocher, quand je lui ai cité les noms que j’ai déjà contactés: «Les sociologues sont tous des bobos de gauche!», m'a-t-il lancé.

Un déni de liberté misogyne

On peut se demander si ce déni de réalité et de liberté n’est pas au fond aussi misogyne que ne le serait le voile lui-même. «La vraie misogynie c’est de dire que les femmes sont sous influence et de leur dénier leur libre-arbitre», juge Agnès De Feo. La chercheuse Nacira Guénif-Souilamas va encore plus loin, analysant ce comportement comme le refus inconscient pour certains hommes que des femmes puissent se dérober à eux:

«On dit qu’elles sont “aliénées”, et ce qui est sous-jacent, c’est le caractère inadmissible qu’elles puissent décider de ne plus être accessible à certains hommes. Mais ce n’est pas étonnant que ce soient des hommes qui s’en insurgent. Certains hommes ne supportent pas que des femmes ne soient plus disponibles pour eux. [...] Manuel Valls perpétue par là les aspects les plus centraux du patriarcat. Comment un homme pourrait-il être omniscient sur ce que veut une femme? Et sur quoi s’appuie-t-il?

Cette position très tranchée sur la liberté néglige le fait qu'il n’existe pas une seule et unique dimension de la liberté: dans l’histoire, certaines catégories de population se sont affirmées dans leur parcours personnel en s’appropriant des stéréotypes, à l'image des Afro-américains s'appelant «nigger» («nègre») entre eux, ou de certaines chanteuses de hip-hop afroféministes, qui en s’appropriant une insulte qu’on leur crachait au visage se sont dénommées «putes».

Dans une logique inverse, d’autres femmes ont décidé qu’elles ne pourraient rien changer aux regards que leur portaient les hommes, et préfèrent s’en protéger en portant un objet qui leur permet là aussi souvent de prendre l'ascendant. Une chose qui apparaît a priori comme contraire aux intérêts d’une personne peut en réalité revêtir, pour cette même personne complexe, mille sens. La position récemment adoptée par Manuel Valls est une position philosophique, qui peut se défendre, mais si la politique peut se nourrir de philosophie, elle doit aussi s’appuyer sur des faits concrets.

Aude Lorriaux
Aude Lorriaux (226 articles)
Journaliste
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