Politique

En 1967, le «jeune loup» Chirac construit sa légende corrézienne

Temps de lecture : 9 min

Ou comment l'énarque débarqué à Ussel sur ordre de Pompidou va battre la gauche sur ses terres. Il se forge alors une conviction: on gagne en promettant tout et en connaissant tout le monde.

Jean Charbonnel, à gauche, avec Jacques Chirac, conseiller municipal, commente les résultats des élections municipales après sa victoire contre Jean Labrunie, le 3 octobre 1966, à la mairie de Brive-la-Gaillarde. | AFP
Jean Charbonnel, à gauche, avec Jacques Chirac, conseiller municipal, commente les résultats des élections municipales après sa victoire contre Jean Labrunie, le 3 octobre 1966, à la mairie de Brive-la-Gaillarde. | AFP

La légende de Chirac «le Corrézien» débute à l'hiver 1966. Le 5 décembre précisément. De Gaulle a vieilli, mais la France est toujours prospère. En secret, la droite prépare l'avenir avant que les gauchistes n'affûtent leurs armes dans les facultés. Si on ne parle pas encore de Mai 68, la France s'ennuie déjà.

C'est à cette époque que les «jeunes loups» de Georges Pompidou sont envoyés à l'assaut des contreforts du Massif central et de l'ouest de la France pour bouter la gauche hors de la région. Mazeaud, Dannaud, Pons, Chirac: ils ont des gueules d'hommes, costume cintré noir et blanc, cravate fine et dents longues. Ils sentent les Trente Glorieuses et font de la politique à l'ancienne. Ils rêvent de briller sur ces terres de gauche et veulent à tout prix que de Gaulle et Pompidou les remarquent. Pour ça, ils sont prêts à tout. Même à salir leurs godasses avec de la terre de France, lorsqu'ils quittent chaque fin de semaine Paris pour aller en Corrèze, en Haute-Vienne et dans le centre-ouest de la France.

Ce 5 décembre 1966, quelques mois avant les législatives du printemps de l'année suivante, ils se retrouvent tous en face de l'abbatiale de Solignac, dans l'hôtel-restaurant Le Saint-Éloi, en compagnie du ministre et maire de Brive Jean Charbonnel, localier de l'étape. Évidemment, la presse est conviée.

C'est grâce à elle que ce serment chevaleresque restera dans les mémoires. Leur devise: «Libération, éviction, rénovation.» Charbonnel ose même: «Nous jurons de rester unis jusqu'à ce que nous ayons mené à bien notre combat, qui est celui de la relance économique, de la justice sociale.» Ces hommes se battent «contre le mensonge, l'ignorance et les préjugés» et invoquent même de nouvelles Bastille à faire tomber.

Le serment de Solignac

Pour être à la hauteur des slogans, les verres s'enchaînent logiquement. Puis les liqueurs. À l'époque, politique et art de la table font bon ménage. Et mieux vaut avoir l'estomac –et le foie– solide si l'on veut gagner des élections. En sortant du déjeuner bien arrosé, tous prêtent allégeance au gaullisme, qui semble alors profiter d'une nouvelle vague. Le président de la République leur a confié une mission, ils veulent s'en montrer dignes.

S'ils titubent benoîtement, le serment de Solignac sera désormais leur signe de ralliement. Chirac, lui, devient rapidement le chef d'une bande qui incarne symboliquement la jeune droite contre la gauche traditionnelle. Et si tout s'était joué ici, sur les terres de Haute-Corrèze? Et si cette élection en disait plus que tout le reste de la carrière de Jacques Chirac?

Chirac sort de l'ENA en 1959 et son classement est loin d'être déshonorant, lui qui a toujours douté d'être à sa place parmi les fils de bonne famille: dixième. Cela lui ouvre les portes de la Cour des comptes, qu'il ne fréquentera guère.

Très vite, Pompidou a placé beaucoup d'espoirs dans ce jeune énarque qu'il couve des yeux. Dès 1965, il a souhaité –ou plutôt ordonné– qu'il devienne conseiller municipal à Sainte-Féréole, d'où son père est issu. Chirac, alors chargé de mission à Matignon, rêve d'aviation civile. Il a toujours en mémoire son service militaire en Algérie et veut devenir officier. Pompidou, son père spirituel, va l'en empêcher. Il insiste pour qu'il se frotte au suffrage universel. Aux prochaines législatives, les «jeunes loups» vont glaner des circonscriptions. Ce sera, pour Pompidou, l'occasion de devenir le véritable «leader de la majorité et le futur chef du gaullisme».

Le rocker sage des middle classes

Chirac, lui, court encore après ses énigmes. Qui est-il? Un homme un peu gauche et dégingandé, qui ne s'aime pas mais fait tout pour s'oublier, en courant d'un bureau à un autre, d'un lit à un autre, de Paris à la province.

«Il ne peut pas gagner, mais on entend dire qu'il mérite le détour, rembobine l'écrivain corrézien Denis Tillinac, qui le rencontre à cette époque et restera toujours très proche de lui. C'est sous le préau de l'école que je le vois pour la première fois: une manière de cow-boy précédé d'un long nez, vêtu d'un long manteau, chaussé de lunettes à montures épaisses. Clope au bec, coiffure à la Ricky Nelson, le rocker sage des middle classes. Voix chaude de caïd, sourire à la fois carnassier et presque enfantin.»

Tout est là, déjà, chez ce personnage mystérieux qui part au combat dans une circonscription de Haute-Corrèze qui fut le fief d'Henri Queuille, ce radical-socialiste connu pour son goût de l'immobilisme dans l'imaginaire collectif et politique (on lui doit la fameuse expression: «Il n'est pas de problème qu'une absence de solution ne finisse par résoudre») mais qui reste aussi célèbre pour avoir refusé les pleins pouvoirs à Pétain avant de rejoindre le Général –et ils étaient rares, à gauche, à l'époque–, avant de fonder la SNCF et le Crédit agricole.

«Il ne peut pas gagner, mais on entend dire qu'il mérite le détour.»
Denis Tillinac

Chirac, lui, est plutôt adepte du «bougisme». Il ne tient pas en place, ne sait pas quoi faire de ses mains et gigote dès qu'une caméra pointe à l'horizon. «Il émane de sa personne un vouloir-vivre presque animal, on a envie d'en savoir plus sur ses appétits», jauge Tillinac. Malgré presque dix ans de gaullisme, il est parfait pour incarner la modernité de droite, qui plus est sur une terre acquise à la gauche.

«Cette “microgénération” des “jeunes loups” prit valeur de symbole pour une série de phénomènes qui affectaient les milieux politiques des années 1960: la fonctionnarisation des élus, le vieillissement des élites issues de la Résistance ou l'exigence de renouveau chez des électeurs dont le nombre avait cru de 3,5 millions par rapport à 1962», détaille David Valence, agrégé d'histoire, dans un article intitulé «1967: l'opération des “jeunes loups” ou les débuts politiques de Jacques Chirac» et publié en 2009.

À la recherche d'appuis

Chirac a beau incarner le renouveau, il est aidé par un grand ami: un certain Marcel Dassault, roi de l'aviation (pour laquelle Chirac se passionne et collectionne les maquettes), qui déploie tout son patrimoine pour son poulain. Il lui offre un bulletin d'information digne des plus beaux journaux parisiens, où Chirac pose en majesté et peut détailler son «programme». Le mélange des genres est total: à Matignon, Chirac est chargé des dossiers de l'aéronautique, le domaine de Tonton Marcel. Qu'importe. Ce journal local, piloté par Philippe Alexandre, alors journaliste à Jours de France et dont le patron n'est autre que Dassault lui-même, est surveillé de près par le grand patron et fabriqué directement à Limoges.

«C'était un courant d'air, juge Alexandre en décrivant Chirac, dans le livre de Franz-Olivier Giesbert consacré à l'ancien président de la République. À peine arrivé, déjà reparti. Et chaque fois que je montais dans sa voiture, je me souviens que j'étais pris d'une peur bleue. Il roulait très vite en parlant, en fumant, en prenant des risques insensés et en regardant à peu près partout sauf devant lui.»

Chirac s'installe à Ussel chez Bachellerie, ancien résistant qui tient l'hôtel du centre. Il est gaulliste, ce qui n'est pas commun dans le coin. Chirac en profite.

Il convainc, non sans mal, le nouveau maire d'Ussel Henri Belcour d'être son suppléant. Médecin catho aux tendances rad-socs, Belcour est un notable et à cette époque, les notables ont encore du pouvoir dans les campagnes françaises. Son père fut directeur de cabinet de Queuille à Londres en 1943. Il éprouve une certaine tendresse pour Chirac et se laisse embarquer dans l'aventure, notamment par l'intermédiaire de son épouse, qui s'est liée d'amitié avec Bernadette–Chirac, déjà, lui doit beaucoup.

La conquête du terrain

C'est l'heure de faire campagne. Chirac abandonne vite le baise-main au profit du tutoiement, de la bise et du serrage de louches, dont il est le champion incontesté. Lorsqu'il écume les bistrots, il enchaîne également les Suze, ce qui plaît aux anciens. Face à lui, le PS a investi... le frère de François Mitterrand, en l'occurrence Robert Mitterrand, qui a la fâcheuse habitude de prendre... du thé! Derrière le bar, les Corréziens s'en étonnent: cet homme est-il malade? Chirac, qui baragouine quelques mots de patois, n'en fait qu'une bouchée dans les réunions publiques.

Chirac est lancé. Rien ne pourra l'arrêter. Reste une inconnue: le père Queuille lui-même. Il «répugne à recevoir un homme de Pompidou, gaulliste par le fait, raconte Tillinac. Il a encore assez de poids pour torpiller la candidature de Chirac.» Pourtant, il ne le fera pas, contrairement à ce que lui conseillent ses amis les plus proches.

Il faut dire que Chirac se démène pour «sa» circonscription. Avant même d'être élu, il obtient, grâce à ses contacts parisiens (c'est-à-dire par l'intermédiaire du ministre de l'Agriculture Edgar Faure), la modification de la date de fermeture de la chasse, ce qui lui vaut quelques voix en plus. Un privilège de seigneur sur des terres rurales. Sur le terrain, «deux Chirac coexistent en alternance, résume Tillinac. Le Corrézien qui porte le poireau [l'ordre du Mérite agricole, ndlr] au revers de son veston, le Parisien qui arbore le ruban de la Valeur militaire, gagnée en Algérie.»

«Pour éviter de boire trop, j'ai une technique formidable: on porte son verre aux lèvres, on le repose et on reprend le verre vide d'un autre.»
Jacques Chirac

Rapidement, Chirac loue un petit pavillon à Ussel, dans le quartier de la gare. Ses filles Claude et Laurence le rejoignent avec Bernadette. Il promet à tout le monde, n'oublie presque personne, prend les bébés dans les bras: Chirac tel qu'on le verra dans les reportages vidéo un peu rétro, tapant dans le dos des paysans et clamant à qui veut l'entendre «c'est loin mais c'est beau».

Et puis surtout, Chirac mange. Il mange beaucoup. Cinq fois par jour. Des sandwichs en milieu de matinée. Des sandwichs au goûter, et parfois avant de se coucher. Il boit, sans relâche, sans faiblir, si bien qu'on oublie vite qu'il fait de la politique. Même si en matière d'alcool, il adopte parfois une technique de fourbe: «Pour éviter de boire trop, j'ai une technique formidable: on porte son verre aux lèvres, on le repose et on reprend le verre vide d'un autre.»

Jacques Chirac applaudit l'accordéoniste Jean Ségurel, le 15 avril 1975 à la maison du Limousin, lors d'une visite en Corrèze. | AFP

Mitterrand contre-attaque

La Corrèze, superbe territoire rural enclavé qui se donnait toujours aux forces de gauche, va peut-être basculer à droite pour la première fois de son histoire. Tout ça grâce à un techno qui visite même les cimetières et promet de rénover les plafonds de toutes les salles des fêtes grâce à l'argent occulte des caisses de Matignon. Par son charisme, sa gouaille, sa connivence avec les élus, Chirac enquille même le soutien officieux d'encartés SFIO ou PCF qui voient en lui l'avenir du département.

Alerté, Mitterrand fait deux déplacements dans le Limousin, notamment pour soutenir son ami Roland Dumas. Il dénonce violemment «la nouvelle caste des technocrates de l'ENA […], véritable armée de métier de l'administration» et reproche à de Gaulle de construire une «nation-robot gérée par des fonctionnaires tout-puissants».

Raté: le 5 mars 1967, Jacques Chirac, qui porte l'étiquette «Ve République», arrive en tête au premier tour avec 42,8%, totalisant 15.289 voix –soit presque 5.000 de plus que son concurrent communiste Georges Émon et deux fois plus que Robert Mitterrand, qui glane 8.657 voix. Chirac a cannibalisé l'élection. L'Express évoque un «essai marqué mais non transformé» pour ces «jeunes loups» qui veulent se faire une place au soleil «au royaume du rugby».

La logique arithmétique veut que Chirac perde au deuxième tour, mais chacun sait que la politique se moque de ces calculs de boutiquiers. Le 12 mars 1967, il l'emporte avec 18.522 voix contre 17.985 pour Émon. Ce bougre de Robert Mitterrand s'est éclipsé sans donner de consigne de vote. Chirac est élu au cœur d'une terre qui reste à gauche. Il s'apprête à déguster une bonne tête de veau. Il faudra qu'il s'adapte.

De toute façon, il a toujours détesté la ville, jure-t-il, et ne s'est «jamais embêté dans une cour de ferme». Sur le plateau de Millevaches, ça tombe bien, il n'y a que ça –ou presque. Bien que Chirac se fonde facilement dans la ruralité, l'éclosion des «jeunes loups» dans la politique annonce le règne des énarques, dont le nouveau député de Corrèze fait partie, qu'il le revendique ou non. On assistera ensuite à la «fonctionnarisation» du politique. Mais qu'importe, Chirac s'en moque. Au lendemain de l'élection, il devient secrétaire d'État aux Transports de Georges Pompidou, qui était venu le soutenir à Ussel. Parmi ceux qui avaient prêté serment à Solignac, seuls Chirac et Pons ont été élus.

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