Culture

«This is it», le sublime et ultime Moonwalk

Dana Stevens, mis à jour le 30.10.2009 à 18 h 52

«This is it», le film sur les répétitions de la star défunte est un formidable et émouvant docu.

L'été dernier, l'idée de sortir de «This Is It» (Sony Pictures), un documentaire sur les répétitions de Michael Jackson pour la série de concerts qu'il préparait au moment de sa mort, n'augurait rien de bon. Etant donné que les images en question n'étaient pas destinées à devenir un film mais avaient été enregistrées pour les archives personnelles de Jackson, il semblait inévitable que le résultat soit un truc marketing quelconque fait d'un méli-mélo d'images amateur, d'interviews pour faire pleurer dans les chaumières et de montages de vieilles vidéos MTV vues et revues ainsi que des gros titres de journaux à scandale.

Mais tous mes préjugés se sont envolés dans une salle de projection, fin octobre, quand je me suis retrouvé à pleurer devant l'interprétation rudimentaire de «Human Nature» qui fait ressortir un tout nouveau sens de la chanson. (Les dernières paroles saugrenues «J'aime vivre de cette façon», semblent tout à coup comme une apologie de la vie personnelle pour le moins déconcertante de Jackson). Ou, quelques scènes plus tard, quand je m'émerveillais sur cette gestuelle bizarre et très kabuki du duo et clou du spectacle «I Can't Stop Loving You». This Is It est l'un des meilleurs documentaires musicaux que je n'ai jamais vu, un journal de répétitions bien plus intime et direct qu'un traditionnel film de concert. Et bien plus encore que toutes ces interviews face-à-face avec l'opaque et évasif Jackson, il vous donne des indices sur ce qu'il était: un homme si profondément habité par son moi spectaculaire qu'il préfère faire du moonwalk chez lui que de marcher dans la rue.

La chose la plus surprenante dans ce This Is It est peut-être la pureté de ses intentions. Le film, réalisé par le «maestro des milliards de dollars» Kenny Ortega (également réalisateur des spectacles de Jackson comme de très nombreux méga-shows à commencer par la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques d'hiver de Salt Lake City) ne tente jamais d'inspecter les coulisses de la vie de Jackson, qu'elle soit passée ou présente - un montage rapide de cinq clips de Jackson pendant la chanson «I'll be there» est la seule exception biographique dans le film. Non, ce qui intéresse Ortega - ce qui l'obsède en fait, est de nous montrer Jackson comme un artiste au travail.

C'est avec méthode qu'Ortega se fraie un chemin à travers le concert, faisant preuve d'un respect inhabituel pour l'intégrité des chansons. (Même dans les bons documentaires musicaux, la tendance de couper les chansons en plein milieu est endémique). On voit Jackson aider au casting des danseurs (sur les 5.000 auditionnés, seuls 11 seront choisis pour le show), apprendre à son clavier comment se caler juste en deçà du tempo («comme si tu t'extirpais du lit»), et poussant sa guitariste à tout donner dans son solo virtuose : «c'est à toi de briller maintenant».

Le portrait de Jackson qui s'en dégage est celui d'un collaborateur attentif et respectueux, mais aussi un perfectionniste à la volonté de fer qui sait exactement ce qu'il veut de son équipe et insiste pour l'obtenir. Fait révélateur, c'est pendant la répétition de «I Want You Back», le hit des Jackson 5 qu'il a peut-être le plus chanté que n'importe quel autre titre de sa carrière, que Jackson se permet un petit moment de diva en se lamentant longuement sur l'oreillette qu'il sent comme «un poing au cœur de [sa] tête». Jackson semble à la maison quand il se promène dans son propre catalogue, d'un méga-hit l'autre («Billie Jean», «Beat It», «Thriller» et «Wanna Be Startin' Somethin'» sont tous là), mais voir cet homme de 50 ans revenir sur la chanson qu'il chantait alors qu'on avait fait de lui un enfant markété prodige, et vous vous demandez ce qui se passe dans sa tête à part la pression inconfortable du micro.

Une chose est claire: si Jackson avait vécu assez longtemps pour tenir cette série de 50 shows à Londres, son public à guichet fermé en aurait eu pour son argent. Bien que d'une maigreur effrayante, Jackson ne ressemble ou ne chante jamais comme un addict lessivé et démoli avec des pulsions suicidaires. Sa voix, en particulier dans les douces ballades, reste obsédante (bien qu'il ait souvent résisté à tout donner en répétition afin de préserver ses cordes vocales), et sa façon de danser est si précise qu'elle vous fait tourner la tête.

En fait, le corps de Jackson bouge avec une grâce si surnaturelle que c'est comme s'il ne s'arrêtait jamais de danser. Quand, pour s'amuser, il offre une imitation de la gestuelle du personnel aérien («les sorties sont situées à l'avant et l'arrière»), vous vous rendez compte quel étudiant en mouvement corporel il était vraiment: de Mick Jagger à Bob Fosse, en passant par une hôtesse de Delta Airlines, toute les façons de bouger qu'il aimait étaient destinées à s'incorporer dans le style qui faisait sa signature.

Si, comme moi, vous êtes un fana des making of qui préférez voir les vidéos de répétitions que celles du concert final et sans rien qui dépasse, il est passionnant de voir la scène du Staples Center de Los Angeles (où Jackson et son équipe répétaient avant de partir pour Londres et les répétitions de costumes; et où a eu lieu la cérémonie funèbre mondialement retransmise du 7 juillet) recouverte de marques en ruban adhésif. La danse est une chose particulièrement plaisante à voir quand elle se fait.

Voir les danseurs calibrer les pas de mouvements apparemment impossibles à réaliser, si ce n'est en les répétant encore et encore, rend la capacité de leurs corps encore bien plus extraordinaire. «Les danseurs d'un show de Michael Jackson», leur dit Ortega lors de la première répétition «sont des prolongements de Michael Jackson». La chorégraphie du spectacle, faite par Jackson et son partenaire de longue date, Travis Payne, est rarement audacieuse — il y a des tas de «frottage» par terre, de torsions d'épaule et de mouvements de bras à la zombie dans «Thriller» — mais le langage gestuel que Jackson a créé lui appartient de façon si indélébile que cela vous brise le cœur de le voir une dernière fois.

Quand nous voyons Jackson travailler pour perfectionner ce dernier show, à jamais inachevé, nous savons parfaitement qu'il jouait son spectacle pour trois publics en un — les 20 ou 30 danseurs, musiciens et autres membres de son équipe présents lors des répétitions; le public imaginaire des shows de Londres; et le public qui dans le monde entier regarde aujourd'hui ce film. Faisant partie du troisième public, nous assistons à tout ce les deux premiers groupes ont pu voir, exception faite de la présence réelle de Michael Jackson. Comme This Is It nous le rappelle, cette présence est irremplaçable.

Dana Stevens

Traduit de l'anglais par Peggy Sastre

Image de une: Avant-première de «This is it» à Los Angeles. Nicky Loh / Reuters

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