Monde

Comment Trump fait psychoter l'Amérique

Michelle Goldberg, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 30.09.2016 à 7 h 09

Des thérapeutes et des électeurs en panique racontent comment le candidat républicain alimente les idées noires des Américains.

Illustration: Lisa Larson-Walker.

Illustration: Lisa Larson-Walker.

Carol Wachs est psychologue à Manhattan et, depuis quelque temps, une ancienne patiente est revenue la consulter. La première fois qu'elle avait poussé la porte de son cabinet, c'était après les attentats du 11 septembre 2001. Aujourd'hui, une nouvelle menace a réveillé ses crises d'angoisse: Donald Trump et ses fervents partisans. Cette patiente, explique Wachs, vient d'une famille de survivants de l'Holocauste: «Elle a l'impression de vivre ce que lui ont raconté ses grands-parents –une situation qui peut dégénérer du jour au lendemain.»

Selon Wachs, il n'y a pas que chez cette patiente que l'élection présidentielle alimente les idées les plus noires. «Tous les jours, sur sept patients en moyenne, le problème est abordé dans cinq ou six séances», dit-elle. «Parfois, un patient va me dire “Je ne préfère pas parler de la campagne, c'est trop lourd”.»

Avec la course à la présidence qui entre dans sa dernière ligne droite, l'idée d'une victoire de Trump, autrefois inconcevable, est désormais possible –même si elle n'est pas encore totalement vraisemblable. (A l'heure où nous publions ces lignes, le site FiveThirtyEight y assigne une probabilité d'environ 40%, qui aura sans doute évolué lorsque vous le lirez). Et tandis que cette réalité s'installe, beaucoup de progressistes ont l'impression d'une lente descente hallucinatoire vers le pire. (Un sentiment qui n'épargne pas les conservateurs). Les victimes de cette angoisse trumpogène font part d'insomnies, de cauchemars, de problèmes digestifs et de maux de tête. Du côté des thérapeutes, c'est comme si ces patients n'avaient pas affaire à une élection présidentielle, mais à une dépression nerveuse d'ampleur nationale.

«Les gens sont effrayés», résume Fiachra «Figs» O’Sullivan, psychothérapeute de San Francisco spécialisé dans les problèmes de couple. «L'élection les secoue, ce qui affecte leur degré de présence auprès de leur partenaire.» Pour Dorie Chamberlain, mère au foyer de 54 ans vivant à Los Angeles qui déclare aborder le sujet Trump à chaque fois qu'elle se rend chez son psy, l'élection lui donne l'impression «de vivre dans une maison où tout le monde hurle».

Je me réveille le cœur battant, oppressée par l'horreur

Évidemment, quantifier l'ampleur de la détresse mentale causée par la campagne de Trump relève de la gageure, et ces histoires sont parfaitement anecdotiques. Reste que ces anecdotes sont nombreuses, comme j'ai pu le découvrir en m'entretenant avec des thérapeutes et des électeurs en panique. En tant que journaliste, cela fait la quatrième élection présidentielle que je couvre, mais jamais aucune n'avait autant empoisonné mes rêves. Une fois par semaine, minimum, je me réveille au beau milieu de la nuit, le cœur battant, oppressée par l'horreur. Curieuse de savoir si j'étais la seule dans ce cas, j'ai contacté une thérapeute de ma connaissance. Elle a transmis ma requête sur deux listes de diffusion rassemblant ses collègues exerçant dans la région de New York –leur demandant, s'ils avaient rencontré des troubles induits par Trump dans leur pratique, de revenir vers moi. Les réponses n'ont pas tardé à affluer. En quelques heures, j'en avais près d'une douzaine.

Pour certains professionnels, le défi consiste à épauler des patients souffrant d'angoisses trumpiques sans y succomber eux-mêmes. «Les thérapeutes que je connais se sentent dépassés par leurs propres sentiments. C'est un travail qu'il nous faut constamment faire dans notre métier, mais en ce moment, on a vraiment énormément à gérer», explique Heather Silvestri. Cette psychologue fait partie d'un groupe de méditation destiné aux professionnels de la santé mentale. À chaque séance, l'élection s'invite sur le tapis.

Bien sûr, tous les malades de Trump ne vont pas consulter un psy. Chez Liz, une photographe de 45 ans vivant dans la banlieue de Minneapolis et qui m'a demandé de ne pas mentionner son nom de famille, les symptômes inquiétants –des maux de tête, des sautes d'humeurs, un sentiment d'oppression dans la poitrine, parfois même des difficultés à respirer– sont apparus il y a environ deux semaines. Elle va chez son généraliste, qui pense à un trouble anxieux. «Je me suis dit: “Pff, je n'ai même pas un boulot stressant, je ne sais pas d'où ça peut venir”». En rentrant chez elle, elle allume les infos: «D'un coup, les symptômes ont déboulé.» Elle s'est rendu compte que penser à Trump pouvait nuire à sa santé.

Si Liz n'était pas d'accord avec les précédents candidats républicains, jamais elle ne les avait pensé capables de «foutre mon pays en l'air ou déclencher une guerre civile, voire la Troisième Guerre mondiale». Ses angoisses, elle les doit aussi à une prise de conscience: que certains de ses concitoyens vivent dans une réalité quasiment hermétique à la sienne. «Je n'arrive même plus à comprendre d'où ils sont sortis», dit-elle en parlant des partisans de Trump. «J'ai l'impression d'être dans la Quatrième Dimension.» Et si Clinton gagne, elle craint des réactions violentes. «On s'approche de plus en plus d'un truc qui paraît complètement insensé. Penser qu'il puisse gagner, ou même penser qu'elle gagne et que des bouts du pays plongent dans le chaos – c'est un cauchemar, en fait.»

Des angoisses qui affectent son quotidien et sa vie de famille. Parfois, Liz se dit tellement obnubilée par les infos qu'elle oublie de coucher sa fille de 9 ans à l'heure. En société, elle n'arrive pas toujours à se concentrer. «J'ai du mal à suivre une conversation si je viens d'entendre un truc» sur la campagne. Aujourd'hui, elle essaye de mettre la pédale douce sur sa consommation d'infos et envisage la méditation. «J'ai vraiment besoin de trouver quelque chose pour m'aider, parce qu'avec les cinquante derniers jours avant l'élection, les choses ne risquent pas de s'arranger», déclare-t-elle. «En fait, ça va probablement être pire».

Sauf que la méditation, malgré tous ses bénéfices, n'a rien d'une panacée. Sharon Salzberg, la célèbre professeure de méditation bouddhiste, était à l'œuvre le 11 septembre dernier. «Pendant la pause déjeuner, j'ai regardé mes mails, ou Twitter, je ne sais plus, et j'ai vu “Hillary Clinton a fait un malaise”, seigneur, j'ai failli m'évanouir», me dit-elle. Si l'expertise de Salzberg en matière de méditation lui offre une stabilité et un réconfort certains, elle est à cran, comme tous les progressistes. «Quand mon esprit commence à partir, je me force à revenir, à me reconnecter à l'instant présent», m'explique-t-elle.

Trump, le pire de leurs ex

Avoir peur d'une présidence Trump est une réaction humaine tout ce qu'il y a de plus normal et cela n'a rien, évidemment, d'une pathologie. Une vertigineuse impression d'irréalité peut être le symptôme d'une crise d'angoisse, mais cela peut aussi prouver que vous êtes doté d'un cerveau et que vous vivez aux États-Unis en cet automne 2016. Les individus souffrant de troubles anxieux ont tendance à se croire perpétuellement au bord de la catastrophe, mais aujourd'hui, ils ne se fourvoient pas forcément. «Vous ne pouvez pas considérer cette anxiété comme pathologique», affirme Andrea Gitter, psychothérapeute à New York et membre du directoire du Women’s Therapy Centre Institute. «La haine se déchaîne et les personnes marginalisées se savent tout particulièrement en danger.» Dans sa pratique, Gitter déclare que l'élection est un sujet qui revient quotidiennement.

Reste que les thérapeutes doivent aider leurs patients à ne pas se laisser envahir et à vivre normalement leur vie, aussi dérisoire qu'une vie normale puisse paraître quand le pays est au bord de la kakistocratie. Kimberly Grocher, psychothérapeute à New York, dit parler à ses patients plusieurs fois par semaine de leur détresse politique trumpiquement induite. «C'est une angoisse omniprésente, qui s'insinue vraiment en consultation», dit-elle. «En général, elle s'associe à d'autres inputs anxieux et peut causer des troubles du sommeil, de l'agitation, un sentiment d'impuissance. Cela peut mener à des sentiments dépressifs.»

Grocher est noire et beaucoup de ses patients sont des gens de couleur. Pour bon nombre d'entre eux, les angoisses électorales s'associent à une peur pour la sécurité de leurs communautés. Ils craignent les conséquences de l'élection sur le plan de la violence policière. Trump a en effet affirmé que les polices municipales devaient être «bien plus sévères» et a appelé de ses vœux une adoption, au niveau national, du stop-and-frisk («interpellation et fouille»). «Pour les minorités que j'ai en consultation, et même pour les blancs, c'est un problème intimement lié à l'élection», confirme Grocher. «En général, les deux sujets arrivent en même temps dans la conversation: ils me disent “Qu'est-ce qui va arriver à ma communauté si untel est élu?”».

Parfois, les répercussions psychiques de la campagne prennent des formes insoupçonnées. Silvestri, par exemple, a remarqué un phénomène qui touche tout particulièrement ses patientes les plus jeunes: avec l'essor de Trump, elles se demandent ce qu'elles peuvent raisonnablement attendre de leurs relations amoureuses. Trump incarne le pire de leurs ex, des hommes «égotistes et égocentriques, incapables de collaboration, de coopération, etc.», résume Silvestri. «Quand vous rompez avec quelqu'un, vous avez besoin d'espace, qu'il ne soit plus dans votre vie, sauf que là c'est impossible, elles ont l'impression de voir leur ex partout et tout le temps».

Et non seulement Trump leur rappelle leurs ex, mais son succès semble aussi valider le comportement de ces hommes. «Elles sont à un moment de leur vie où elles ont réussi à se dire “Je ne mérite pas ça, je mérite mieux, je peux faire mieux”», déclare Silvestri. Mais assister à cette campagne où Clinton, femme sérieuse et responsable, semble avoir énormément de mal à juguler le virilisme de Tump, «ça les renvoie en arrière, elles se disent “J'ai rompu avec ce type pour gagner en autonomie, pour vivre en accord avec mes valeurs et voilà qu'un mec comme mon ex monopolise l'attention nationale et fascine son monde”». Elles commencent à se dire que, pour une femme, c'est la beauté qui prime avant tout, avant l'intelligence, la détermination et l'authenticité. «Ce qui leur arrive tous les vendredis soirs», dit-elle, s'étale à l'échelle du pays. «Les hommes ont le pouvoir et [les femmes] essayent de relever le niveau, sauf que ça ne fonctionne pas bien».

Dans ce que décrit Silvestri, on peut aussi lire une triste et pathétique confusion: on ne sait pas trop quels traits notre culture admire chez les femmes et ceux qu'elle méprise. Pour les femmes âgées qui s'identifient à Clinton, il y a moins de confusion et davantage d'amertume quand elles comprennent combien les femmes peuvent être dévalorisées passée la cinquantaine. «Ça fait un an que j'entends toute cette tristesse, sur un mode très feutré», déclare Wachs. «Des femmes qui pensaient que les femmes avaient gagné en stature dans le monde entendent tous ces hommes, jeunes et vieux, cracher sur Clinton parce qu'elle est une femme –toute la misogynie, les arguments sur son apparence, son hystérie».

Et au lieu de s'enthousiasmer à l'idée qu'une femme devienne président, c'est comme si on leur avait coupé les jambes. «Certains sont terrifiés par Trump parce que c'est un démagogue fasciste, et d'autres sont tout simplement démoralisés de voir comment Bernie Sanders, le super tonton que tout le monde adore, a pu perdre devant Hillary-Nurse Ratched», ajoute Wachs.

Apathie générale

Une démoralisation qui pourrait expliquer une certaine apathie générale, le fait que finalement peu de gens cherchent à transformer leur trumpophobie en force pour lui fermer les portes de la Maison-Blanche. «À mon avis, ils sont paralysés», déclare Silvestri. «Parce que c'est ce que j'observe chez moi. Lors des dernières campagnes d'Obama, en juillet ou en août, j'étais aux quatre coins de la Pennsylvanie à militer. Là, non, je n'ai rien fait, je suis épuisée. Idem pour beaucoup de mes amis. À ma connaissance, personne de mon entourage n'a encore mouillé sa chemise pour Clinton.»

Silvestri n'arrive pas très bien à expliquer ce phénomène. «C'est difficile de se passionner pour elle, je crois, c'est moche à dire, mais c'est comme ça», explique-t-elle. «Il y a sans doute une part de sexisme intégré là-dedans, je ne sais pas».

Naturellement, cette difficulté à passionner les foules pourrait être vue comme une faiblesse de la candidate Clinton. C'est sans doute un peu le cas, mais Wachs y assigne aussi des éléments plus fondamentaux, plus primaires. Elle remarque que, chez certains, la peur de Trump se transforme en hargne contre Clinton. «Comme chez les ados qui en veulent à leur mère parce qu'ils ont vu des enfants mourir à la télé», résume Wachs. «Les gens n'en veulent pas à Clinton parce qu'elle est une mauvaise candidate, mais parce qu'ils ne comprennent pas que Trump puisse en être un bon».

Il n'est sans doute pas très surprenant que des thérapeutes cherchent à débusquer les origines de cette angoisse dans les relations familiales de leurs patients. Mais pas besoin d'être psychanalyste pour saisir combien cette élection a de quoi faire remonter un bon vieux traumatisme infantile. «C'est la question de l'échec parental qui semble être en jeu ici», fait remarquer Michael Mance, psychologue clinicien à New York. «On peut faire l'hypothèse que Trump représente un type paternel très compliqué –le père sur lequel on ne peut pas compter, qui effraye, qui persécute– et Hillary, c'est la mère toxique, froide, secrète». On a l'impression, ajoute-t-il, «que les deux vont nous laisser tomber, ce qui met mal à l'aise beaucoup de gens, les angoisses suscitées sont très difficiles à gérer». Comme si aucune autorité ne pouvait nous protéger contre le cataclysme qui s'annonce.

C'est un cauchemar d'enfant qui devient réalité.

Michelle Goldberg
Michelle Goldberg (8 articles)
Journaliste à Slate.com
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