France

Au centre, Bayrou, le «Comeback Kid» vs Macron «Billy the Kid»

Gaël Brustier, mis à jour le 05.10.2016 à 10 h 58

C’est le match caché de cette élection présidentielle, marquée par une hostilité latente entre deux hommes décidés l’un comme l’autre à s’emparer de l’Elysée contre PS, LR et FN.

LOIC VENANCE / AFP et PHILIPPE LOPEZ / AFP.

LOIC VENANCE / AFP et PHILIPPE LOPEZ / AFP.

Une majorité de nos concitoyens partagent le même rejet des candidats Hollande, Sarkozy et Le Pen. Le mécanisme des primaires, ajouté à ce triple rejet, rend l'élection présidentielle du printemps 2017 extrêmement imprévisible à ce jour.

L’actuelle apparente solidité du vote FN assure pour l’heure à sa présidente la présence au second tour. Le premier tour va de fait, et si cela se confirme, déterminer qui occupera en mai prochain le bureau du général de Gaulle. Alors que François Hollande s’enfonce dans les sables mouvants de l’immédiateté et du déficit d’incarnation se dessine un espace politique et électoral pour une candidature du centre, sachant capter les quelques millions de voix qui, du centre-gauche, du centre-droit, voire d’une droite refusant de prêter main forte au retour de l’île d’Elbe de Nicolas Sarkozy, choisiraient de faire défection.

«Le centre n’est ni à gauche ni à gauche», disait François Mitterrand. Est-ce à dire que le centre n’existe pas? Est-ce à dire également qu’il n’a aucune chance de remporter la prochaine élection présidentielle? Assurément pas. Le combat pour l’occupation de cet espace politique est désormais engagé entre deux hommes: François Bayrou et Emmanuel Macron.

Comment Bayrou a fait survivre le centrisme

Dans la compétition présidentielle française, le centre est identifié, depuis quinze ans, à la figure de François Bayrou, à qui trois candidatures aux scores variés ont assuré une place au sein de notre vie politique. La persistance du centrisme français dans un contexte de dextrisme endémique reste le principal acquis de l’expérience Bayrou, par-delà succès d’estime et échecs relatifs, grâce à la stratégie relativement constante de celui qui incarne l’héritage de la démocratie chrétienne et du centrisme français.

Ancien ministre de l'Éducation nationale d’Edouard Balladur, qu’il soutint lors de l’élection présidentielle de 1995, François Bayrou fut maintenu à son portefeuille par un Jacques Chirac victorieux, qui fit preuve à son égard d’une mansuétude probablement liée au fait qu’au contraire d’autres balladuriens, il n’avait que peu à voir avec la droite gaulliste et n’avait donc pas trahi le RPR ni sa personne. Sept ans plus tard, indépendant encore, croyant en son destin face à la volonté de Jacques Chirac (et Jérôme Monod) de fusionner les différents partis de droite, François Bayrou sut résister et imposer son autonomie politique. Il vint tenir sa ligne d’indépendance partisane devant une assemblée chiraquienne, le 10 mars 2002 à Toulouse, lors de la convention de l'Union en mouvement, future UMP. Si l’ancienne UDF et Démocratie libérale (qui avait quitté la confédération de centre-droit en 1998) basculèrent massivement vers le nouveau parti derrière des personnalités comme Jean-Pierre Raffarin, Philippe Douste-Blazy ou Jean-Claude Gaudin et même Jacques Barrot, François Bayrou, de son côté, préserva l’indépendance d’un centre plus héritier du MRP. Et ce même s'il ne réalisa qu'un score modeste lors du premier tour de la présidentielle (6,84%), score que le tremblement de terre du 21 avril l'empêcha de «monnayer»... Un nouveau monde de droite voyait le jour.

François Bayrou a ensuite incarné, en 2007, une aspiration alors diffuse à un profond changement dans notre vie démocratique. Sa candidature put alors être présentée comme «l’échec d’un succès». Il fit évoluer la carte du centrisme, en gardant ses traditionnels bastions mais en partant à la conquête de la France citadine, captant des voix de centre-gauche et agglomérant deux autres groupes: les libéraux de droite, typiques de l’électorat modéré, et les groupes conservateurs, considérés comme plus sceptiques à l’égard de la politique et moins enclins à se situer dans le clivage gauche-droite, inclinant donc souvent à rechercher une voix de «rassemblement» par-delà les étiquettes politiques les plus utilisées. C’est sans doute son discours dénonçant les artifices du clivage entre centre-gauche et centre-droit qui a pu séduire un électorat prompt quant à lui à dénoncer les alternances sans alternative ou cherchant une forme de rassemblement visant «l’intérêt général».

Cet électorat composite lui assura plus de voix que Jacques Chirac n’en avait obtenu en 2002 et un score presque identique (18,57%) à celui du président sortant à l'époque. Il obtint également plus d’électeurs que Jean-Marie Le Pen n’en avait jamais engrangé et, surtout, réussit à attirer un tel nombre d’électeurs de centre gauche que ceux-ci formaient 40% de son électorat et étaient massivement représentés parmi les plus jeunes de ses électeurs. Le pari de François Bayrou avait réussi malgré son échec à se qualifier au second tour: faire évoluer la carte du centrisme en l’étendant de la France modérée et catholique des marges du pays à la France des métropoles et à son électorat jeune et diplômé.

Il n’en demeure pas moins qu’à l’époque, l’électorat potentiel (c’est-à-dire les électeurs envisageant à un moment de voter Bayrou) était plus à droite que son électorat effectif. Dans l’ensemble, il correspondait aux groupes sociaux plutôt gagnants ou protégés des effets de la mondialisation des échanges.

Depuis, la crise de 2007-2008 a produit ses effets sur le quotidien matériel des Français, sur l’idéologie du pays, sur le rapport au pouvoir et aux institutions. Un des risques pour François Bayrou est de se cantonner à une stricte orthodoxie sur la politique économique. Ses options économiques et son ancienneté pourraient se retourner contre lui.

Il restera néanmoins une carte maîtresse dans son jeu. François Bayrou est probablement persuadé que la prophétie de François Mitterrand qui, paraît-il, le voyait à l’Elysée, se réalisera. Il cultive un style mitterrandien, d’ailleurs remarqué depuis longtemps par le journaliste Bruno Roger-Petit, fin connaisseur du mitterrandisme et de ses us et coutumes. Il démontre une certaine pugnacité et opiniâtreté, qualités qui furent reconnues tant à François Mitterrand qu’à Jacques Chirac, tous deux élus à leur troisième tentative. Sa défaite aux élections législatives de 2012 après un score décevant à la présidentielle (9,13%) puis son élection à la mairie de Pau en 2014 symbolisent un parcours fait de morts et de résurrections politique successives, qui peut rappeler celui, long, très long, du premier président socialiste de l'histoire de la Ve République.

Ce cursus honorum est cependant relatif par rapport à la question de l’incarnation. Après deux quinquennats marqués par une crise de l’incarnation présidentielle (un déficit ou une absence selon les jours ou les semaines), François Bayrou peut vouloir jouer du contraste avec ses prédécesseurs. Après une jeunesse proche des thèses de Lanza del Vasto, philosophe chrétien et pacifiste, également inspirateur de communautés néo-rurales, il n’hésite pas non plus à se référer à Jacques Maritain, autre philosophe inspiré par Saint-Thomas d’Aquin mais également inspirateur de la démocratie-chrétienne. Il sait aussi laisser entendre qu’il peut incarner la fonction présidentielle mieux que les deux derniers présidents. Il cultive donc l’image d’un homme fermement décidé à exercer le pouvoir régalien et sachant faire sienne la raison d’Etat, bref se faire Henri IV, autre Béarnais, fondateur de la dernière dynastie capétienne, auquel il consacra un ouvrage voici une vingtaine d’années…

Si Alain Juppé trébuche lors de la primaire de droite, François Bayrou pourra engager sa propre campagne, au cours de laquelle il tentera de réactiver sa dénonciation du bipartisme, bénéficiera des réseaux d’élus locaux centristes ainsi que, potentiellement, d’élus de centre gauche ou de droite hostiles à Nicolas Sarkozy. Bayrou en «Comeback Kid» (surnom que s’était donné Bill Clinton un soir de primaire du New Hampshire en 1992) de la vie politique française? Pourquoi pas… Mais pour conquérir l’Elysée, il rencontrera un concurrent résolu que personne n’attendait jusqu’il y a quelques mois. Un concurrent auquel il a trouvé une faille, celle d’être le candidat des «forces de l’argent», «l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes», disait déjà Mitterrand en 1971: Emmanuel Macron.

Macron, ou la démission diffuse

«Il m’a trahi avec méthode.» Ce lapidaire propos prêté par Le Monde à François Hollande révèle la capacité qu’a eue Emmanuel Macron à se hisser au sommet de l’Etat, d’abord à l’Elysée puis à Bercy, en transgressant allègrement, et à tirer parti de toutes les difficultés qu’a eues le chef de l'État à incarner la fonction présidentielle et de celles liées à l’épuisement idéologique de la social-démocratie. Jusqu’ici, tout a profité à Emmanuel Macron. «Tueur», selon la détestable vulgate du monde politique, il est un peu le Billy the Kid de la politique française, qu’aucun Pat Garrett ne semble en mesure d’arrêter…

Sa base électorale de départ est pourtant plus étroite que celle de François Bayrou. Avec 6% d’électeurs se réclamant du social-libéralisme, il ne dispose assurément pas de la même assise que le leader centriste. Toutefois, si les deux hommes étaient chacun candidats, ils obtiendraient respectivement 9% et 14% des intentions de vote. L’électorat potentiel d’Emmanuel Macron proviendrait d’électeurs s’étant déclarés en faveur de François Hollande si celui-ci se présentait (18%), d’Alain Juppé (14%) et de gens qui ne voteraient pas (18%) dans l’hypothèse où il ne serait pas candidat. Entre centre-gauche et centre-droit, avec l’appoint d’électeurs voulant subvertir l’actuel clivage entre PS et LR, il y a un espace électoral pour se qualifier pour le second tour –probablement pas pour gouverner dans la durée.

Dans un contexte de crise de régime, la candidature Macron dispose donc de quelques atouts à ne pas négliger. Quittant le gouvernement presque deux ans jour pour jour après son entrée à Bercy, Emmanuel Macron a certes été critiqué par Jean-Pierre Chevènement (malgré son bref passé chevènementiste –mais en ce domaine, beaucoup d’anciens chevènementistes revendiqués ont surtout été, auprès de l’ancien ministre, des étoiles filantes qui cherchent aujourd’hui à acquérir une consistance qui, le plus souvent, leur manque), qui a rappelé que ses trois démissions à lui avaient de sérieux motifs politiques: politique industrielle et système monétaire européen en 1983, Guerre du Golfe en 1991, Corse en 2000.

Mais ne négligeons pas une hypothèse: cet absence de motif précis peut justement constituer une stratégie. Très au fait de l’état de l’opinion, Macron entend incarner une aspiration diffuse au changement, que sa jeunesse lui assure. Il a quitté le gouvernement en affirmant ce sentiment diffus: notre système politique est à bout, bloqué, incapable de se renouveler. Chacun projette dans ce discours de rupture avec François Hollande ses propres déceptions, colères ou aspirations. L’Ifop révélait ainsi que 84% des Français pensaient qu’Emmanuel Macron avaient eu raison. Combien auraient-ils été s’il avait démissionné sur un point précis de politique économique ou une question de principe?

Ses principaux soutiens ont un objectif simple: «Que tout change pour que rien ne change». Ils sont moins «marcheurs blancs» de Game of Thrones (menaçant radicalement l’ordre établi) que commis-voyageurs d’une projection idéalisée du modèle néolibéral. Ce modèle économique est en cours de mutation, selon un modèle défini par le journaliste Jean-Michel Quatrepoint comme «californien», c’est-à-dire «un mélange détonant du capitalisme financier né dans les années 1980 et de la force d’internet devenue inexpugnable». Ce reaganisme soft tricolore, paré des atours d’un libéralisme total (économique et «sociétal»), embrassant l’esprit technophile et quelques bons sentiments compassionnels, excelle dans la critique du système politique français.

Là est le paradoxe d’Emmanuel Macron, que François Bayrou s’attache à pointer: principal artisan du CICE et du pacte de responsabilité, fervent partisan du néolibéralisme économique, il capitalise essentiellement sur la défiance croissante des Français à l’égard du système politique français, assez injustement résumé à ses seuls élus (ce que Macron n’a jamais été). Or, il y a une contradiction possible entre tenants du libéralisme économique et contempteurs de nos institutions: le contenu et le contenant sont en fait désormais indissociables dans cette Ve République alors que Macron, lui, les dissocie. D’où sa fragilité.

Électoralement, le macronisme n’est pas encore construit. Pour gagner, dans une France droitisée, il sait qu’il doit compter sur l’électorat d’une droite libérale qui peut se défier des errements identitaires du parti de Nicolas Sarkozy et Laurent Wauquiez. En se rendant au Puy-du-Fou, en y déclarant qu’il n’avait jamais été socialiste, Emmanuel Macron a moins choqué un électorat de centre-gauche mithridatisé par les récurrentes déclarations droitières de ses dirigeants qu’il n’a réussi à rassurer l’électorat de droite en lui disant: «Voyez, je ne suis pas de gauche»… ou comment ne pas désespérer le Fig-Mag. Il ne s’est pas positionné par rapport aux guerres de Vendée, mais laissé entendre qu’il n’était pas totalement de gauche…

«Henri IV + Mitterrand» contre «Beppe Grillo + le Medef»

Si Nicolas Sarkozy l’emporte à la primaire de droite, François Bayrou pourra bénéficier de davantage de voix du centre-droit et de la droite modérée, qui lui avaient fait défaut voici dix ans, à condition toutefois de comprendre que son orthodoxie économique est en décalage avec la société telle qu’elle a évolué depuis la crise, qu’elle soit «de gauche» ou «de droite». Si, en revanche, Alain Juppé l’emporte, l’image d’un Emmanuel Macron contempteur du non-renouvellement de notre vie politique jouera à plein.

Cela induit une forme de double contre-emploi des deux protagonistes… et une activation d’autres clivages que le seul clivage gauche-droite. L’un devra se démarquer économiquement en attisant, pour s’imposer face à Macron, la défiance envers l’argent et en affirmant sa préparation à l’exercice du pouvoir régalien: «Mitterrand + Henri IV». L’autre ne peut qu’accentuer sa posture politique et esquiver l’économique, accentuer sa critique du «système» en soignant le soutien du CAC 40: «Beppe Grillo + le Medef».

François Bayrou incarne l’hypothèse de résurrection d’un centre au crépuscule d’une République au cours de laquelle la bipolarisation gaullistes/antigaullistes l’avait rejeté dans l’opposition, avant que la bipolarisation gauche/droite le consacre partenaire mineur de cette dernière. Plus d’une décennie consacrée à autonomiser le centre est portée au crédit de celui qui sera amené, dans les semaines à venir, à accentuer ses attaques sur les options économiques d’Emmanuel Macron. It’s the economy, stupid!

Emmanuel Macron, candidat d’un libéralisme économique souriant, incarne plus la tentative de capter par le haut la contestation diffuse des imperfections de notre système politique. Porteur de signifiants vides, dans lesquels un nombre suffisant d’électeurs manifesteront leur défiance envers la Ve République agonisante et leur aspiration au changement, libéral comprenant qu’on ne gagne aucune élection sur un projet libéral en France, il met en avant une forme de «populisme des élites» contre le «système» et ses «blocages». It’s politics, stupid!

L’un ou l’autre peuvent devenir le dernier président d’une Ve République entrée en crise finale.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (101 articles)
Chercheur en science politique
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