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Quand Ytzhak Rabin jouait un bien mauvais coup de poker à Shimon Peres

MENAHEM KAHANA / AFP

MENAHEM KAHANA / AFP

Fin 1992, alors que le second, ministre des Affaires étrangères, négocie secrètement les accords d'Oslo, le Premier ministre israélien envoie plus de 400 cadres palestiniens dans les bras du Hezbollah.

«But my lady, I am not a card player» [mais très chère, je ne suis pas un joueur de carte]: la voix est grave, le timbre chaud, les intonations roulantes. Shimon Peres botte en touche. Nous sommes fin décembre 1992 ou début janvier 1993, je ne sais plus exactement, à Jérusalem, dans le bureau de celui qui est alors ministre des Affaires étrangères.

Quelques jours auparavant, le Premier ministre Ytzhak Rabin a donné l’ordre d’arrêter de nuit à Gaza, Ramallah, Naplouse et plusieurs autres villes des territoires occupés, un peu plus de 400 cadres et militants islamistes palestiniens. Embarqués dans des bus de l’armée israélienne, ils sont expulsés au Sud-Liban. Ils y séjourneront plusieurs mois.

Il se murmurait alors que Peres était furieux de cette opération décidée par Rabin en son absence. Je l’interroge:

N'est-ce pas risqué pour la sécurité d'Israël puisque ces cadres palestiniens vont sans doute pouvoir y nouer des contacts avec le Hezbollah?»

But my lady I am not a card player.»  

Même quand il ne voulait pas donner suite à une question, Shimon Peres était un as des réponses en vingt secondes maximum: exactement le format demandé pour les reportages des journaux télévisés.

Une aubaine pour le Hamas

Ce faisant, il aurait eu parfaitement raison de dénoncer cette expulsion. Outre qu’elle était contraire au droit international, ce fut une sacrément belle occasion de relations publiques pour les cadres du Hamas. Ils ont ainsi pu parler aux  journalistes du monde entier –arabes et iraniens plus particulièrement. Certains de ces derniers n’avaient jamais pu se rendre en Israël pour les rencontrer, comme me l’avait confiés, ravis de l’aubaine, plusieurs de ces confrères. Ensemble dans le campement du Sud-Liban, nous avions, début 1993, interviewé le docteur Mahmoud al-Azar, porte-parole du Hamas.  Rencontre banale à l’époque pour un journaliste basé à Jérusalem et couvrant Gaza, mais exceptionnelle pour ces journalistes venus de Téhéran, Damas ou Beyrouth.

Et puis, ce séjour forcé  marquera le début des relations et de la coopération entre le Hamas et le Hezbollah (le Parti de Dieu) basé au Sud Liban. Le mouvement chiite, soutenu par l’Iran, va  financer, équiper et former le Hamas. De retour à Gaza et en Cisjordanie occupées, le Hamas adoptera certains modes opératoires du mouvement chiite, dont les opérations suicide et plus tard la «guerre des roquettes».

Dans l'ombre rôdent les fossoyeurs de la paix

Autrement dit au moment même, fin 1992, où Shimon Peres qui en sera l’artisan principal est en train de négocier les accords d’Oslo, ce dont il ne dit mot évidemment lors de l’interview dans son bureau de Jérusalem, Ytzhak Rabin en expulsant les islamistes palestiniens au Sud-Liban, va indirectement et en partie faciliter la contre-offensive du Hamas à l’égard de ce même processus de paix.

En les bannissant hors des frontières de l’État hébreu, bien malgré lui le Premier ministre israélien permet aux cadres palestiniens islamistes d’engranger le savoir-faire du Hezbollah. Ce qui contribuera à fragiliser un peu plus encore les Accords d’Oslo que Rabin signera avec Arafat sur la pelouse de la Maison blanche, neuf mois plus tard et en raison desquels il sera assassiné par l’ultra-nationaliste israélien Yigal Amir, un autre des fossoyeurs du processus de paix.   

Si Shimon Peres avait pu faire capoter cette opération d’expulsions au Sud-Liban, peut-être m’aurait-il répondu autrement? «You know my lady, that was not the right card to play.» [Vous savez très chère, ce n'était pas la carte qu'il fallait jouer].

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