Culture

Trois roses et un cognac, l'étrange cadeau déposé sur la tombe d'Edgar Allan Poe pendant 70 ans

Elise Costa, mis à jour le 29.09.2016 à 9 h 10

À Baltimore, Maryland, derrière l’église de Westminster, se trouve la tombe d’Edgar Allan Poe. Après son mystérieux décès, le romancier fantastique y fut enterré en 1849. Moins d’un siècle plus tard, par une nuit glacée de janvier, une silhouette noire entre dans le cimetière, dépose une bouteille de cognac sur la pierre tombale et s’évanouit dans l’aube glacée. Un rituel qui perdurera pendant soixante-dix ans. Qui est l’insaisissable trinqueur d’Edgar Allan Poe?

Original burial place | Amanjeev via Flickr CC License by

Original burial place | Amanjeev via Flickr CC License by

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Comme souvent, la fin ne se passe pas bien. Edgar Allan Poe meurt dans des circonstances troubles. Baltimore, réputée pour son taux de criminalité, s’apprête à élire en 1849 un nouveau shérif. Alors que les esprits s’échauffent pour oublier la froideur du bitume, le père du roman policier est retrouvé après quatre jours d’errance dans la ville, des vêtements qui ne semblent pas être les siens sur le dos (qui peut imaginer Edgar Poe portant un chapeau en feuilles de palmier?). Le pauvre hère a l’air désorienté, prononce des phrases sans queue ni tête. Il s’éteint quelques jours plus tard à l’hôpital de Baltimore, officiellement d’une congestion cérébrale. Il a 40 ans.

Dans les diverses biographies publiées après sa mort, l’hypothèse suivante est évoquée: Edgar Allan Poe a été retrouvé le jour même de l’élection du shérif près d’un bureau de vote, dans les habits de quelqu’un d’autre. Or, il n’était pas rare, dans le contexte de l’époque, que des mafieux de Baltimore kidnappent, battent et droguent des quidams trouvés dans la rue dans le but de les faire voter plusieurs fois afin de privilégier tel ou tel candidat. Ce qui expliquerait le changement de tenue, les propos incohérents, et le décès brutal. Le romancier n’aurait pas supporté l’agression.

Un hommage digne de ce nom

Une mort mystérieuse peut-elle se prolonger jusqu’à la sépulture? Sa pierre tombale, ne portant aucune inscription, se retrouve vite envahie par les herbes hautes. Sa famille économise pour lui offrir un hommage digne de ce nom, une pierre en marbre blanc qui sera finalement détruite. Maudit jusqu’à six pieds sous terre, Edgar Allan Poe ne se voit pas jouir de sa nouvelle notoriété. De nombreux auteurs américains tels que Walt Whitman, Lovecraft ou encore Flannery O’Connor, reconnaissent que son style (romantique ou macabre, selon certains) a influencé leur propre écriture. Charles Baudelaire lui offre une reconnaissance internationale en traduisant ses textes en français. Une jeune voyante du nom de Lizzie Doten publie un recueil de poèmes intitulé: Poèmes d’une vie intérieure, vers qui lui auraient été transmis par l’esprit de Poe. En 1913, un petit monument de granit, gravé d’une strophe de son célèbre poème Le Corbeau («Le Corbeau dit “jamais plus!”»), est enfin érigé sur sa tombe d’origine, derrière l’église presbytérienne de Westminster. 

Il y a une Première Guerre mondiale. Puis une seconde. En 1949, dans le journal du soir local –The Evening Sun–, un article paraît à propos de la restauration de l’église de Westminster. Le journaliste parle alors d’un «citoyen anonyme» qui est venu déposer, dans la nuit du 19 janvier, trois roses et une bouteille de cognac d’un excellent cru sur la tombe d’Edgar Allan Poe.

La description physique de l’individu semble tout droit sortie d’un roman fantastique: une figure drapée d’un long manteau noir, d’un chapeau à bords larges, d’une écharpe blanche et d’une cane argentée, qui s’engouffre dans la brume vespérale du cimetière pour rendre hommage à l’écrivain. Le 19 janvier 1949 marque le centième anniversaire de la mort d’Edgar Allan Poe.

Par la suite, l’étrange silhouette n’est plus mentionnée dans les journaux. Jusqu’à l’arrivée de Jeff Jerome. En 1976, le jeune homme de 24 ans, ancien photographe culinaire, rencontre Sam Porpora. Sam Porpora, la soixantaine passée, est un fan d’Edgar Allan Poe qui consacre tout son temps à la préservation de l’église de Westminster. Pour ce faire, il a eu l’idée de proposer des visites de la bâtisse et du cimetière. Il embauche Jeff Jerome comme guide. Une routine s’installe.

Au matin du 19 janvier 1977, Jerome se promène dans les petites allées du jardin, marchant le long des tombes. Il remarque alors quelque chose d’inhabituel. Au pied de la stèle d’Edgar Allan Poe sont déposées trois roses rouges et une bouteille de cognac entamée. Après quelques recherches, il met la main sur le vieil article de The Evening Sun. Le concierge lui avoue que ça fait un moment, qu’il finit toujours par embarquer le cognac chez lui. Jerome n’a plus qu’un an à patienter.

Trois roses rouge et la bouteille, le retour

Le 19 janvier suivant, Jeff Jerome se poste dans sa voiture face au cimetière. Il attend une heure, puis deux, puis trois. Il se tortille sur son siège. Une terrible envie de faire pipi l’empêche de tenir plus longtemps. Il se précipite dans le bâtiment d’à côté. À son retour, il voit sur la tombe de Poe, trois roses rouges et une bouteille de cognac. «J’étais très en colère contre moi-même», déclara-t-il à propos de l’incident. Sa vessie ne l’y reprendra plus.

Enfin, il la voit. La silhouette se penche au-dessus de la tombe, se verse un verre de cognac, trinque avec l’esprit de Poe, et quitte les lieux. Elle porte un long manteau noir, un chapeau à bords larges et une écharpe blanche. Quand il raconte l’histoire du trinqueur mystérieux, Jeff Jerome se heurte à l’incrédulité. Alors il demande à ses amis de l’accompagner par une nuit de 19 janvier. À travers les fenêtres des catacombes, tous voient la silhouette se pencher pour se verser une larme de cognac, trinquer et repartir.

À l’allure et la démarche, ils en déduisent qu’il s’agit d’un homme, incapables de l’identifier plus ni même de lui donner un âge. L’histoire commence à circuler. Les trois roses, placées d’une façon particulière, représenteraient chaque personne reposant là: Edgar Allan Poe, sa femme Virginia et sa belle-mère Maria Clemm. Le cognac, en revanche, ne semble pas avoir de signification particulière si ce n’est pour le trinqueur lui-même.

Au fil des années, le rituel s’agrémente parfois de petits messages. «Edgar, je ne t’oublie pas», peut-on lire sur l’une. Jeff Jerome consigne chaque lettre et bouteille pour le musée d’Edgar Allan Poe qui a ouvert à quelques pâtés de maison du cimetière. De fait, la silhouette acquiert une renommée nationale. Il arrive qu’une centaine de personnes attendent dans le froid de janvier pour l’observer, telle une éclipse lunaire. En 1990, un photographe de Life Magazine est dépêché au cimetière de Baltimore et parvient à prendre l’homme en photo. Personne ne sait qui il est, mais personne ne l’arrête pour le lui demander non plus. Peut-être par courtoisie ou estime, les curieux n’osent le déranger. Jeff Jerome émet une requête, toutefois, dans les pages du Life Magazine: que le trinqueur lui montre qu’il s’agit bien toujours de lui, et non d’un imposteur. Ce qu’il fera, de manière si subtile que le guide mettra plusieurs années à comprendre ses indices. Une relation de bienveillance se noue de manière tacite entre les deux hommes. Jerome, face à l’afflux du public, facilite ainsi l’entrée de la silhouette en lui ouvrant discrètement d’autres portes du cimetière. Il garde certains mots secrets. En 1993, il dévoile tout de même la dernière lettre reçue: «Le flambeau sera repris». Il comprend que le trinqueur, qui se déplace désormais avec une canne, a prévu un successeur après sa mort.

Une tradition

En 1999, le trinqueur est au rendez-vous. Il semble, cette fois, plus jeune. À son tour, il laisse un mot précisant qu’il est «un fils» à qui l’on a transmis la tâche de venir se recueillir sur la tombe d’Edgar Allan Poe. C’est alors que la tradition prend une autre tournure. «Je crois, dira Jeff Jerome, que le successeur s’est lassé du rituel.» En 2001, juste avant le SuperBowl, évènement sportif majeur du pays, le trinqueur promet que l’équipe de Baltimore (nommées «Les Corbeaux de Baltimore» en hommage à Poe!) perdra. Elle l’emporte, mais Jeff Jerome se surprend à être agacé. L’homme débarque désormais en doudoune et casquette. En 2004, son message stipule que «la mémoire sacrée et le lieu où repose Poe sont incompatibles avec le cognac français». Nous venons de refuser la guerre en Irak. Jeff Jerome se promet à lui-même que si ce genre de mots continue, il arrêtera d’aider le trinqueur. Entre temps, sans que l’on sache bien pourquoi, le vieux Sam Porpora déclare depuis sa maison de retraite que les roses, le cognac et tout le tralala, c’est lui. Ce qui est vite démenti.

2009 marque les 200 ans de la naissance d’Edgar Allan Poe. C’est la dernière fois que la silhouette apparaîtra. Le trinqueur laisse un mot qui chagrine tant Jeff Jerome qu’il prétend dans un premier temps qu’il n’a rien trouvé. En 2012, le guide décide de proclamer la fin officielle du trinqueur de la tombe d’Edgar Allan Poe.

Face à la demande du public, qui ne savait plus quoi faire ses nuits de 19 janvier, le Maryland Historical Society obtempère et lance un casting pour dénicher le nouveau trinqueur.  Il vint pour la première fois cette année, vêtu d’un manteau noir et d’une écharpe blanche. Son identité reste, bien sûr inconnue. C’est important. Car si la tradition est morte, l’attraction, elle, se doit de perdurer.

Elise Costa
Elise Costa (88 articles)
Journaliste
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