Partager cet article

Ce qu'Israël perd avec la mort de Shimon Peres

Shimon Peres, le 8 novembre 1984, à bord d'un avion en route pour le Liban. ARCHIVE / AFP.

Shimon Peres, le 8 novembre 1984, à bord d'un avion en route pour le Liban. ARCHIVE / AFP.

Avec l'ancien Premier ministre disparaît, à 93 ans, le dernier témoin historique de la création de l’État d’Israël. Longtemps mal-aimé de la nation, il fut un fin diplomate, persuadé que le conflit israélo-arabe ne pouvait pas se régler sur un champ de bataille mais à une table de négociation.

Avec Shimon Peres disparaît, à 93 ans, le dernier témoin historique de la création de l’État d’Israël, dont il fut, aux côtés de David Ben Gourion, à l’origine de la création de l’armée au lendemain de l’indépendance en tant que vice-ministre de la Défense de 1959 à 1965.

Pour des raisons que seuls les Israéliens pourraient expliquer, il a toujours été le mal-aimé de la nation alors qu’il bénéficiait d’une aura exceptionnelle à l’étranger. Il s’est notamment identifié à l’idylle franco-israélienne des années 1950, qui s’est traduite par la campagne de Suez de 1956, menée contre l'égyptien Gamal Abdel Nasser. Ben Gourion charge alors Shimon Peres de nouer des relations privilégiées avec la France grâce aux liens personnels profonds entre socialistes, et le jeune socialiste israélien réussit à donner un élan particulier à l’alliance entre les deux pays.  

À Paris, les dirigeants sont pourtant décontenancés par l’équipe de «jeunots» israéliens conduite par le général Moshé Dayan, 41 ans, et le gamin Shimon Peres, 33 ans, qui négocient d’égal à égal avec les vieux militaires français bardés de médailles. C'est à cette occasion qu'une étroite coopération franco-israélienne s'amorce grâce aux efforts de Peres qui réussit à acquérir, auprès de la France, le premier réacteur nucléaire de Dimona et, auprès de l'avionneur français Dassault, le Mirage III, l’avion de combat à réaction le plus évolué de l'époque.

L'idylle franco-israélienne durera plus de dix ans dans l'intérêt des deux pays, alors dirigés par des socialistes, à la fois pour le développement des échanges commerciaux et pour la collaboration des industries de haute technologie. Shimon Peres fut un ardent promoteur de cette proximité mais, à son arrivée au pouvoir en 1958, le général de Gaulle décide d'y mettre fin.

Haine de la nomenklatura socialiste

Le duo Peres-Dayan excite alors les jalousies au sein du parti socialiste Mapaï, dont la structure bolchévique ne cadre pas avec la fougue des deux dauphins désignés de Ben Gourion. Peres devra en souffrir durant toute sa carrière. Il sera poursuivi par cette haine de la nomenklatura socialiste, attisée par sa malchance de n’avoir jamais mené son parti à une victoire aux élections.

S’il assume, à trois reprises, la charge de Premier ministre, c'est toujours par défaut ou à l’occasion d’événements exceptionnels. Devenu chef du Parti travailliste, il occupe cette fonction par intérim d'avril à juin 1977 à la suite de la démission d'Yitzhak Rabin, accusé de détenir un compte en banque à l’étranger. Il ne réussit pas à gagner les élections de 1977 qui permettent, pour la première fois dans l’histoire du pays, au Likoud, le parti de droite de Menahem Begin, de parvenir au pouvoir. Il reste à la tête de l'opposition jusqu'en 1984.

Après les résultats serrés des élections législatives du 23 juillet 1984, il entre dans un gouvernement d’union nationale dans le cadre d’une innovation en Israël: la rotation. Ce gouvernement est d'abord dirigé par Peres, qui cède comme prévu sa place au dirigeant du Likoud Yitzhak Shamir en octobre 1986 pour prendre en charge les Affaires étrangères jusqu'en 1988. À ce poste, il passe son temps, en vain, à tenter de trouver une solution à la question palestinienne, conjointement avec la Jordanie.

Il connaît un nouvel échec aux élections du 1er novembre 1988, qui placent son parti en seconde position avec un siège de retard sur le Likoud. Il entre cependant dans un cabinet de coalition comme ministre des Finances pour une courte période puisqu’il décide de rejoindre l'opposition de 1990 à 1992. Aux élections législatives de 1992, il cède sa place à Yitzhak Rabin, qui gagne les élections avec douze sièges d'avance

«Raisins de la colère»

Il est de nouveau nommé ministre des Affaires étrangères, et c’est alors qu’il se révèle dans la fonction qui lui convient le mieux. Il a développé des relations personnelles avec ses amis palestiniens et tient à régler l’avenir de la population arabe. Il est convaincu qu’une solution est indispensable et engage alors en secret des négociations sur l'avenir des territoires occupés avec l'OLP de Yasser Arafat.

Yitzhak Rabin et Shimon Peres à la Knesset, le 13 juillet 1992. PATRICK BAZ / AFP.

En 1993, il est l'un des artisans des accords d'Oslo, malgré une forte réticence d’Itzhak Rabin, sceptique sur la confiance qu’il peut accorder à Arafat. Il en est récompensé par le prix Nobel de la paix, qui lui est décerné conjointement avec Rabin et Arafat. La droite, et surtout les nationalistes juifs, ont toujours été opposés à ces accords. Ils avaient mené une campagne abjecte où ils avaient représenté Rabin en tenue de SS. Ils exigent encore aujourd’hui leur abrogation, en vain.

L’assassinat de Rabin, le 4 novembre 1995, remet Shimon Peres au sommet de l’actualité puisqu’il est nommé, par défaut, Premier ministre en réaffirmant sa volonté de poursuivre le processus de paix. Pensant être sûr de sa notoriété auprès des Israéliens, il décide d'avancer de six mois l’élection du Premier ministre au suffrage universel pour obtenir une légitimité nationale, cumulant, pendant la campagne électorale, le poste de chef du gouvernement et celui de ministre de la Défense.

Les gens de gauche n’ont alors pas compris son attitude paradoxale de guerrier alors que son propos avait pourtant toujours été de défendre la sécurité de son pays quand cela était nécessaire, même au prix d’une guerre. Celui qui fut longtemps qualifié de pacifiste lance en avril 1996 l'opération militaire «Raisins de la colère» contre les forces du Hezbollah au Liban-Sud. Cette offensive fait 175 morts, en majorité des civils, dans les rangs arabes. Le bombardement de Cana, où 106 civils qui s'étaient abrités auprès de la FINUL meurent sous les bombes israéliennes, met un terme à l'opération. L'image de Shimon Peres est alors fortement endommagée à l'étranger, avec un impact national également important. Sa cote de popularité s'effondre en quelques jours et il est battu de justesse, le 29 mai 1996, par le candidat du Likoud Benjamin Netanyahou. Pour beaucoup, cet échec signe le glas de sa carrière politique, mais c’est sans compter sur la détermination du vieux militant et sur la volonté de l’ancien général Sharon.

Modérateur des instincts nationalistes

Netanyahou donne un coup d'arrêt au processus de paix, relance vigoureusement la colonisation et mène une politique économique d’inspiration anglo-saxonne, très libérale, qui heurte l'électorat populaire. Le Likoud en paie le prix en 1999, avec son plus mauvais score de son histoire face au travailliste Ehud Barak. Netanyahou doit démissionner pour laisser place à Ariel Sharon, considéré alors comme un «faucon». Commence alors pour Shimon Peres une nouvelle carrière politique où son rôle est de modérer les instincts nationalistes d’un gouvernement d’union nationale dirigé par l’ancien général. Son poste de vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères lui permet à nouveau de prendre le problème palestinien à bras-le-corps.

Ariel Sharon se retrouve, en 2005, en opposition avec une majorité de son parti qui refuse le plan de désengagement de Gaza que Peres a approuvé, sinon inspiré. Il décide donc de quitter le Likoud pour créer le parti centriste Kadima en emmenant avec lui Peres et une dirigeante du Likoud, Tsipi Livni. Mais l’épisode Sharon se termine avec la grave attaque cérébrale qui le plonge dans un coma artificiel en avril 2006. Peres refuse alors de devenir Premier ministre et quitte le gouvernement. Il est élu président de l'État d'Israël en 2007.

À ce poste purement honorifique où il est censé «inaugurer les chrysanthèmes», il se montre très actif et fin diplomate, parcourant sans cesse le monde dans de multiples conférences internationales où il porte fort la voix des pacifistes israéliens. Il ne rate jamais une session du Forum de Davos, où il exprime sa volonté de dialogue et prend de nombreux contacts avec les dirigeants arabes dans les coulisses. Il gère, en tant que ministre-bis, le ministère des Affaires étrangères dès lors que le titulaire, le nationaliste Avigdor Lieberman, se retrouve persona non grata dans la majorité des chancelleries occidentales. Il initie la plupart des contacts avec les pays arabes modérés, l’Arabie saoudite, la Jordanie et le Maroc en particulier. Mais il se retrouve profondément déçu car il n’arrive jamais à infléchir la tournure d’extrême-droite du gouvernement de Benjamin Netanyahou. Il quitte la présidence à l'issue de son septennat, en 2014, à l'âge de 90 ans, sans jamais quitter cependant la scène politique.

Une disparition qui réjouira le camp nationaliste

Shimon Peres était un ami sincère de la France et il ne manquait jamais la réception du 14 juillet à la résidence de l’ambassadeur de France, durant laquelle, avec sa verve habituelle et son humour, il intervenait pendant une vingtaine de minutes, debout et sans notes, face à la communauté française, la seule à l’apprécier vraiment en Israël. Il était écouté et parfois entendu.

Shimon Peres et Barack Obama à la Maison Blanche, le 25 juin 2014. MANDEL NGAN / AFP.

Parce qu’il était attaché à un accord équitable avec les Palestiniens, il avait été accusé de brader les intérêts du pays auprès de ses ennemis. Or, il était persuadé que le conflit israélo-arabe ne pouvait pas se régler sur un champ de bataille mais à une table de négociation. Sa disparition va réjouir le camp nationaliste qui, face à la disparition d’un adversaire entêté, voit enfin se dissiper toute tentative de règlement. L’atonie du parti travailliste, dont le président Yitzhak Herzog est une erreur de casting, donnera des ailes à ceux qui veulent purement et simplement annexer toute la Cisjordanie. Il n’y a plus de Sage pour les en empêcher.

L’image d’Israël s’est fortement dégradée en raison de la politique du gouvernement dans les territoires mais Peres avait apporté sa caution personnelle pour rassurer les chancelleries occidentales. Le camp de la paix, qui s’était déjà rétréci, perd un de ses militants les plus actifs et les plus fervents, irremplaçable car à lui seul il représentait une institution. Même s’il n’était pas du même bord politique que le gouvernement, il était très écouté quand il s’agissait de donner des conseils de politique étrangère. Il avait d’ailleurs accepté de prendre en charge des missions de confiance car il savait convaincre et rassurer.

Le dernier grand témoin de la Seconde Guerre Mondiale, la seule mémoire vivante d’un peuple martyrisé, nous quitte. Un monstre historique israélien disparaît, parmi ceux qui ont créé Tsahal et le pays, et parmi ceux qui ont donné une image positive d’un Israël pourtant voué aux gémonies en raison de sa politique contestée dans les implantations. Il est certain que sa disparition éloignera toute solution de paix initiée par les Israéliens. Les Palestiniens ont perdu un interlocuteur digne de leur confiance. Le statu quo a de longs jours devant lui.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte