France

Et à la fin, c’est Wauquiez qui gagne

Gaël Brustier, mis à jour le 03.10.2016 à 8 h 41

La centralité de la question identitaire dans la bataille de la primaire et la stratégie populiste revendiquée de Marine Le Pen, avec de maigres chances de victoire, ouvrent la voie à une nouvelle droite dont le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes dessine le mieux les contours.

Laurent Wauquiez au soir de sa victoire aux régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, le 13 décembre 2015. ROMAIN LAFABREGUE / AFP.

Laurent Wauquiez au soir de sa victoire aux régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, le 13 décembre 2015. ROMAIN LAFABREGUE / AFP.

En prenant, à la faveur de la primaire, la présidence par intérim du parti Les Républicains, Laurent Wauquiez s’est hissé à la tête de la formation rassemblant les différentes familles historiques de la droite française. Mais ce n’est pas tant le destin politique personnel du président de la région Auvergne-Rhône-Alpes qui est à observer que le processus qui le porte et qu’il porte.

Sa stratégie et son projet politique présentent des traits communs avec d’autres cas européens. On retrouve le même souci que celui qui a présidé à la fondation, en Espagne, du Partido Popular de Mariano Rajoy et José-Maria Aznar: créer un grand parti rassemblant toute les droites, du centre-droit démocrate-chrétien à une droite extrême civilisée par la puissance des institutions. Une perspective qui, en France, passe notamment par la résolution des clivages issus de la guerre d’Algérie et par la construction d’un discours commun aux droites, dont le général de Gaulle ne peut être que la principale victime. L’expérience Orban en Hongrie (il est vrai qu’il s’agit d’un pays d’Europe centrale et orientale, dont l’histoire politique diffère considérablement de l’Europe occidentale) renseigne sur les mutations d’une droite de gouvernement dans le contexte d'une Union européenne en crise(s). Enfin, la ligne idéologique empruntée par Laurent Wauquiez rappelle à quelques égards celle de Giulio Tremonti, ancien ministre de l’Économie de Silvio Berlusconi, grand critique de l’Union européenne et auteur d’un livre-manifeste de la droite italienne des années 2010 (en particulier de la Lega Nord), La Paura e la speranza («La peur et l’espérance»), qui peut servir de bréviaire des droites européennes en temps de crise.

Fusion et «radicalisation» des électorats de droite et d’extrême-droite

Le processus en cours en France, dont Laurent Wauquiez est l’un des artisans, prépare la droite d’après… d’après quoi? La droite d’après la crise de régime. La droite d’après la Ve République.

Alors que la gauche est en voie de dénationalisation après des élections départementales et régionales catastrophiques dans le Nord et le Sud-Est, la droite et l’extrême droite se retrouvent face à face dans ces mêmes régions. Les appareils politiques de l’UMP-LR et du FN sont en concurrence directe et frontale, se livrant une lutte à mort.

Tôt au cours de ce quinquennat, la question de la fusion et de la radicalisation parallèle des deux électorats a été posée. Jérôme Fourquet, de l'Ifop, faisait remarquer que la droitisation des électorats UMP et LR était parallèle mais que des clivages demeuraient entre eux. Coté parallélisme, les deux électorats se sont raidis sur les questions d’immigration, d’identité ou de sécurité, et ce sur toute la décennie écoulée. Sur les questions relatives au libéralisme économique, à la liberté laissée aux entreprises, à la place de l’Etat dans l’économie, ils divergent en revanche. L’UMP-LR domine chez les seniors alors que le FN s'impose chez les actifs de moins de 50 ans, ce qui explique aussi des divergences de points de vue entre électorats dès que les questions relatives au travail, à l’entreprise ou au chômage sont abordées.

Un plafond de verre qui se fissure

Aucune loi scientifique ne permet par ailleurs de valider l’idée d’un éternel plafond de verre empêchant le Front national d’emporter plus de 50% des voix lors d’un second tour. Les élections régionales ont démontré que ce plafond était désormais fissuré. Cependant, les difficultés du frontisme à conquérir une ou deux présidences de Conseils départementaux ou régionaux, son cantonnement à quelques municipalités (où il s’enracine, au contraire de Vitrolles, Marignane et Toulon), l’absence d’alliés (problème soulevé par l’ancien numéro deux du FN Bruno Mégret, pourtant indulgent envers l’actuelle direction frontiste), peuvent fatiguer les troupes de Marine Le Pen… Le principal danger pour un parti politique aspirant au pouvoir est de rester indéfiniment sur le seuil ou d’être contenu aux portes de celui-ci, induisant l’inévitable crainte parmi les militants du rolling back ou du refoulement mené par le camp d’en face. Une contestation interne, chez les cadres et militants les plus investis dans la conquête du pouvoir, peut voir le jour. Au contraire du MSI, le parti néofasciste italien, anti-système de 1946 à 1994, «accepté» dans le jeu politique à partir des années 1980 seulement, puis au pouvoir sous la Seconde République italienne, le FN ne bénéficie pas de l’édification d’une culture commune l’immunisant contre les risques de délitement.

Nicolas Lebourg rappelait récemment qu’il manque à Marine Le Pen une stratégie de second tour lui permettant d’attirer les secteurs électoraux de droite les plus libéraux économiquement. Il lui fallait une stratégie contournant cette difficulté: son slogan «Au nom du peuple» rappelle ainsi qu’un autre clivage que le clivage gauche-droite propulse le vote FN à des niveaux très élevés lors des premiers tours. C’est ce clivage que Marine Le Pen tente aujourd’hui de porter à température de fusion pour éviter de subir. Si le FN appartient bien de l’offre politique de droite dans le pays, il sait ainsi activer électoralement une défiance diffuse envers les élites ayant un accès direct aux institutions, qu’il capte via une stratégie authentiquement populiste. Il lui donne un contenu articulant thèmes identitaires, sécuritaires et sociaux.

Si Nicolas Sarkozy était parvenu à capter un nombre important d’électeurs frontistes en 2007, c’était aussi parce qu’une partie de cet électorat (la plus droitière et conservatrice) cherchait un débouché concret au pouvoir. Cette tendance, dans notre système institutionnel, peut encore durablement bénéficier à des candidats de la droite parlementaire. Toutefois, quel que soit son destin partisan, cette droite contestataire qu’incarne un FN tentant de jouer du clivage entre élites gouvernantes et classe populaire a généré quelques éléments qui marqueront durablement la vie politique de notre pays.

Mouvement social conservateur et pénétration des institutions

Elle n’est cependant pas la seule force à constituer un élément structurant de la «droite d’après». Au cours de ce quinquennat, la droite parlementaire a été bousculée par le peuple de droite, pris d’une frénésie de lecture allant de Villiers à Zemmour, mais l’a surtout été par la naissance d’un authentique mouvement social conservateur. L’irruption de catholiques pratiquants sur la scène politique a été rendue possible par La Manif pour tous, mouvement de contestation de la loi instituant le «mariage pour tous» que l’on aurait pu résumer ainsi: «l’UDF qui lance des pavés» (quoiqu’il n’y eut aucun pavé lancé malgré quelques échauffourées). C’est là un des éléments nouveaux révélés par le quinquennat de François Hollande que la naissance de ce mouvement solidement ancré dans la société.

Loin de se résumer désormais à l’association détentrice du nom, La Manif pour tous a eu des conséquences non négligeables sur notre vie sociale et politique, une partie du mouvement trouvant un débouché au sein de LR via l'association Sens Commun (ralliée à François Fillon en vue de la primaire). Les franges les plus intellectuelles et les plus jeunes du mouvement de 2013, les plus minoritaires probablement, intéressées par l’écologie intégrale, plus que distantes vis-à-vis du libéralisme économique et contestant le productivisme, pourraient elles connaître un destin bien plus original que celui choisi par ceux qui ont pris le parti de l’investissement dans les partis politiques de droite. Signalons aussi que Ludovine de La Rochère, la présidente de LMPT, a participé récemment à Bistro Libertés, l’émission de l'ancien dirigeant du FN Martial Bild sur TV Libertés, et s'est exprimée dans les colonnes du quotidien d'extrême droite Présent, proche de Marine Le Pen. Par les discours qu’elle tient et les publics auxquels LMPT a choisi de s’adresser, elle rend compte des points de jonction existant entre l’association et la «droite hors les murs», que le maire de Béziers, Robert Ménard, s’efforce de séduire et coordonner à défaut de pouvoir l’organiser.

C’est d'ailleurs au niveau local, dans nombre de municipalités élues en 2014, que l’investissement des catholiques conservateurs est le plus évident et qu’il contribue à redéfinir la base idéologique de la droite française. Ce processus d’investissement de ces militants conservateurs dans les institutions locales n’est pas spontané mais le fruit d’une lente et longue mutation. Il a probablement été accéléré par les effets de la crise et trouvé son détonateur dans la loi sur le mariage gay.

Primaire: chacun cherche son électorat

En 1995, la bataille fratricide de premier tour entre Jacques Chirac et Edouard Balladur s’était jouée au centre-gauche, comme l’avait fait remarquer Philippe Séguin, artisan de la campagne du premier. C’était l’époque du «Chi» des Guignols et de la «fracture sociale». C’était aussi au siècle dernier…

Première du genre à droite, l’élection primaire des 20 et 27 novembre se jouera elle à droite, voire très à droite. Perturbée par les affaires, la campage ne l’est pas moins par des thèmes de campagne contribuant à accentuer le virage identitaire de la droite française. Cette prégnance de la question identitaire chez les candidats a pour but de répondre à la droitisation du «peuple de droite», maintes fois constatée, mais accroît en revanche la porosité déjà réelle entre électorats FN et UMP/LR et annonce un problème lorsque la vraie campagne, celle du premier tour de la présidentielle, viendra. L’UMP/LR mise sur sa crédibilité en tant que force de gouvernement et sur la dénonciation du «programme d’extrême gauche» de Marine Le Pen (supposé être un décalque de celui de Jean-Luc Mélenchon ou Alexis Tsipras).

Isolée, NKM apparait comme la seule candidate d’une droite totalement libérale, dont l’espace de déploiement privilégié reste encore confiné aux électeurs de droite modérée des grandes métropoles, une sociologie ultra-minoritaire, même si elle existe et est nécessaire à la droite. La crise existentielle de la droite française se poursuit donc...

Wauquiez, ou la droite d’après…

C'est sur ces ruines que Laurent Wauquiez tente de construire. Celles de la droite telle que la France post-1945 l’a connue, c’est-à-dire construite sur trois piliers (démocrates-chrétiens, libéraux et gaullistes), agglomérant quelques reliquats du radicalisme de centre-droit et excluant de fait, et pour l’essentiel, selon les mots de Malraux, «la seule vraie droite meurtrière, celle du putsch d’Alger et du Petit-Clamart». Cette droite-là a vécu, le quinquennat de Nicolas Sarkozy l'a prouvé.

Issu de la démocratie-chrétienne de Jacques Barrot (pilier de ce qui fut jadis le parti centriste, le CDS), Laurent Wauquiez adopte en 2012, avec son courant Droite sociale, une stratégie discursive capable de séduire différents groupes sociaux de droite en le plaçant au carrefour de plusieurs de ces antiques familles idéologiques et politiques. Cette année-là, sa motion au Congrès de l’UMP arrive en deuxième position parmi les militants. Le pari de Wauquiez s’avère, dès cette période, plutôt prometteur pour lui: convertir des troupes marquées par le centrisme et l’esprit pro-européen (la carte des votes recoupait alors, comme le rappelait Jérôme Fourquet, la carte de la France pro-européenne) en partisans d’une ligne dure sur «l’assistanat», notamment, et partir à l’assaut de la direction de l’UMP.

Désormais acquis au «populisme chrétien» façon Patrick Buisson, Laurent Wauquiez tente certes de définir un «nous» et un «eux» mais peine à l’ancrer dans des politiques publiques locales clairement identifiées. A défaut, ses propositions (portiques dans les lycées, assistance juridique aux communes) lui permettent de faire fréquemment irruption dans des débats nationaux en amenant ses adversaires politiques à réagir à des idées qui ne sont pas toujours possibles à cadre législatif ou constitutionnel constant. Il a aussi choisi d’intégrer les thèmes de la Manif pour tous, choyé ses cadres, noué des relations étroites avec ses animateurs locaux.

De la volonté affichée de doter la droite d’une stratégie découle l’idée des livres sur les classes moyennes ou sur l’Europe, opérant chacun des formes de synthèse à droite, sur des sujets qu’il estime –à raison– vecteurs de la mutation des clivages dans notre société. Articuler esprit conservateur et esprit contestataire, tenter de capter un air du temps populiste et l’ambiance de rétractation identitaire, ratifier le fait qu’une crise de régime est probablement en train d’emporter la Ve République («J’en ai assez que l’on s’abrite derrière la Constitution»): voilà ce qui fait de Laurent Wauquiez un artisan de la «droite d’après».

Cette «droite d’après» est autant le produit de la crise existentielle de la droite parlementaire de la Ve République que de la pression électorale de l’extrême droite. Elle est aussi une tentative de réponse idéologique à la crise. Elle répond aux angoisses de notre époque, hantée par l’idée que nous vivons la «fin d’un monde», en délivrant ses explications «du coin de la rue à Raqqa». Pour cette «droite d’après», le sujet FN n’est pas «moral». Il n’est qu’un sujet parmi d’autres, que l’on doit traiter sans a priori stratégique ni tactique.

Cela induit une attitude décomplexée quand il s’agit d’utiliser les thèmes généralement attribués à celui-ci, et certainement une révision du récit communément admis du gaullisme, notamment sur l’affaire algérienne. Souvenons-nous, déjà, que Nicolas Sarkozy avait choisi, en novembre 2011, de remettre les insignes de Grand-Croix de la Légion d’honneur au commandant Hélie Denoix de Saint-Marc, résistant déporté à Buchenwald mais également protagoniste du putsch d’Alger contre le général de Gaulle. La mémoire et le nom de ce dernier, disparu en 2013, sont constamment instrumentalisés par les mairies de droite extrême comme Béziers ou Orange. Il s’agit là d’un signal faible d’une révolution culturelle à venir: le rapport que la droite entretient avec le fondateur du régime, le général de Gaulle, et le rapport que la France entretient avec l’Algérie.

Une gauche gardienne de musée

La capacité d’articulation discursive des droites (conservatrice, nationale-populiste…) l’emporte sur celle de la gauche (social-démocrate, radicale ou écologiste). Elle prend des éléments présents dans la société, elle les articule de sorte à donner sens à une vision du monde qui s’ancre dans le quotidien des citoyens. C’est cela, la capacité à forger une domination culturelle. Exploiter à son bénéfice le sens commun, voilà la grande habileté de la droite ou des droites.

Face à elle, la gauche française n’apparaît que comme une force en réaction. Une phrase de Sarkozy utilisant «Nos ancêtres les Gaulois», dans laquelle se projettent des charges idéologiques très différentes, provoque l’ire de la gauche. Cette dernière devient l’orchestre d’une symphonie écrite par le camp d’en face. La réaction avance ainsi sous les coups de fouet de la surréaction. Surtout, la gauche semble désormais reléguée au rang de gardienne de musée d’un régime, la Ve République, probablement entré dans une crise finale qui l’emportera… Une crise finale dont, un jour, Laurent Wauquiez pourrait bien sortir grand vainqueur.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (74 articles)
Chercheur en science politique
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte