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Comment les États-Unis ont transformé un village olympique en prison

Brianna Nofil, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 01.10.2016 à 16 h 46

Une petite ville de l'État de New York a accueilli les Jeux olympiques d'hiver en 1980, et a dû convertir les installations ensuite pour se remettre de ces investissements.

La flamme olympique à Lake Placid, en 1980 | Dan Lundberg via Flickr CC License by

La flamme olympique à Lake Placid, en 1980 | Dan Lundberg via Flickr CC License by

Pendant deux semaines, durant l’hiver 1980, une petite ville de l’État de New York accueille, dans son village olympique, 1800 des meilleurs athlètes du monde. Malgré les tensions de la Guerre froide, l’ambiance y est plutôt joviale; les athlètes partagent leurs repas, échangent des pins et se rassemblent dans une «salle psychédélique remplie de jeux électroniques» pour des parties interminables de flipper. Des jeux chargés en émotions, la plupart des Américains se souviennent des Jeux de 1980 et du «miracle sur glace», la victoire de l’équipe américaine de hockey contre l’équipe soviétique, un match qui constituait alors un des moments incontournables des Jeux olympiques d’hiver.

Mais, six mois seulement après la fin des jeux, sous la houlette du Bureau fédéral des prisons, le village olympique de Lake Placid devient l’Établissement Correctionnel Fédéral Ray Brook, qui existe toujours aujourd’hui. Les patineurs à glace, les skieurs et joueurs de hockey ont laissé place à des centaines de jeunes détenus. Les dortoirs sont devenus des cellules et la salle de jeu s’est transformée en chapelle de la prison.

Il ne s’agit pas d’un accident. Dès le départ, les États-Unis avaient l’intention de construire des logements permettant d’accueillir les plus grands athlètes du monde et pouvant également servir de prison pour un millier de personnes. Les représentants de l’État de New York et de l’État fédéral ne souhaitaient pas voir les infrastructures de Lake Placid se transformer en ruines, et avançaient l’idée que la construction d’une prison constituerait un investissement pratique permettant d’absorber une partie de la population carcérale américaine, alors en expansion galopante.

Durant la préparation des jeux olympiques de Rio, architectes et bureaucrates ont évoqué la manière dont, les Jeux olympiques terminés, les villes hôtes se retrouvent bien souvent avec ce qu’il est convenu d’appeler des «éléphants blancs» –ces structures et stades que les jeux laissent derrière eux et donc les villes n’ont plus l’usage. «Nous sommes arrivés à un point dans l’organisation des jeux olympiques où la responsabilité sociale et financière du projet est bien plus importante qu’autrefois», comme l’expose à Wired Bill Hanway, organisateur des villages de Londres et de Rio. Mais ce souci de durabilité n’est pas entièrement neuf. Il y a trente-six ans, les États-Unis débattaient des impacts futurs de la tenue de Jeux olympiques à Lake Placid. Si les responsables de l’organisation des jeux de Rio ont conçu des bâtiments modulaires qui seront démontés et transformés en de nouveaux bâtiments, les États-Unis avaient choisi une solution plus simple et plus critiquable –bâtir une prison qu’ils pourraient utiliser durant des décennies– et lui donner le nom de village olympique pendant deux semaines.

Cette «prison olympique» provoqua ce que Sports Illustrated présenta comme «une révolte sans précédent dans l’histoire des Jeux», un nombre croissant d’équipes olympiques étrangères «refusant d’être incarcérées» dans le village, évoquant ses petites cellules, ses fenêtres à barreaux et son périmètre cerclé de barbelés. Mais la révolte est allée au-delà des conditions de vie au sein du bâtiment. À un moment critique d’expansion de la population carcérale, la prison olympique soulevait d’importantes questions, à l’intérieur des États-Unis comme à l’extérieur –pourquoi l’Amérique avait-elle besoin d’emprisonner tant de monde et pourquoi les emprisonner au milieu des Adirondack Mountains?

Des Jeux bien tranquilles

Lake Placid durant les Jeux olympiques d’hiver de 1980 | Dr. John Kelley, NOAA/NOS/COOPS/CC BY 2.0

Lake Placid n’est pas vraiment le premier lieu auquel on pourrait penser pour organiser des Jeux olympiques. Située au nord de l’État de New York, à des centaines de kilomètres d’un centre urbain, la ville ne compte alors que 3.000 habitants. Mais ce qui lui manque en population, la ville le comble en infrastructures de sports d’hiver. Ceux qui poussent sa candidature font remarquer que nombre d’athlètes américains s’y rendent déjà pour s’entraîner et, ancien site des jeux olympiques de 1932, la ville dispose déjà de la majorité des infrastructures –au grand soulagement de la Commission d’organisation des jeux, personne n’aura à construire une nouvelle piste de bobsleigh.

Les infrastructures existantes signifient que les jeux olympiques peuvent être organisés avec un budget raisonnable et un impact environnemental limité. Il ne s’agit pas seulement de commodité comme le rappelle Robert McEwen, représentant de Lake Placid au Congrès. «Nous savons tous en Amérique que le degré de soutien offert aux athlètes dans les pays communistes est sans commune mesure avec ce que l’on peut trouver en Amérique», avait-il déclaré au Congrès. Il s’agirait d’un pas dans la bonne direction, un bon investissement pour les sportifs américains en pleine Guerre froide.

Et le lieu serait également sécurisé. Le terrorisme est alors une menace que tous les organisateurs d’olympiades ont constamment à l’esprit, les Jeux de 1980 se déroulant huit ans après la sanglante olympiade de Munich, en 1972, où un groupe de terroristes palestiniens avait fait irruption dans le village olympique et tué, onze athlètes israéliens. Le village serait maintenu sous haute surveillance et la tenue des JO dans un village calme et reculé plutôt que dans un grand centre urbain apparaissait nécessairement plus rassurant.

Au milieu des années 1970, les Jeux olympiques de Lake Placid semblaient réunir tous les atouts: ils étaient peu onéreux, sûrs et permettraient de marquer les esprits avant les olympiades d’été qui devaient se tenir à Moscou. Le Comité olympique avait même déclaré devant le Congrès que la seule chose dont il aurait besoin serait le financement de la construction du village olympique.

Il faut un village

Le chantier du village olympique | avec l’aimable autorisation du musée olympique de Lake Placid

Mais rien n’est jamais facile avec les Jeux olympiques. Lake Placid peut apparaître comme un choix économique, mais il n’est pas gratuit; les villes hôtes doivent héberger des milliers d’athlètes dans des logements propres, confortables et sécurisés. Et presque à chaque fois, ces logements doivent être construits pour les locataires qui n’y demeureront pas plus de deux semaines.

Mais les revenus diminuant, les villes s’inquiètent de plus en plus de ce qu’il adviendra du village olympique lorsque les jeux seront terminés. Après les JO de Munich de 1972, le village olympique reste inoccupé des années durant, le promoteur préférant empocher les loyers garantis par le Comité International Olympique en cas de vacance plutôt que de devoir gérer des locataires. Les Jeux olympiques de Montréal ont coûté treize fois plus que le budget initial approuvé, laissant une ville au bord du dépôt de bilan. Le village lui-même a par ailleurs fait l’objet d’un scandale, les promoteurs étant accusés de plagiat d’avoir purement et simplement copié les plans d’une résidence française existante, et d’avoir de surcroît illégalement fait main basse, pour le construire, sur les terres d’un parc municipal très populaire.

La saga du village olympique de Lake Placid débute début 1976, lorsque McEwen contacte un ministère fédéral après l’autre afin de savoir lequel serait partant pour récupérer les logements des athlètes à l’issue de la compétition. Le Congrès octroie vingt-huit millions de dollars pour la construction d’un village olympique, mais les règles veulent que toute installation olympique financée par l’État fédéral puisse avoir un «usage secondaire». Pour assurer la candidature de Lake Placid, McEwen doit donc trouver quelqu’un, n’importe qui, qui souhaiterait donner une seconde vie au village olympique.

Une vue satellite du centre Ray Brooks, sur le site de l’ancien village olympique | Google 2016

Des idées circulent, qui envisagent de transformer le village en résidence, en hôpital ou en logement permanent pour des athlètes, mais chacun de ces plans tombe à l’eau. Alors que rien ne vient et que le temps presse, McEwen apprend que le directeur du Bureau Fédéral des prisons, Norman Carlson, a reçu l’aval du Congrès pour construire une prison quelque part dans le nord-ouest des États-Unis. Carlson écoute McEwen lui décrire les exigences du Comité international olympique en matière de sécurité pour la construction d’un village olympique et lui répond que le village olympique qu’il est en train de lui décrire ressemble exactement à un bâtiment du Bureau des prisons.

Dans les années 1970, le directeur Norman Carson a du pain sur la planche. Les taux d’arrestation et d’incarcération battent des records et provoquent une véritable explosion de demande d’espace carcéral. De 1969 à 1979, le Bureau fait construire vingt-quatre nouvelles prisons, avec plus de 9.500 lits. Mais, parallèlement à cette expansion sans précédent, l’activisme anti-carcéral connaît de nouvelles manifestations. Les activistes pointent du doigts les énormes disparités de peines prononcées et de taux d’incarcération entre noirs et blancs. Ils attirent également l’attention sur les terribles conditions de vie au sein de nombreuses prisons américaines et déposent quantité de plaintes, allant d’accusation contre des gardiens trop brutaux aux expériences médicales sur les détenus.

L’administration Nixon a une solution: construire davantage de prisons. La surpopulation galopante des prisons exacerbe de nombreux problèmes pointés du doigt par les réformateurs: soins inadéquats, conditions de vies indignes, violence entre détenus. Les politiques préfèrent dénoncer la surpopulation carcérale que le mauvais traitement des détenus pour expliquer l’explosion sans précédent d’émeutes dans les prisons au cours des années 1970. Construire davantage de prisons permettrait d’améliorer les conditions de vie des prisonniers, estime le Bureau des prisons. Parallèlement, les hommes politiques conservateurs continuent d’insister sur le fait que l’expansion des prisons est fondamentale si l’on souhaite maintenir l’ordre et le règne de la loi et faire chuter ne nombre des drogués et dealers dans les rues. Malgré les efforts des activistes, la construction de nouvelles prisons est soutenue par les républicains comme par les démocrates.

Lake Placid depuis la piste olympique de bobsleigh du Mt. Van Hoevenberg | Lake Placid Region/CC BY 2.0

Si les constructions de prisons dans les zones urbaines et suburbaines génèrent naturellement des réactions du type «pas de ça chez nous, merci», les constructions de prisons dans les zones rurales et dans le nord de l’État de New York en particulier sont perçues comme des solutions économiques. Selon les responsables des programmes locaux de lutte contre la pauvreté, la moitié des foyers du comté d’Essex survit alors avec un revenu annuel de moins de 8.000 dollars. La prison olympique promet 200 emplois à l’abri de la récession avec un salaire de départ de 15.000 dollars, une véritable aubaine pour une région avec le plus fort taux de chômage de l’État durant presque toutes les années 1970. «C’est l’idée la plus sensée qui nous ait été présentée», déclare aux médias Robert Peacock, le maire de Lake Placid. Au moment où l’industrie et l’agriculture déserte les régions rurales de l’Amérique, l’industrie des prisons prend le relais.

Trois ans après l’accord de 1976, Lake Placid dispose d’un village olympique quasiment complet, avec 937 «dortoirs» ou, comme on les appellerait plus tard, des «cellules». Chaque pièce mesure environ 2,5 mètres sur 4 mètres avec des parois en parpaings. Les cellules disposaient de couchettes permettant d’accueillir de deux à quatre athlètes, ainsi qu’une penderie, des casiers, une table et des chaises pour chaque occupant. La plupart des chambres sont pourvues d’une seule fenêtre, étroite, avec un barreau en acier au milieu de la vitre pour décourager toute évasion ou, dans le cas d’une potentielle attaque terroriste contre les jeux, toute entrée. Certaines cellules n’ont pas de fenêtre du tout. Les athlètes dorment derrière une porte en acier avec un judas à travers lequel les gardes surveilleraient par la suite les détenus. Deux clôtures électrifiées de trois mètres de haut encerclent le camp.

«Si le comité d’organisation de Lake Placid a pris grand soin d’inclure de nombreux éléments typiquement américains (une discothèque, un cinéma, une scène pour des spectacles) pour atténuer les effets des barreaux aux fenêtres et de l’ambiance cellulaire des chambres, écrit le Sun, le sentiment d’emprisonnement demeure.»

La prison olympique

L’extérieur du centre de détention Ray Brook | US Dept of Justice / domaine public

Alors que la construction de l’ensemble touche à sa fin en 1979, les premiers signes de malaise émergent. Des manifestants apparaissent, brandissant des torches olympiques avec des slogans du genre «Torche Olympique = Liberté, Prison olympique = esclavage». Un poster avec les anneaux olympiques derrière des barreaux commence à fleurir sur les murs de la ville. Les médias nationaux, de 60 Minutes au New York Times commencent à en parler. Les réponses au rêve olympique de Lake Placid sont moins favorables qu’escomptées.

Un groupe intitulé Stop the Olympic Prison (STOP) émerge comme principale figure du mouvement anti-prison. Coalition de groupes religieux et de lutte pour les droits civiques, la rhétorique de STOP combine justice sociale et antiracisme avec un certain penchant moralisateur. «Les prisons exploitent et isolent le pauvre. Elles sont le symbole de la souffrance et de la destruction», écrit l’organisation dans une de ses premières publications, «cette prison viole l’esprit des jeux olympiques, d’humanité, de communauté et de célébration internationales».

STOP avance l’idée que la prison olympique isolera les détenus qui viendront pour l’essentiel des villes de New York et Boston, et seront loin de leurs familles et de leurs avocats, une pratique contraire à celles généralement admises en matière de justice. Le rapport de la Commission sur l’application de la loi et l’administration de la justice, présenté en 1967 au président Lyndon B. Johnson, affirmait que «les nouvelles institutions pénitentiaires devraient être… relativement petites et située aussi près que possible des zones d’où sont issus leurs détenus, dans une ville ou près d’elle plutôt que dans un lieu éloigné». Un avocat de l’ACLU insiste sur ce point lors d’une audition sur la prison olympique et déclare: «Il n’existe presque aucun transport public en direction du comté d’Essex. Combien de familles noires seront en mesure de voyager tout le weekend depuis Harlem jusqu’à Lake Placid ou bien de Boston,  pour passer une heure ou deux avec leurs fils ou leurs frères?»

Suite à la révolte de la prison d’Attica en 1971, les adversaires des prisons ont soulevé des questions sur le recrutement du personnel des centres de détention –pour faire court, sur le fait que la quasi-intégralité des gardes et employés étaient blancs. Il n’y avait pas un seul employé noir à Attica, prison où 61% des détenus étaient noirs. «[Lake Placid] pourrait devenir un nouvel Attica», déclare le révérend Graham R. Hodges de l’église congrégationelle Emmanuel de Watertown, dans l’État de New York, «avec des centaines de noirs et de détenus issus d’autres minorités gardés par des blancs des régions réurales du nord de l’État, qui ne connaissent rien des personnes qu’ils surveillent».

Le bureau des prison concède que si le lieu n’est «pas un site idéal», il n’est guère parvenu à implanter de nouvelles prisons dans les zones urbaines. Quand la construction de Lake Placid commence, l’espace dans les prisons fédérales est si limité que le bureau en est réduit à déplacer des détenus du nord-est dans une prison fédérale du Minnesota, à Sandstone.

«Lake Placid n’est peut-être pas pratique pour des familles de New York ou de Boston, déclare un porte-parole de l’agence, mais c’est quand même mieux que Sandstone.»

Une controverse mondiale

La patinoire de Lake Placid en 1980 | Dan Lundberg/CC BY-SA 2.0

Le plan de conversion du village olympique en prison place l’émergence de l’incarcération de masse aux États-Unis sur l’arène internationale. Les Jeux olympiques d’hiver de Lake Placid doivent avoir lieu cinq mois avant les jeux d’été de Moscou. Dès la fin des années 1970, des rumeurs évoquent un potentiel boycott américain des JO de Moscou afin de protester contre les violations des Droits de l’Homme en Union Soviétique [1]. Tandis que la polémique enfle autour de la prison olympique américaine, les Russes annoncent que leur propre village olympique sera transformé en logements pour 14.000 citoyens russes dans le besoin.

«On aurait pu penser que chacune des deux nations bâtirait le village que l’autre a construit, mais ce n’est pas le cas. Nous autres Américains allons donc accueillir des athlètes olympiques dans une prison, pour la première fois depuis les 3000 ans d’existence des jeux», écrit le révérend Hodges dans une lettre adressée au Washington Post.

Les États-Unis s’autoproclamant comme le pays des droits de l’Homme, la comparaison est en effet des moins flatteuse.

Une partie de billard dans le village olympique | avec l’aimable autorisation du Lake Placid Olympic Museum

Mais l’opposition n’est pas seulement idéologique –la plupart des critiques faites aux installations de Lake Placid portent sur le caractère spartiate et oppressant du logement des athlètes olympiques. Gianfranco Cameli, membre du comité olympique italien, visite le village et envoie un rapport à Rome:

«Après quatre années d’entraînement intensif, nous ne devrions pas demander à des compétiteurs de vivre dans pareil endroit. Les pièces ressemblent clairement à ce pourquoi elles ont été construites. Deux personnes ne peuvent y tenir en même temps. Si elles devaient rester à l’intérieur, porte close pour un peu d’intimité, elles auraient l’impression d’être en prison –c’est suffocant.»

En avril 1979, Sports Illustrated publie une enquête sur le scandale entourant le village et interroge des représentants d’au moins une dizaine de pays. L’indignation sur les condition d’hébergement pousse de nombre comités olympiques internationaux à chercher d’autres lieux de résidence, compliquant encore les problèmes de sécurité et l’impact sur la population fatiguée de Lake Placid. Les équipes menaçant de chercher des logements en dehors du village, certains habitants craignent de voir des propriétaires chasser leurs locataires –un appartement qui se loue alors 250 dollars par mois pourrait être loué 4.000 dollars pendant les jeux olympiques, prédit Sports Illustrated.

D’autres craignent les implications symboliques d’un espace s’apparentant à une prison. Harry Fregoe, président du Comité du CIO chargé de l’hébergement des athlètes, insiste pour que les clôtures en barbelés ne soient ajoutées qu’après les jeux. «Nous craignons que l’atmosphère camp de concentration ne dérange de nombreuses personnes issues des pays européens», écrit-il. Le groupe STOP encourage les pays européens à écrire des courriers de protestation au gouvernement américain. Il insiste également sur le contraste entre le modèle international de justice criminelle et l’émergence du modèle américain – alors que la Hollande, la Suède, le Japon, l’Angleterre et d’autres nations réduisent le nombre de leurs prisons en préférant des peines d’intérêt général, le bureau des prisons américain a choisi de doubler le nombre des établissements pénitentiaires au cours des dix années écoulées.

Les cérémonies d'ouverture

La cérémonie d’ouverture des jeux de Lake Placid | Dr. John Kelley, NOAA/NOS/COOPS/Public Domain

En 1979, alors que la polémique atteint des sommets, Ramsey Clark, ancien Attorney général durant la présidence de Lyndon B. Johnson, déclare que la controverse ne porte pas seulement sur Lake Placid ou sur la symbolique des Jeux olympiques, mais qu’elle constitue une véritable épreuve de vérité sur l’avenir du système carcéral américain. «Serons-nous les maîtres ou les victimes de notre destin?», demande-t-il au Congrès. «Car le destin d’une prison, quand elle est construite, c’est d’être remplie.»

Les protestations de Clark et des autres n’enrayent pourtant en rien la volonté du Bureau des prisons: l’Établissement Correctionnel Fédéral Ray Brook accueille ses premiers détenus quelques mois après la fin des Jeux olympiques. Les seules traces des jeux sur le domaine sont les trois mâts porte-drapeaux devant l’entrée. Ils avaient, deux semaines durant, vu flotter les drapeaux des trente-sept nations en compétition.

Les Jeux olympiques de 1980 constituent un tournant dans l’histoire carcérale de l’État de New York. Au cours des années qui suivent, de petites villes du nord de l’État, comme Lake Placid, commencent à s’organiser pour attirer les investisseurs afin de construire des prisons et de créer les emplois qui vont avec. «La construction d’une prison de cette taille est importante pour le nord de notre État», déclare Roger Tubby, économiste et fonctionnaire de l’État de New York. «Elle contribue à la stabilité économique d’une région très dépendante du climat et du tourisme.»

L’État de New York devient un des États les plus en pointe en matière de développement des prisons, avec la construction de trente-neuf nouvelles prisons entre 1982 et 2000. Presque toutes sont construites dans des zones rurales. «Les prisons étaient considérées comme des noyaux de développement des zones rurales»dit Thomas Coughlin, commissaire du service correctionnel de l’État de NewYork de 1979 à 1994. «Nous donnions notre liste au législateur et le lendemain, nous avions la liste des lieux où les prisons allaient être implantées. Ils se battaient pour les avoir.» La prison olympique démontre que l’incarcération peut être présentée comme le pilier économique des zones rurales; un héritage qui se ferait sentir bien au-delà des deux semaines de compétitions en 1980.

Trente-six ans après les jeux de Lake Placid, l’Établissement Correctionnel Fédéral Ray Brook accueille un millier de détenus –et comme STOP l’avait prédit, la plupart d’entre eux viennent de New York et de Boston. La prison a créé les emplois que les politiques avaient promis –avec 250 gardes et employés. Après 1980, la prison a peu à peu disparu des médias. Il lui est arrivé d’accuillir des célébrités –le rappeur Ja Rule y fut incarcéré entre 2012 et 2013– mais rares sont ceux qui se souviennent de ses origines. Une des responsables du musée des Adirondacks a déclaré au micro de la North Country Public Radio que lorsque des touristes lui demandent s’il est possible de visiter le village olympique de 1980, elle leur répond que «pour pouvoir visiter le village olympique aujourd’hui, il faut impérativement avoir commis un crime fédéral». Vu sous un certain angle, les anneaux olympiques peuvent facilement ressembler à des menottes.

1 — Il aura bien lieu, mais pour protester contre l’invasion de l’Afghanistan, NdT Retourner à l'article

 

Brianna Nofil
Brianna Nofil (1 article)
Doctorante en histoire américaine à l'université de Columbia
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