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La place de Tintin est dans un musée (celle du reste de la BD aussi)

Hergé chez lui au 12, place de mai à Woluwe-Sint-Lambrechts (1937). Photographie noir et blanc Collection Studios Hergé © DR

Hergé chez lui au 12, place de mai à Woluwe-Sint-Lambrechts (1937). Photographie noir et blanc Collection Studios Hergé © DR

Alors que le Grand Palais consacre une très grande exposition à Hergé et à son héros, le monde de l’art officiel donne l’impression de chercher à rattraper un loupé monumental: avoir ignoré à peu près complètement l’émergence du «neuvième art» depuis plus d’un demi-siècle.

Tout à la fin de Tintin et l’Alph-Art, le dernier album laissé inachevé par la mort d’Hergé, le héros est capturé par le méchant trafiquant de fausses œuvres d’art qui s’apprête à l’assassiner en le coulant dans du polyester liquide pour en faire une sculpture de César. «Réjouissez-vous, lance-t-il à Tintin, votre cadavre figurera dans un musée!» À l’heure où s’ouvre au Grand Palais de Paris la plus grande exposition jamais consacrée au dessinateur, cet ultime clin d’œil d’Hergé ressemble à une «ironie anticipée», souligne Benoît Peeters, biographe et grand spécialiste du créateur de Tintin. Hergé sent une menace, analyse-t-il: Tintin, «qui est au départ le mouvement, la vie, l’énergie incarnés, l’esprit d’aventure, l’humour, etc., pourrait mourir dans un musée».

Faire entrer Tintin et son créateur dans les temples de l’art officiel ne va pas tout à fait de soi. En accrochant dans ses galeries des centaines de planches originales, crayonnés, couvertures, esquisses, documents de travail –des pièces exceptionnelles, souvent de toute beauté–, le Grand Palais prend quelques risques. Peut-on sacraliser ainsi une œuvre avant tout destinée à faire rire et rêver ses lecteurs, jeunes et moins jeunes? «La drôlerie, la lecture peuvent se perdre à l’instant où l’on visite l’exposition», poursuit Benoît Peeters, pas du tout hostile pour autant au principe même de l’entrée d’Hergé dans les musées «à condition que ce ne soit pas un aboutissement, mais une des manières de faire vivre l’œuvre». Le problème, renchérit Thomas Sertillanges, tintinophile émérite auteur de La vie quotidienne à Moulinsart, c’est qu’un musée «fige terriblement les choses. Les valeurs que véhicule Tintin, l’amitié, la solidarité, la fidélité, ce ne sont pas des choses qui peuvent apparaître dans un musée». Bien sûr, poursuit-il, «c’est très bien d’afficher les planches d’Hergé» dans une grande exposition mais «ce que je voudrais, c’est un lieu où l’on puisse rire et rêver, monter dans la fusée de Tintin et pas seulement en regarder les plans, entrer dans la salle de marine de Moulinsart!».

Une très grande exposition comme celle qui va se tenir à Paris pendant trois mois et demi, présente évidemment un avantage bien concret: relancer l’intérêt autour de Tintin. «Il y a une dimension business évidente, souligne Philippe Ghielmetti, graphiste spécialisé dans les éditions patrimoniales de BD classiques. Tintin n’a pas besoin des musées mais la Fondation Hergé oui, pour faire vivre l’œuvre», œuvre handicapée par l’absence de nouveautés. Or, note Thomas Sertillanges, cette fondation a justement une approche qui «sacralise le travail» du dessinateur en pratiquant une «hyper protection»: refus de toute modification, interprétation, détournement, etc. Ce que gagne Tintin avec une exposition majeure, «c’est un réveil de son succès, qui risque autrement de sommeiller un peu, renchérit le dessinateur suisse Cosey, auteur de la série Jonathan. Ça va sûrement stimuler les ventes d’albums et faire plein d’entrées pour le Grand Palais». Ce qui n’est d’ailleurs pas une raison pour faire la fine bouche: des manifestations de cette ampleur sont aussi «une reconnaissance» bienvenue de la bande dessinée, se félicite l’artiste, qui ajoute aussitôt: il y a «une petite part de revanche dans ma réponse dans la mesure où je suis moi-même auteur de BD!».

«Un peu surpris de devoir justifier que la bande dessinée était un art»

Une telle exposition peut en fait être analysée comme un symptôme, celui du malaise grandissant du monde de l’art officiel face à un loupé monumental: la façon dont il a ignoré l’émergence de la bande dessinée depuis plus d’un demi-siècle. «Il est urgent que le neuvième art (la BD) ait droit de cité», s’exclame Jérôme Neutres, directeur de la stratégie et du développement du Grand Palais et commissaire de l’exposition Hergé, qui souligne que son institution, longtemps focalisée sur les arts académiques, s’est ouverte depuis le début de la décennie à de nouveaux domaines comme les arts vidéo, la mode ou les jeux vidéo. Il était donc «plus que temps de montrer Hergé au Grand Palais», s’agissant d’un «grand maître dont l’œuvre a démontré une universalité certaine».

Andy Warhol, Portrait d'Hergé © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / ADAGP, Paris 2016 - © Jean–Pol Stercq / ADAGP, Paris 2016.

Cette prise de conscience bienvenue est encore bien fragmentaire dans le monde des institutions officielles. Actuellement président du Musée Picasso, Laurent Le Bon était il y a une dizaine d’année conservateur au Centre Pompidou quand il a eu l’idée d’y monter une exposition Hergé (déjà). «Cela a été un combat –amical– avec mes collègues, se souvient-il. J’ai été un peu surpris de devoir justifier que la bande dessinée était un art.» L’exposition s’est faite finalement, mais dans le forum, pas dans le Musée national d’art moderne proprement dit. Au fil des années, cette exposition Hergé demeurera d’ailleurs une exception: Beaubourg continue à ignorer largement la BD, les quelques expositions qui lui sont consacrées étant cantonnées à la Bibliothèque publique d’information.

Cette façon de tenir à l’écart l’un des principaux arts graphiques apparus au siècle dernier est d’autant plus étonnante que les grands musées en général, et Beaubourg en particulier, se sont ouverts progressivement à la plupart des nouvelles formes d’expression artistique : affiche, design, photo, vidéo… Et si des expositions BD sont montées de ci de là, la situation est encore bien pire en termes de collections permanentes: le fonds de Beaubourg en matière d’originaux de bande dessinée tient en une planche de Tintin offerte par Fanny Hergé, la veuve du dessinateur, et c’est à peu près tout.

Une situation tout à fait anormale… Quand il a monté l’exposition Hergé à Beaubourg il y a dix ans, ce qui intéressait Laurent Le Bon, c’était «l’expo mais plus encore l’intégration de la BD dans les collections», souligne le président du Musée Picasso. Le Centre Pompidou «est pluridisciplinaire, rappelle-t-il, et il n’y a pas de raison de faire de hiérarchie» entre les divers arts. Après tout, note-t-il, «il y a dans les collections un masque de plongée et un sèche-cheveux considérés comme des objets design importants» mais pas de fonds d’originaux de bande dessinée… Le fait que Beaubourg «ne fasse aucune place à la BD alors qu’il s’est ouvert au dessin d’architectes, au design, etc., c’est une vraie incohérence dans la conception d’un musée d’art moderne, une exclusion», renchérit Benoît Peeters.

«Cynisme des élites culturelles»

Comment expliquer cette attitude des milieux de l’art officiel envers un art qui a conquis depuis longtemps les faveurs du grand public? Michel-Edouard Leclerc se montre très sévère. «Il y a une vraie contradiction et même du cynisme de la part des élites culturelles à évoquer la popularité d’Hergé sans le mettre dans les collections», estime le patron de la grande distribution. Profil atypique que le sien, à la fois l’un des plus grands collectionneurs français d’originaux de BD et président du Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la Culture de Landerneau, lieu qui accueille de grandes expositions dont, actuellement, un remarquable ensemble sur «Chagall, de la poésie à la peinture». Dénonçant l’absence de politique d’acquisitions d’originaux de BD par les musées, les FRAC et les collectivités, Michel-Edouard Leclerc y voit la preuve que «nos élites sont conservatrices et conventionnelles». Ce qui est valorisé par elles, lance-t-il, «c’est l’art de la recherche, de l’avant-garde, plus que l’art populaire». Avec comme ultime paradoxe le fait que «un musée français va s’honorer d’acheter un tableau de Lichtenstein reproduisant une case de BD mais n’achètera pas la BD elle-même!».

Tout cela montre qu’il y a un problème «avec la formation des conservateurs, qui est très classique, estime Laure Roynette, qui tient la galerie d’art contemporain éponyme à Paris. Ils ne connaissent pas la bande dessinée et ne s’y intéressent pas». Ce diagnostic sur la formation des conservateurs est partagé par Benoît Peeters qui y ajoute un autre élément: les musées «ont laissé passer l’occasion d’acheter des œuvres très importantes quand elles étaient accessibles, alors qu’aujourd’hui ça paraît cher».

L’envolée des prix des très grandes œuvres ces dernières années est en effet spectaculaire. Daniel Maghen, qui tient la galerie du même nom, la plus importante spécialisée dans la BD à Paris, et qui organise les ventes d’originaux de Christie’s, souligne qu’Hergé est «la locomotive mondiale des ventes de BD, il est donc logique qu’il fasse les prix les plus élevés»: 2,5 millions d’euros pour la double page de garde des albums, 800.000 euros pour une couverture de L’île noire, 1,3 million pour une gouache de Tintin en Amérique… Globalement, estime-t-il, les pièces d’Hergé «font trois ou quatre fois plus que celles des autres grands auteurs». Estimant «inéluctable» que s’ouvre à terme un grand musée de la bande dessinée à Paris, l’expert souligne que, dans l’immédiat, ce sont les collectionneurs privés qui mènent la danse: deux très grands collectionneurs préparent ainsi l’ouverture de leurs musées personnels à Bruxelles et à Gand. De quoi renforcer la prééminence belge en la matière puisque c’est déjà près de Bruxelles qu’est situé le Musée Hergé, privé lui aussi, créé par la Fondation Hergé.

Pas un problème de budget, mais de volonté

Les musées officiels sont-ils donc définitivement largués? Laurent Le Bon n’y croit pas: «Ça n’est pas tant un problème de budget que de volonté», estime-t-il, rappelant qu’un musée qui veut créer un fonds peut s’appuyer sur des donations (Beaubourg vient par exemple de recevoir une considérable donation de plus de 250 œuvres d’art russe contemporain). Jérôme Neutres reconnaît pour sa part qu’il y a «un retard incontestable [des musées], dû certainement à une moindre considération pour la bande dessinée que pour d’autres arts», mais souligne que «les institutions sont toujours en retard» par rapport au marché, «c’est aussi un avantage de ne pas se précipiter, sinon on achèterait n’importe quoi».

Voir des planches originales et leur construction, remettre l’auteur
et sa série dans leur contexte,
c’est important

Patrick Gaumer, historien de la BD

Michel-Edouard Leclerc, en tout cas, juge ridicule l’idée que la BD est devenus inaccessible aux institutions publiques: s’il y a bien quelques œuvres hors de prix, souligne-t-il, «la moyenne des œuvres des grands auteurs n’excède pas 120 ou 140.000 euros, nos institutions achètent des œuvres beaucoup plus chères». L’homme d’affaires, qui bâtit méthodiquement sa collection, «pas pour accumuler mais pour montrer, prêter», ne voit pas, en tout cas, pourquoi il en ferait don «à une institution qui ne défend pas le secteur, qui n’est pas motivée…».

Dans l’immédiat, c’est probablement le Grand Palais qui a besoin d’Hergé plus que l’inverse. La notoriété et la popularité du dessinateur et de son héros sont telles qu’elles n’en seront guère accrues, tandis que le centre d’exposition peut espérer à l’inverse rajeunir son image et son public –même si le caractère plutôt austère de l’exposition ne la rend pas directement attrayante pour les jeunes lecteurs de Tintin. Ca ne veut pas dire que le grand public passionné par cette œuvre phare de la BD n’a rien à y trouver. Après tout, relève Patrick Gaumer, historien de la BD, «pour le grand public, avoir la possibilité de voir des planches originales et leur construction, remettre l’auteur et sa série dans leur contexte, c’est important». Les vrais passionnés, de fait, vont pouvoir scruter de très près toutes les étapes du travail d’Hergé ou découvrir grandeur nature des pans de ses activités, comme dans la publicité, que l’on n’a que rarement l’occasion de voir. «Les tintinophiles vont apprendre plein de choses, et le public habituel du Grand Palais va voir qu’Hergé est un grand artiste comme les autres, qui s’inscrit dans l’histoire de l’art», s’enthousiasme le commissaire de l’exposition. Oui, reconnaît-il, «les musées et lieux d’exposition ont besoin d’Hergé parce que c’est un grand artiste, tout comme ils ont besoin de Picasso ou de Warhol!».

Alors, que, sur le court terme, ce sont les musées qui ont le plus à gagner en accueillant Hergé et son œuvre, ce sera quand même peut-être l’inverse sur le long terme, pense l’artiste peintre Anne Cindric: «Sur la durée, c’est Hergé qui a tout à gagner à entrer dans les musées. Car on ne sait pas comment on verra son œuvre dans deux cents ans. On ne peut pas être sûr que le marché le soutiendra éternellement. Que deviendra alors le support de l’œuvre, ces planches originales qui sont fragiles? La fonction des musées, c’est bien de “conserver” pour le futur.»

Au bout du compte, c’est donc l’artiste Hergé qui finira peut-être un jour dans les musées, figé comme dans Tintin et l’Alph-Art mais préservé. Tintin, pour sa part, vivra toujours, on peut l’espérer, dans les albums et le cœur de ses lecteurs.

Exposition Hergé

Galeries nationales du Grand Palais. Du 28 septembre 2016 au 15 janvier 2017. Tous les jours sauf le mardi.

 

L’inauguration de l’exposition coïncide avec le 70e anniversaire de la création du journal Tintin. A cette occasion paraît La grande aventure du Journal Tintin, 1946-1988, un gros volume qui retrace la contribution majeure d’Hergé à cet hebdomadaire, bien au-delà des seules aventures du petit reporter, ainsi que les multiples artistes et séries qui en ont fait un creuset de la BD franco-belge.

Editions Moulinsart/Le Lombard, 777 pages, 49 euros.

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