Science & santéFrance

Le cancer du sein ne se guérit pas aussi facilement qu'on le dit

Catherine Cerisey, mis à jour le 29.09.2016 à 9 h 10

Alors que commence «octobre rose», un mois destiné à sensibiliser les femmes à la nécessité du dépistage contre le cancer du sein, une ancienne patiente estime que le message de cette campagne tend à normaliser cette maladie.

Des actrices (Pauline Delpech, Marie Gillain,Elsa Zylberstein, Julie Depardieu) entourent la maire de Paris Anne Hidalgo devant la Tour Eiffel illuminée en rose, le 7 octobre 2014 | LIONEL BONAVENTURE / AFP

Des actrices (Pauline Delpech, Marie Gillain,Elsa Zylberstein, Julie Depardieu) entourent la maire de Paris Anne Hidalgo devant la Tour Eiffel illuminée en rose, le 7 octobre 2014 | LIONEL BONAVENTURE / AFP

Chaque année, les médias s'essaient à la communication sur le cancer du sein, en particulier au mois d’octobre, rebaptisé «octobre rose»: «Le cancer du sein inquiète moins» (Le Figaro), «Cancer du sein, la chirurgie progresse et guérir» (la Provence), «Risque de cancer du sein, méfiez-vous de votre déodorant» (Le Parisien), «Cancer du sein, révélations sur une crise sanitaire» [1] (L’Obs). Voilà ce que l'on peut lire dans nos quotidiens et hebdos cette semaine.

Oscillant entre le positif à tout prix et l’info angoissante sur les causes supposées du cancer, cette année, les journalistes tentent de diversifier le panorama habituel d'octobre rose et ses sempiternelles articles sur l’importance du dépistage. C’est tant mieux car, on l’avait oublié depuis quelques temps, octobre était à l’origine un mois de sensibilisation au cancer du sein, et non pas celui de la promotion du dépistage.

Attardons-nous sur le mot sensibilisation. La définition du Larousse est claire

«Sensibiliser: Rendre quelqu’un, un groupe sensible, réceptif à quelque chose pour lequel il ne manifestait pas d’intérêt

Les traitements toujours compliqués

Si nous transposons donc, nous avons un mois pour rendre les quidams sensibles à une maladie dont ils se moquent comme de leur première chemise. Si on se réfère aux titres d’articles cités plus haut, afin de «sensibiliser», on parle prévention et facteurs de risque: «attention, vous pouvez l’attraper à cause de (j’égrène en vrac):  la pilule, les déodorants, les pesticides, le traitement hormonal substitutif, une première grossesse tardive, le choix de ne pas allaiter, si vous êtes en surpoids, etc.» MAIS, ne vous inquiétez pas le cancer du sein se guérit! Pourquoi se faire peur alors?

Pendant ce temps-là, les femmes qui ont eu la malchance de tirer le gros lot, subissent les traitements et leurs effets indésirables, essaient tant bien que mal de continuer à élever leurs enfants, de garder leur conjoint, perdent leur emploi parfois, baissent de niveau de vie souvent, n’obtiennent pas de prêts malgré un droit à l’oubli qui a fait lui aussi la une en son temps.

La guérison n'est pas facile

Et quand les traitements finissent, alors que l’entourage souffle enfin, persuadé d’être débarrassé de la bête, elles continuent de trembler à la moindre alerte, à chaque contrôle et rechutent parfois car le cancer du sein ne se guérit pas aussi facilement que les journaux veulent nous le faire croire. Bref, toutes ces femmes tentent de vivre le plus normalement possible dans un monde pas toujours très au fait de la réalité de la vie avec un cancer, et pour cause. Il est en effet nécessaire de parler de prévention mais en vérifiant soigneusement les hypothèses et études sur les facteurs de risque que l’on cite. Le sensationnel plaît aux journalistes: quoi de plus excitant que de sortir à la veille d’octobre une nouvelle étude accablant les déodorants? Thèse démentie par nombreux oncologues et chercheurs, il n'y a qu'à lire cet article du Figaro.

À l’inverse, la vision résolument positive qui consiste à dire que le cancer du sein se guérit a, il me semble, des effets hautement pervers.Tout d’abord, pourquoi faire attention et avoir une vie la plus saine possible si, quoi qu’il advienne, le cancer se soigne? De son côté, l’entourage ne peut que minimiser la maladie, et en rajouter une couche après la lecture des journaux: «Ne t’inquiète pas, le cancer du sein, ça se soigne bien maintenant», «On t’enlève un sein? Mais ça se reconstruit très facilement de nos jours», «Tu as peur de tes prochains contrôles? Y’a pas de raison!» Et j’en passe.

Faire peur et positiver

Enfin, que pensent les femmes qui récidivent de tout ça ? Comment expliquer que, oui, elles ont suivi les traitements comme les autres, elles ont essayé d’avoir le moral –car c’est bien connu «le moral, c’est 50% de la guérison» (sic)–, elles ont mené une vie saine, fait du sport, manger cinq fruits et légumes par jour, etc. Elles y ont cru aussi. Que pensent-elles de ces papiers dans lesquels on célèbre les survivantes, ces héroïnes du quotidien, celles qui ont vaincu le cancer, celles qui ont gagné la guerre?

Sommes-nous obligés de faire peur à la ménagère de 50 ans qui accumule toutes les causes avérées ou non du cancer du sein? Ou, à l’inverse, sommes-nous vraiment contraints de parler du cancer comme d’une maladie aussi banale qu’un rhume? Ne peut-on pas tenter de parler de la vraie vie, du difficile quotidien des malades, de l’impact dans leur parcours de vie, des problèmes de réinsertion… Il existe un tas de sujets qui pourraient permettre de sensibiliser le grand public, d’aider les gens à comprendre le cancer du sein, à mieux appréhender un proche malade sans pour autant verser dans le pathos.

Le cancer n’est pas un sujet glamour, je vous l’accorde, et j’imagine que les rédactions s’arrachent les cheveux afin de choisir un angle adéquat pour leurs futurs articles. Mais il faut quand même parler de la vraie vie. 

1 — Un article corrobore l'article ci-dessus concernant le dossier de l’Obs: «Comment se construit une fausse alerte» Retourner à l'article

 

Ce billet a d'abord été publié sur le blog de Catherine Cerisey, «Après mon cancer du sein».

Catherine Cerisey
Catherine Cerisey (1 article)
Ancienne patiente, auteure du blog «Après mon cancer du sein»
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