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Comment internet et les tabloïds ont créé la «diabolique» Amanda Knox

Vincent Manilève, mis à jour le 29.09.2016 à 12 h 19

Un documentaire Netflix revient sur le cirque médiatico-judiciaire qui a entouré la jeune Américaine, accusée de meurtre en Italie avant d’être acquittée.

Image du documentaire «Amanda Knox» | Netflix

Image du documentaire «Amanda Knox» | Netflix

«Il y a ceux qui croient en mon innocence, et ceux qui croient en ma culpabilité, il n’y a pas d’entre deux.» Les traits du visage ont changé, les cheveux sont plus courts, mais les yeux clairs d'Amanda Knox, aujourd'hui 29 ans, restent reconnaissables. En regardant les premières secondes du documentaire qui porte son nom, réalisé par Rod Blackhurst et Brian McGinn, et diffusé sur Netflix à partir du 30 septembre, difficile de ne pas repenser à toutes ces images de la jeune femme qui, il y a neuf ans de cela, faisaient la une de toute la presse à scandale.

Les prémices de «l’intrigue sexuelle»

Le 2 novembre 2007, au petit matin, dans la paisible ville de Pérouse en Italie, une étudiante américaine du nom d’Amanda Knox appelle la police. Les forces de l’ordre apprennent que quelqu’un a pénétré l’appartement de la jeune femme, et que la chambre de l’une de ses colocataires est verrouillée de l’intérieur sans que personne ne réponde. Le corps de Meredith Kercher, jeune anglaise de 21 ans, est découvert dans la foulée. L’enquête montrera qu’elle a reçu quarante-sept coups de couteau, qu’elle a été violée et surtout que plusieurs personnes seraient impliquées.

Très vite, le procureur chargé de l’enquête, Giuliano Mignini, est persuadé qu’Amanda Knox est impliquée avec son petit ami, Raffaele Sollecito, chez qui elle affirme avoir dormi la nuit du meurtre. Elle avoue avoir été présente sur le lieu de la scène de crime pendant les quatre jours d'interrogatoire auxquels la soumet la police italienne en novembre 2007, avant de revenir sur son témoignage. Suivront des années de rebondissements, de rumeurs et de procès qui transformeront la jeune étudiante américaine en prédatrice sexuelle.

Au départ de l’enquête, Amanda Knox semblait avoir une vie tout à fait banale, si ce n’est très heureuse. À l’exception d’un problème avec la police lors d’une soirée étudiante arrosée peu avant son départ pour étudier en Italie, Amanda Knox ressemblait à n’importe quel étudiant des années 2000, fan d’Harry Potter et des Beatles. Sauf que son arrivée en Italie va changer quelque chose: «À Seattle, j’étais mignonne, en Italie j’étais la jolie blonde américaine, ce que je n’ai jamais été auparavant», explique Knox dans le documentaire.

Et ce changement de perception, d’un pays à l’autre, se retourne contre elle quand les accusations commencent à émerger. L’histoire, déjà assez scabreuse, prend une tournure sexuelle quand les tabloïds anglais et américains fouillent dans le passé de la jeune femme. Chaque détail compte, qu’il soit vrai ou faux, tant qu’il sert le portrait cliché et sexiste d’une femme fatale. Et c'est à ce moment-là qu'internet et les réseaux sociaux viennent renforcer la «bella figura», cette façon très italienne de considérer une personne à partir de son comportement, à partir des apparences, d'ores et déjà très negative pour Knox. 

«Génial, c'est une vraie folle!»

Comme beaucoup de jeunes de son âge, Amanda Knox a une page MySpace, site qui connaît à l’époque un véritable succès, derrière Yahoo! et devant Facebook. La presse à scandale et les internautes passionnés par l’affaire se pressent alors sur son profil et se délectent de tout ce qui pourrait alimenter leurs colonnes. Très vite, une photo où l’on voit Knox, hilare, en train de pointer une mitraillette de musée vers l’appareil émerge. Légendé «the Nazi», le cliché que la jeune femme pensait humoristique devient une «preuve» de sa folie. «On se disait “Génial, c’est une vraie folle”», explique dans le documentaire Nick Pisa, journaliste pour le Daily Mail à l’époque, qui a couvert l’affaire.

Le Daily Mail justement, qui est l’un des premiers à l’appeler «Foxy Knoxy» (son pseudo MySpace), explore alors sa page de fond en comble. On y apprend qu’elle aime le bon vin, l’escalade, les balades, le yoga ou encore qu’elle est allée à Amsterdam mais qu’elle n’y a pas fumé de drogues.

Mais le tabloïd préfère se concentrer sur les photos de sa «vie bizarre» ou insister sur son statut de «célibataire» indiqué sur son profil. Même son pseudo, devenu son surnom officiel, est source de suppositions hasardeuses, ce qui pousse sa famille à expliquer que «foxy» («rusée», en anglais) trouve son origine dans ses mouvements lorsqu’elle jouait au football, et n'a aucune connotation sexuelle.

Une nouvelle écrite sur sa page par Knox et intitulée «The Model» peut laisser croire que son auteure bénéficie d’une imagination débordante et légèrement inquiétante. Mais c’est «Baby Brother», autre nouvelle écrite par Knox, qui sonne vite le glas pour la jeune femme. On y lit l’histoire de la confrontation de deux frères autour d’un possible viol facilité par l’usage d’une drogue appelée «hard A». «Les filles ne savent pas toujours ce qu’elles veulent», s’exclame l’un des personnages quand son frère tente de le confronter. Cela suffit au procureur, aux tabloïds et à la presse jugée «sérieuse», qui voit désormais chez Knox le fantasme que la violence sexuelle provoquait chez elle. The Telegraph a ainsi titré, moins d’une semaine après le meurtre: «Amanda Knox écrivait des histoires sur le viol». Comme s’il s’agissait d’une activité récurrente chez elle. Et même le Time, quelques jours plus tard, expliquait que dans chacune de ses photos mises en ligne, elle «avait l’air de sortir d’une publicité pour le savon Ivory», insistant un peu plus sur l'attirance qu’elle pouvait provoquer chez les hommes.

À noter également qu’une vidéo d’Amanda Knox, ivre lors d’une soirée, est mise en ligne très rapidement après la découverte du corps de Meredith Kercher, par un utilisateur appelé «crimebloggers». Dans n’importe quelle autre situation, la vidéo aurait été une casserole liée à l'adolescence parmi d’autres, mais ici, elle ne pouvait que signifier la vie tumultueuse de la jeune femme.


Son petit ami au moment du crime subit lui aussi la réputation qu’il laisse transparaître en ligne. Une photo sur son compte Facebook le montrait enveloppé dans des bandages et trimballant un couperet, et quelques semaines avant le meurtre il se vantait sur son blog d’être «high» 80% du temps et détaillait son besoin de «sexe extrême». «Fou», tel est le qualificatif qu'a utilisé le Daily Mail à l'époque à propos de Raffaele Sollecito. 

La presse a ajouté à tous cela les témoignages d’étudiants, d’habitants de Pérouse, de gens plus ou moins proches du couple d’accusés, donnant ainsi les derniers coups de pinceau du portrait terrible mais parfait de la femme fatale. «Diablesse», «mangeuse d’hommes», «dominatrice»… Tels sont les mots qui ont inondé les journaux les mois et les années qui ont suivi.

La justice a rendu son verdict, pas internet

Finalement, au bout de huit ans de procédure, un homme présent au moment du crime est condamné à 16 ans de prison et le couple est acquitté par la Cour de cassation italienne. Amanda Knox aura passé près de quatre ans en prison en Italie. Une contre-expertise a montré que plusieurs preuves, notamment l’arme du crime, ont pu être contaminées avec l’ADN de Knox ou de la victime. Les rumeurs, construites pendant des mois, n'avaient plus lieu d'être. Et alors qu’Amanda Knox tente de reprendre une vie normale à Seattle, un peu plus d’un an après le verdict, le procureur chargé de l’enquête et de nombreux médias ont eu du mal à croire en son innocence, ou même à faire leur mea culpa. «Qu’est-ce qu’on est supposé faire?», se défend Nick Pisa, à la fin du documentaire.

«On est journaliste et on rapporte ce qu’on nous dit. C’est pas comme si je pouvais dire “attendez, je veux revérifier ça moi-même d’une autre façon”, laisser mon concurrent sortir l’information en premier et perdre le scoop. Cela ne fonctionne pas comme ça, pas dans le monde de l’information.»

Et là encore, c’est par internet que l’enquête continue, avec des «Knox Truthers» de la première heure qui refusent de croire à l’innocence de la jeune femme, insistant sur les zones d’ombres supposées de cette affaire qui n’a finalement pas de résolution. Après tout, on ne saura peut-être malheureusement jamais qui a tué Meredith Kercher, ni même si Amanda Knox est impliquée (et ce n'est pas le but du documentaire). Mais que ce soit sur le site The Murder of Meredith Kercher ou True Justice for Meredith Kercher, tous estiment que Knox correspond bien au portrait dépeint par la presse, celui d'une femme menteuse arrivée en Italie pour assouvir son appétit sexuel et commettre des crimes en bande organisée. Et alors que le documentaire n’est pas encore en ligne, certains «truthers» commencent déjà à tenter de mettre à mal les réalisateurs et producteurs du documentaire, en fouillant dans leur histoire en ligne pour relever le moindre tweet, le moindre commentaire qui pourrait les discréditer. Comme quoi, dans ce drame, tout est affaire d'apparence, de «bella figura».

Vincent Manilève
Vincent Manilève (344 articles)
Journaliste
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