Monde

En Syrie, Poutine fait monter les enchères et ce sont les civils qui le paient très cher

Daniel Vernet, mis à jour le 29.09.2016 à 9 h 11

L’épreuve de force se joue à Alep, la deuxième ville de Syrie, dont la moitié est aux mains des forces opposées au régime de Bachar el-Assad.

A Alep, le 24 septembre 2016.
KARAM AL-MASRI / AFP

A Alep, le 24 septembre 2016. KARAM AL-MASRI / AFP

Plusieurs leçons peuvent être tirées de l’échec de la nouvelle trêve décidée début septembre par les Américains et les Russes en Syrie. Première leçon: les acteurs sur le terrain agissent d’autant plus facilement en électrons libres qu’ils jouent des rivalités entre leurs mentors extérieurs. Deuxième leçon: les Russes ont tellement renforcé la position de Bachar el-Assad, qui était près de s’effondrer il y a un an, que celui-ci peut se sentir assez fort pour poursuivre ses propres objectifs et les entraîner plus loin qu’ils ne voudraient aller. D’autant plus qu’il peut compter sur l’Iran pour faire monter les enchères. Troisième leçon: le temps de Moscou n’est pas le temps de Washington. Vladimir Poutine peut patienter, Barack Obama est pressé.

L’épreuve de force se joue à Alep, la deuxième ville de Syrie, dont la moitié est aux mains des forces opposées au régime de Bachar el-Assad. 250.000 à 300.000 personnes, dont des femmes et des enfants, vivent encerclés dans les quartiers est, sans avoir été ravitaillés depuis des mois. La trêve de février puis celle de septembre, toutes deux violées au bout de quelques jours, devaient permettre l’acheminement d’une aide humanitaire. Il n’en a rien été. La semaine dernière, les camions des organisations caritatives ont été bombardés, des travailleurs humanitaires tués, des stocks de vivres et de médicaments partis en fumée. Chaque jour, les frappes des avions et des hélicoptères russes et syriens font des dizaines voire des centaines de morts. Des bombes à fragmentation, des bidons de chlore, sont largués sur la population civile. L’ONU s’indigne sans désigner les coupables pour ne pas déplaire à la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité disposant d’un droit de veto. Les États-Unis et ses alliés européens accusent Moscou et son allié syrien tandis que le Kremlin met en cause les Américains qui ont tué 60 soldats syriens en croyant viser des positions de Daech…

La Russie ne craint pas les morts

Poutine ne serait sans doute pas mécontent d’arracher un accord avec les Américains. Il ferait ainsi la démonstration qu’il est redevenu un interlocuteur obligé et que tout arrangement au Moyen-Orient passe par une entente entre les deux grandes puissances. Cette entente serait matérialisée par des attaques concertées contre l’État islamique. Il ne peut pas toutefois désavouer son allié syrien. Quoi qu’on en pense à Moscou, Bachar el-Assad reste le meilleur garant de la présence russe en Syrie. Or l’objectif du dictateur syrien, requinqué par l’engagement militaire russe depuis septembre 2015, n’est pas un modus vivendi avec l’opposition, c’est la reconquête de tout le pays, et celle-ci passe par Alep.

Pour les Russes, les combats autour d’Alep retardent l’heure d’un accord. En même temps, une «victoire» dans cette ville en partie tenue par les insurgés renforcerait la main de Moscou dans les négociations avec les Américains. Le tribut humain est lourd mais les dirigeants russes ont montré dans d’autres circonstances que ce n’était pas là leur souci principal. Voir par exemple comment a été écrasée la rébellion tchétchène.

Les Américains sont faibles

Pour les États-Unis, la question se présente sous une tout autre face. Certes la Syrie n’a jamais été leur première préoccupation dans la région. Dans son récent discours devant l’Assemblée générale de l’ONU, le président Obama ne l’a même pas mentionnée. Il est plutôt concentré sur l’Irak. Il a annoncé la reprise prochaine de Mossoul des mains de l’État islamique. Barack Obama, qui avait été hostile à l’intervention américaine contre Saddam Hussein en 2003, est critiqué pour avoir retiré les forces américaines du pays en 2011 et pour avoir ainsi laissé le champ libre à l’État islamique.

Il ne peut pour autant se désintéresser de la Syrie. A quelques mois de la fin de son second mandat, sa politique vis-à-vis de ce pays est d’ores et déjà considérée – à juste titre– comme un échec, ce serait une déroute s’il se terminait sur une catastrophe humanitaire à Alep. Depuis qu’il a renoncé, à l’été 2013, à employer la manière forte contre le régime syrien coupable d’avoir utilisé des armes chimiques, Barack Obama mise sur l’action diplomatique. Son secrétaire d’État John Kerry ne se laisse pas décourager par tous les revers subis depuis des années. Il continue d’explorer avec son collègue russe Sergueï Lavrov les voies d’un compromis. Il a peu d’atouts dans sa manche. Le Russe peut attendre que la situation évolue encore un peu plus en sa faveur et il ne rechigne pas à employer tous les moyens, y compris les plus brutaux, pour faire avancer la cause de son allié syrien. Les Américains doivent composer sur le terrain avec des alliés improbables, soit parce qu’ils sont en perte de vitesse, comme ce qui reste de l’Armée syrienne libre, soit parce qu’ils ne se distinguent pas vraiment des groupes djihadistes classés comme terroristes par les Occidentaux.

Vladimir Poutine sait que le président américain a besoin d’un succès diplomatique mais que celui-ci ne peut pas payer n’importe quel prix. En laissant son aviation et celle de son protégé syrien bombarder les civils, il en fait monter le coût jusqu’à la limite de l’inacceptable.

En attendant, ce sont les habitants d’Alep qui en font les frais.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (429 articles)
Journaliste
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