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Les vidéos nous disent-elles tout sur les altercations policières qu’elles filment?

Capture YouTube

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Devenues incontournables dans le combat de Black Lives Matter, les images policières ne débouchent pas toujours sur une vérité. La preuve avec l'incident filmé survenu à Hagerstown.

Dimanche 18 septembre. Une ado afro-américaine de 15 ans heurte une voiture en faisant du vélo dans la ville de Hagerstown, dans l’État de Maryland. La suite des événements sera immortalisée par les caméras attachées aux vestes des officiers de police, les body-cams. Refusant de s’identifier et de contacter ses parents, la jeune fille décline également de se rendre à une visite médicale, comme la procédure le prévoit pour les mineurs. S'ensuit une violente altercation entre les policiers et l’ado, où la jeune fille va se débattre sans relâche pour ne pas être emportée dans le véhicule de la police. Elle sera menottée et pulvérisée avec du spray à poivre par des policiers blancs.


Dans un climat de tensions raciales et de méfiance envers la police aux États-Unis, l’adoption des body-cams a surgi comme un nouvel outil incontournable. Leur utilisation est soutenue par des activistes contre la brutalité policière afin de contrer l’abus de pouvoir des policiers, mais aussi par les forces de l’ordre afin de protéger les policiers de fausses accusations. En 2014, alors que peu de brigades policières ont encore recours à cette méthode, Barack Obama annonce l’investissement de 263 millions de dollars pour l’achat de 50.000 cameras, à la suite des événements de Ferguson, dans le Missouri. Aujourd’hui, un tiers des 18.000 stations de police utilisent des body-cams ou font des tests afin d’adopter la méthode.

La difficulté de trancher

Le poids de l’image est devenu un élément décisif dans la lutte de la mouvance Black Lives Matter. Des officiers de police ont été inculpés pour les meurtres des Afro-Américains Laquan McDonald, Walter Scott et Samuel DuBose grâce à des preuves visuelles fournies par des body-cams et vidéos amateurs. Les images graphiques de la mort de Philando Castile diffusées par Facebook Live ont remué la conscience des américains face à la brutalité policière. Cet été, les internautes ont refusé de croire en la version officielle de la mort d’une jeune afro-américaine de 23 ans à son domicile et en présence de son fils de 5 ans, par manque de preuves en images.

Mais malgré les atouts évidents de la massification de vidéos d’altercations entre officiers de police et communautés afro-américaines, ces images nous aident-elles toujours à trancher en tant que spectateurs?

Même si l'altercation est filmée, une situation comme celle de Hagerstown garde toute sa complexité. Brutalité policière? Réaction démesurée de la victime? Sur la vidéo longue de plus de quatorze minutes, on voit un officier impatient qui en moins de trente secondes tire violemment la jeune femme par son sac à dos en tentant de la retenir, la plaque contre un mur et la menotte. Mais on voit aussi une jeune fille agitée qui refuse de répondre à des questions protocolaires et qui se essaye de se libérer férocement de l’emprise des policiers.

«On essaye de t’aider», insiste un des officiers dans la vidéo.

Malgré la résistance de la jeune fille et les impératifs protocolaires, était-il vraiment nécessaire d’employer un tel niveau de force et de la pulvériser avec un spray au poivre?

«Si quelqu’un risque des dommages cérébraux, pourquoi la claquer contre un mur? Pourquoi la mettre dans une voiture de police, sans ceinture de sécurité et en violation des normes de police?», résume l’avocat de la jeune fille, Robin Ficker, au Daily Beast.

«On comprend qu’elle était un peu agressive mais la manière dont le policier s’est comporté… mmmh c’était pas top»

Derrière l’hystérie de la jeune fille et le besoin de la calmer, certains y voient une jeunesse afro-américaine qui a peur et pour qui un contact avec la police peut signifier la mort. Pulvérisée par le spray au poivre, la jeune fille cri «je ne peux pas respirer», une des dernières phrases de Eric Garner, mort asphyxiée au mains de la police à New York et devenu un slogan emblématique dans la mouvance de Black Lives Matter. On notera également que parmi les charges retenues contre elle, il y a la possession de marijuana. Avec pour toile de fond, cette guerre contre la drogue si critiquée qui envoie des milliers de jeunes afro-américains en prison.

Un membre de la communauté afro-américaine présent à une manifestation locale à la suite de l’incident d'Hagerston et interviewé par USA Today exprime cette ambiguïté:

«On a vu la vidéo. On comprend qu’elle était un peu agressive mais la manière dont le policier s’est comporté… mmmh c’était pas top.»

Si les vidéos n’offrent pas toujours une version unique et satisfaisante des faits, c’est parce que les caméras ont des limites et qu'en tant que spectateurs, nous les regardons avec des préjugés enracinés dans notre conscience.

«Les body-cams donnent une priorité au point de vue de l’officier de police, affirme le New York Times. Ce qu’on voit dans les vidéos de la police a tendance a être formé parce qu’on connait déjà», rajoute le quotidien américain.

La force des préjugés

En avril 2016, le journal réalise une enquête nommée «Body-cams de police: Que voyez vous?» à l’aide d’un ancien policier et professeur en droit de l’université de Caroline du Sud, Seth W. Stoughton.

Sous forme de quiz, le journal demande au lecteur de regarder une vidéo et d’en tirer des conclusions sur les actions d’un civil et d’un policier. Ayant reçu entre 50.000 et 80.000 réponses en fonction des questions, le journal conclut que les lecteurs ayant affirmé au début du quiz avoir un niveau de confiance élevé envers la police étaient par la suite plus susceptibles de penser que les forces de l'ordre faisaient face à un danger. Et vice-versa.

«Notre interprétation des vidéos est aussi subjective à nos préjuges cognitifs qu’à notre interprétation des choses que l'on voit en direct, conclut le Professeur Stoughton. Le public n’est pas d’accord sur les méthodes de la police et nous continuerons à ne pas être d’accord sur ce que les vidéos nous montrent exactement.» 

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