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Alain Juppé, le candidat des pigeons

Alain Juppé, le 27 septembre à Paris, lors d'un meeting sur l'économie. MARTIN BUREAU / AFP.

Alain Juppé, le 27 septembre à Paris, lors d'un meeting sur l'économie. MARTIN BUREAU / AFP.

Le candidat à la primaire de droite entend séduire les entrepreneurs du numérique. En 2012, ces derniers s'étaient organisés en un mouvement des «pigeons» en réaction aux mesures prises par François Hollande. Un quinquennat plus tard, en pleine campagne, Alain Juppé a des propositions qui devraient leur plaire.

Quand on pénètre dans le siège de campagne d'Alain Juppé, on est accueilli par une vieille photo du candidat au téléphone, ornée des mots «Marathon phoning». L’anglicisme n’est pas arrivé par hasard dans une campagne dont les affiches «AJ! pour la France», bleues, blanches et rouges, ne sont pas sans rappeler celles de Barack Obama en 2008. Mais le cliché ressemble surtout à un mème internet où Juppé, 71 ans cette année, incarnerait l’homme cool qui appelle le monde entier.

Là où, dix ou quinze ans plus tôt, le numérique était l'astérisque sympa ou le gadget gentiment geek de fin de programme, placé entre la culture et les anciens combattants, les candidats à la primaire de droite sont tous forcés de se positionner, plus ou moins naturellement, sur l'économie numérique et ses nombreuses ramifications. Ce 28 septembre, deux mois avant la primaire, c'est Alain Juppé qui se lance en publiant vingt-trois pages et dix propositions intitulées «Agir pour le numérique», que nous avons pu consulter en amont.

Blogueur depuis 2005

Alain Juppé a ça pour lui: il n’est pas l’un de ces politiques qui arrivent sur internet pour les besoins de sa campagne.

«J’ai été l'un des premiers blogueurs du monde politique puisque j’étais très actif dans les années 2000. J’ai commencé en 2003-2005, quand je suis parti au Canada [époque de sa condamnation en appel à un an d’inéligibilité, ndlr]. Maintenant, les blogs sont un peu démodés, j’en fais encore de temps en temps mais il paraît que c’est trop long et qu’on ne lit plus, et donc je tweete, j’ai un compte Facebook que j’alimente, pas toujours en direct.»

En direct sur Facebook, il le sera après notre entretien, pour répondre aux questions des militants, ce qui a tout d'une séquence médiatique destinée aux entrepreneurs, aux start-uppers et aux jeunes ultra-connectés qui ont compris tout l’intérêt que pouvait avoir le numérique. Alain Juppé veut leur faire comprendre qu’il sera le candidat parfait pour les représenter. Une manière aussi, parmi d'autres, de casser son image d’«homme rigide». Point d’orgue de ce moment numérique du candidat: dans la foulée de la publication de ses propositions, il rencontre des chefs d’entreprises du secteur et Xavier Niel à la Halle Freyssinet, le futur plus grand incubateur du monde, qui doit être inauguré début 2017 dans le XIIIe arrondissement de Paris. Le lendemain, il sera au France Digital Day, la grand-messe des investisseurs du secteur.

Et Alain Juppé ne fait pas que vanter les joies des réseaux sociaux. On lit dans la note que «la révolution numérique va bien au-delà de ses dimensions économiques et technologiques, elle réinterroge notre modèle de société». Et de fait, nous explique le candidat, «il faut une croissance d’une essence totalement nouvelle, je la caractérise par trois adjectifs: sobre, circulaire et numérique. Et je fais le lien entre les trois.»

Dans son cahier numérique, il affirme être «résolu à faire du numérique une ambition majeure de [son] mandat. [...] Le rythme du changement va s’accélérer: nous n’en sommes qu’à l’adolescence de l’ère digitale». Comment compte-t-il s’y prendre pour qu’on passe à l’âge adulte? La liste est longue: en modifiant le droit du travail, en favorisant l’éducation au numérique («former les gamins au codage», dit-il) et à l’entreprenariat (des modules de 24 heures pour les université), en faisant de la France la référence européenne en matière d’e-santé d’ici 2022 mais aussi une «nation de start-ups», en déployant le haut débit partout, en renouvelant les formes de la démocratie participative voire directe en s’appuyant sur les «civic tech», en renforçant les «pratiques de l'État face aux cyberattaques», en «affirmant une souveraineté numérique européenne», en rénovant le poussiéreux État français à l’aide de «task forces digitales» au sein des administrations rattachées au Premier ministre...

   Gilles Babinet et Alain Juppé | MB

Pour évoquer ces sujets, Alain Juppé a invité à ses côtés Gilles Babinet, digital champion de la France auprès de la Commission européenne, qui est un peu son ««proxy» en matière numérique. Le Monde fait de lui un membre de l'entourage du candidat qu'il a «rallié», l'intéressé minimisant lui son engagement en expliquant n'être le «sympathisant actif» d'aucun candidat.

De l'e-santé au transhumanisme

Les sujets numériques touchent à notre quotidien, mais ont aussi une dimension de sécurité internationale, comme le souligne le candidat à propos des sites qui ne veulent pas céder face aux pressions des États: «Je vais peut-être faire ce que font les Américains, c’est-à-dire recruter des hackers pour casser un certain nombre de choses et accéder à des informations qui peuvent avoir un enjeu international.»

Gilles Babinet abonde:

«Une des caractéristiques des États modernes –les États-Unis, Israël, les États asiatiques–, c’est d’avoir des modes de collaboration extrêmement alternatifs avec des communautés très informelles. Ça existe déjà en France: je connais des gens qui sont tous sauf des agents des services de renseignement, qui travaillent pourtant avec ces services parce qu’ils considèrent que les causes sur lesquelles ils sont sollicités ne menacent pas leurs principes éthiques.»

La protection des données n’est pas abordée dans la note, ou au détour d’une phrase. Gilles Babinet argue qu’«on peut respecter le droit des individus et se servir des données. Simplement, c’est un discours difficile à faire passer, ce sont des discours non-manichéens qui sont complexes. Et puis, ça nécessite une agilité à l’égard de ces sujets de la part des personnels politique».

Ce à quoi Alain Juppé répond:

«Vous dites qu’il y a un risque d’incompréhension des citoyens. Je trouve aussi qu’il y a une très grande résistance des acteurs d’internet au nom de la protection de la confidentialité. C’est une question qui me préoccupe tout particulièrement, qui est tout à fait d’actualité, qui est la lutte contre la radicalisation islamique, disons le mot, et contre tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux.

 

On a créé ce délit de consultation habituelle des sites djihadistes qui appellent au terrorisme, et je pense qu’il faut aller un peu plus loin. Je ne veux pas dire de bêtises sur le plan technique mais il y a quand même des réseaux connectés qui ne passent pas par Google ou ailleurs qui sont cryptés… Il faut arriver à les casser au nom de la protection de la vie et de la lutte contre le terrorisme.»

Alain Juppé n’est pas toujours à l’aise avec les termes techniques mais on sent dans son discours une fascination et une curiosité pour la technologie au sens large. Cela va des tracteurs des agriculteurs au transhumanisme –«J'ai lu qu'il est probable que, d’ici vingt ou trente ans, on ne fera plus les enfants dans le ventre des femmes, ce qui n'est d'ailleurs pas souhaitable»– en passant par les imprimantes 3D  –«J’ai envie d’en acheter une, quand je regarde ça, ça me fascine, j'ai vu qu'Airbus fabriquait des motos avec une imprimante 3D». Au cours de notre échange, il se dit lecteur de la revue We Demain, «une revue pour changer d'époque», lit-on sur le site. Il met en avant les pépinières d'entreprises du secteur à Bordeaux, se dit déjà promoteur de la «French tech» localement dans sa ville. Il cite Edgar Morin, Nicolas Hulot ou Xavier Niel, des penseurs ou acteurs de la société civile qui incarnent cette France positive vers laquelle il veut orienter sa campagne.

L’ubérisation heureuse?

Le diagnostic d'«Agir sur le numérique» fait aussi la part belle aux impacts de la transformation numérique sur l’emploi: destruction de l’emploi routinier, création de nouveaux métiers, retour à un travail à la tâche, bouleversements de secteurs économiques entiers par l’économie de plateforme... Au-delà du diagnostic, le candidat s’en tient à un discours optimiste sur le potentiel du numérique:

«La destruction/création est une problématique que chaque révolution industrielle a soulevée: au total, on s’est rendu compte que la Révolution industrielle créait plus d’emplois qu’elle n'en supprimait. Est-ce que ce sera le cas cette fois-ci? Les points de vue sont contrastés, moi je fais plutôt un pari positif. Il va y avoir des secteurs qui seront fortement créateurs d’emplois alors que d’autres disparaîtront: d’ores et déjà, je crois qu’on voudrait recruter en France chaque année 2.000 data-scientists, et on en forme 200 à 300. On est déjà dans une situation de pénurie dans ce domaine-là.»

Pas de promotion béate, donc, de la transition en cours, et une conscience des tensions dans certains secteurs, comme l'hôtellerie avec Airbnb, «un problème qui devient extrêmement sensible dans nos villes en ce moment» à mesure que se crée au-delà de l'utilisation d'appoint «une offre qui vient en concurrence directe de l’offre hôtelière dans des conditions qui ne sont pas des conditions d’égalité».

Le travail à la tâche est également l'une des conséquences les plus visibles de cette révolution, avec par exemple les flottes de cyclistes des entreprises de la foodtech: «Je les vois pédaler parfois à Bordeaux pour livrer un plat avec leur sac à dos, on est aux limites de l’exploitation.» Tout en mesure, Juppé ne veut pas passer pour le père fouettard de la droite, au contraire d'un François Fillon adepte du traitement de choc, qui est allé récemment faire l’éloge des emplois précaires à New York, tacle-t-il au détour de la conversation:

«Il ne s’agit pas de trouver un système à la britannique où on peut se séparer des gens n’importe comment, comme ça, en trois coups de cuillère à pot».

Sur la protection des travailleurs de la nouvelle économie, Alain Juppé prend soin encore une fois de s’écarter d’une posture de promoteur d’un système qui enterre le salariat (encore largement majoritaire parmi les actifs) et les couches protectrices à la française, et nimbe ses observations d’un discours de sensibilité sociale:

«La transition numérique soulève quand même le problème de la protection sociale de ces travailleurs indépendants. Je ne veux pas non plus qu’on se retrouve dans ce système de précarité absolue, sans couverture sociale ni protection d’aucune sorte, et là, il va falloir trouver un système sans trop compliquer les choses, ne pas imposer des normes qui freineraient le développement de ce travail indépendant».

Un «contrat en trois clics»

Pour accompagner ces transitions parfois brutales, le candidat propose un compte social personnel unique, «qui permette de savoir à tout moment, au fur et à mesure que le salarié passe d’une boîte à une autre, d’un statut à un autre, d’un régime social à un autre, quels sont les droits qu’il a déjà acquis, quelles sont les prestations auxquelles il a droit, quels sont les droits de formation continue auxquels il a droit... Un compte qui permette un pilotage de sa carrière sur le plan de la formation et sur le plan des garanties sociales».

Gilles Babinet acquiesce, à nouveau: «Il faut réformer le marché du travail de façon forte en permettant d’éviter l’arbitraire et une perception anxiogène de la part des entrepreneurs de ce qu’est le fait d’embaucher, mais la contrepartie qui doit être absolument donnée au salarié, c’est la capacité de se former tout au long de la vie, un modèle plutôt scandinave, plutôt de flexisécurité.»

Au siège de campagne d'Alain Juppé, septembre 2016 | JLC

Juppé, candidat de la droite sociale et de la flexisécurité? «Notre droit du travail est aujourd’hui un frein majeur à l’embauche», lit-on dans sa note. L'éloge de la transition numérique est aussi une manière de présenter sous un jour nouveau des options de flexibilisation du marché du travail –d’ailleurs, le candidat reconnaît «qu’il n'y a pas de spécificité absolue de l’emploi dans le numérique». Dans la lignée de la loi El Khomri, il propose par exemple un CDI plus facilement révocable selon des motifs prédéterminés, et signable «en trois clics»: «L’autre jour, j’étais dans une entreprise française transférée à Londres et ils montraient leurs feuilles de paie: à Londres, il y a quatre lignes, alors qu’en France il y a deux pages. Donc il y a un travail de simplification fantastique à faire et c’est ça l’idée des trois clics.»

«La dernière fois, j’étais avec un entrepreneur…»

Ces mesures sont à chaque fois justifiées par le souci de prise en compte d’une réalité du terrain qui se manifeste au contact des chefs d’entreprises, en France ou expatriés. Et du terrain, Juppé en voit: en élu local et candidat à la candidature à l’élection présidentielle, il visite tellement d’entreprises qu’il ponctue presque toutes ses réponses d’une anecdote sur un patron qu’il a rencontré récemment. Pépinières, start-ups, incubateurs, il se dit «à l’aise dans ces milieux» de l’innovation, qui semblent en retour apprécier sa posture un peu au-dessus de la mêlée. «Quand je vais là, je ne suis pas exactement dans les réunions de militants LR», s'amuse-t-il. La sociologie du juppéisme ressemble d’ailleurs à la population attirée par le dynamisme entrepreneurial de Bordeaux, une destination plébiscitée des cadres parisiens qui souhaitent quitter l’Île-de-France, ou à celle des expats français installés à l’étranger, un terrain qu’il occupe plus fréquemment que ses concurrents selon un décompte effectué par Le Monde.

Il s’adresse d’ailleurs à cette population aisée et dynamique qu’il pourrait faire revenir au bercail.

«Cette émigration des cerveaux est un phénomène qu’on ne va pas essayer de bloquer: on ne va pas empêcher les gens de découvrir le vaste monde. La responsabilité d’un dirigeant politique, c’est de réunir les conditions pour qu’à un moment donné, les gens se disent qu’ils veulent revenir, et ça je pense qu’on peut y arriver parce que la France garde, si elle fait un certain nombre de réformes, une attractivité, une qualité de vie, une créativité qui sont exceptionnelles.»

C’est aussi le sens général des propositions de Juppé sur l’éducation, qui vont au-delà de la familiarisation avec le «numérique» mais abordent plus largement la sensibilisation à l’entrepreneuriat, qu’il espère précoce et massive. Le volet éducation et numérique donne une tonalité à l’ensemble: se projeter vers la société de demain, comme dans ces magazines de prospective dont le candidat semble apprécier les parti-pris et l'optimisme en matière de transition écologique, d’innovation, de développement durable… À des lieux de ceux qui ressassent le passé, y compris mythique, de notre roman national? Il faut «des sociétés capables de massivement former sa population, et ne plus avoir cette notion de formation initiale, où on sort cinquante ans plus tard qu’on a fait X ou d’autres grandes écoles», s’emporte Gilles Babinet.

On n'attendait pas Alain Juppé sur ce terrain, éternel premier de la classe qui, lors de cet entretien, nous vante les mérites de la pédagogie innovante et sans programme préétabli de l’école 42 fondée par Xavier Niel. Il faut «développer la capacité d’"apprendre à apprendre", le sens de l’initiative, la culture du pitch», lit-on dans son cahier numérique, bien loin donc de l'élitisme et du goût de l'abstraction et de l'autorité de la tradition scolaire française.

Rendre aux riches pour donner aux entrepreneurs

Pour favoriser l'émergence de champions de l'économie numérique, le candidat propose de poursuivre l'unification du marché européen et de mettre en place un «“agenda de compétitivité numérique” définissant des secteurs prioritaires» comme l'internet des objets et la cybersécurité, «qui feront l'objet d'une coordination industrielle, juridique et technologique renforcée». Avant même un droit du travail trop contraignant, le principal frein au décollage du numérique à la française et à l’avènement de licornes –incontournable tête de chapitre– est, selon Alain Juppé, «le verrou du financement». Le candidat propose dans cette optique une mesure emblématique qu’il sait pourtant impopulaire, la suppression de l’ISF. Pourtant, la concurrence internationale pour capter l'épargne des fortunés l’imposerait d’elle-même puisque, comme Gilles Babinet le fait remarquer, la France ne dispose pas du réseau de business angels qui permettent d’amorcer les premières phases de financement dans les pays anglo-saxons.

«L’épargne française est considérable –peut-être inégalement répartie, c’est un autre problème, il y a des pauvres et il y a des riches, mais il y a des riches. Or, les riches s’en vont, et mettent leur argent ailleurs: c’est un fait incontestable, allez vous balader à Genève, allez vous balader à Bruxelles, allez vous balader à Londres, vous rencontrerez à tous les coins de rue des gens qui vous disent “Je vais m’installer ici, je mets mon argent ici”, sans même parler de la Silicon Valley. Il faut donc absolument qu’on ré-attire cet argent français vers les entreprises françaises. Je suis absolument convaincu que ça peut les attirer, et surtout que ça peut éviter de les voir partir.»

C’est encore au service de la cause du réarmement de l’économie numérique française que le candidat Juppé propose d’établir un forfait sur les revenus du capital, avec des dividendes taxés autour de 20% auxquels s'ajouteront les prélèvements sociaux et une taxation des plus-values de 23% en tenant compte des prélèvements sociaux à partir d’une durée de détention de six ans. La mesure a tout de la déclaration d’amour fiscale à l’écosystème start-up, ce dont Juppé ne se cache pas quand on lui demande s’il veut être le candidat de ce secteur: «Oui, ce sera moi, j’en parle beaucoup, j’ai préparé ce cahier numérique, je suis très attentif à ce qui se passe dans ce secteur.» Une façon, aussi, de se distinguer de son possible adversaire du printemps 2017, François Hollande, qui a dû affronter durant son mandat la fronde des pigeons.

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