Monde

Ces fois où les débats ont (légèrement) changé la tournure de la présidentielle

Grégor Brandy, mis à jour le 26.09.2016 à 18 h 00

Si les débats ne changent jamais drastiquement le cours d'une élection, il peut leur arriver de faire pencher la balance d'un côté.

Donald Trump et Hillary Clinton. DESK / AFP

Donald Trump et Hillary Clinton. DESK / AFP

C'est peu dire que le débat présidentiel qui doit opposer Hillary Clinton à Donald Trump, ce 26 septembre, est attendu. Pour la première fois depuis le début de la campagne, les deux principaux candidats vont se retrouver sur une même scène pour répondre aux questions de Lester Holt, déjà attaqué par Donald Trump, qui l'estime partial.

Mais contrairement à ce qu'on pourrait penser, les débats présidentiels jouent rarement un rôle crucial pour les électeurs, comme semblent le montrer les sondages répertoriés par FiveThirtyEight.

Le Washington Monthly rappelait ainsi avant le débat opposant Barack Obama à Mitt Romney en 2012 qu'une étude menée par le politologue James Stimson révélait qu'entre 1960 (date du premier débat télévisé et le dernier avant 1976, Lyndon Johnson et Richard Nixon refusant les débats lors des trois élections suivantes) et 2000, «il n'existe aucun cas où l'on peut noter un changement substantiel». Dans trois cas, cependant, en 1960, 1980 et 2000, les débats ont donné un léger coup de pouce à un camp lors d'élections serrées.

Le premier débat télévisé

1960 est certainement le cas le plus connu des trois –et probablement à tort. Pour la première fois, un débat était retransmis à la télévision, et il opposait John Fitzgerald Kennedy à Richard Nixon. Quelques semaines plus tard, le candidat démocrate sera élu d'une courte tête à la Maison-Blanche et la légende urbaine veut que sa prestation y était pour beaucoup, racontait David Greenberg en 2010:

«Il ne fait aucun doute que Kennedy a donné une meilleure image que Nixon le soir du grand débat. En costume noir, arborant un sourire de beau garçon, le jeune sénateur du Massachusetts dégageait un indéniable charisme. À côté de lui, Nixon, qui se remettait d’une infection au genou et d’un rhume, avait les traits tirés; de la sueur coulait par-dessus le maquillage servant à masquer sa barbe. Et, manque de chance, son costume gris se fondait dans le décor.»

 

À tel point que la légende veut que si les auditeurs considéraient que Nixon s'était imposé, les téléspectateurs assuraient que Kennedy avait remporté le débat. À tort, toujours selon Greensberg, qui accuse les sources à l'origine de cette histoire d'être au mieux complètement partiales.

Pour en revenir au débat en tant que tel, le Washington Monthly indique que deux sondages de l'institut Gallup donnaient trois points d'avance à Nixon avant le débat et un point d'avance à son rival, peu après, même s'il est «difficile de savoir si ce changement est significatif sur le plan statistique»:

«Plusieurs chercheurs ont découvert que la marge d'avance de Kennedy après les débats était à peine plus élevée que sa marge avant le premier débat. Par ailleurs, n'importe quelle tendance en faveur de Kennedy a débuté avant les débats. Clairement, 1960 était une élection serrée et plusieurs facteurs, dont les débats, ont pu jouer un rôle dans la courte victoire de Kennedy. Mais il est compliqué de dire que les débats aient été cruciaux.»

Reste que même si son influence sur cette élection en particulier a été minime, David Greensberg en conclut qu'il a radicalement changé la façon de penser la politique:

«Quoi qu’il en soit, on continue très largement de penser qu’à l’élection présidentielle de 1960, “c’est la télé plus qu’autre chose qui a fait tourner le vent”. Cette phrase a d’ailleurs été prononcée par Kennedy lui-même quelques jours après le scrutin. Vérité ou fantasme collectif, l’impression que la télévision exerce une immense influence sur le public a irrévocablement transformé la politique américaine, si bien que les dirigeants et les candidats se sont mis à travailler leur comportement et leur image.»

Le retour (trop) incroyable de Reagan

Le deuxième cas date de 1980, alors que Ronald Reagan était opposé au président sortant, le démocrate Jimmy Carter. Là encore la légende a fait plus fort que la réalité et le mythe du retour improbable du candidat républicain est encore bien vivace aujourd'hui.

Après avoir longtemps mené, Jimmy Carter avait vu son avance fondre, jusqu'au débat. Le Washington Monthly assure que jusque-là, le candidat républicain avait deux points d'avance en moyenne, et en a gagné trois de plus dans les deux jours qui ont suivi.


Le choix de Carter d'utiliser sa fille pour savoir de quel sujet il devait parler ne semble pas avoir payé, et Reagan ayant parfaitement contrôlé son image et posé la question qui fâche («Est-ce que vous allez mieux qu'il y a quatre ans?»), le gouverneur semblait être en position de force.

Pourtant Gallup se montrait assez réservé sur le rôle du débat, d'autant que le sondeur n'a plus accès à certaines de ses données lui permettant de faire la comparaison:

«Sans chiffres comparables, il est difficile de déterminer l'impact du débat de 1980 sur l'élection. Cependant, étant donné que Reagan a gagné l'élection de plus de dix points, il est peu probable qu'il ait joué un rôle déterminant.»

Même réponse du Washington Monthly, qui estime qu'à une semaine de la fin «si le débat semble avoir joué un rôle, il a surtout permis à Reagan de s'assurer sa victoire».

Les erreurs d'Al Gore en 2000

Enfin, on peut également retenir le débat de 2000. Avant le premier débat, Al Gore, vice-président sortant, comptait huit points d'avance sur George W. Bush. Mais lors du premier des trois débats, le candidat démocrate s'était fait remarquer pour avoir lever les yeux au ciel et avoir poussé de nombreux soupirs, rappelle Politico.

«Lors du premier débat, les tentatives théâtrales de Gore pour montrer son exaspération se sont retournées contre lui. À de nombreuses reprises, des micros ont capté les longs soupirs de Gore en réponse à ce que disait Bush, ce qui a profité aux Républicains qui le qualifiait d'arrogant et de condescendant? Et alors que Bush critiquait les plans démocrates et leurs “calculs douteux”, on pouvait voir Gore sur l'écran en train de lever ses yeux au ciel et remuer la tête en signe de frustration. [...]

Donna Brazile, qui gérait la campagne de Gore, pensait que Gore avait remporté les débats sur la plan politique, mais à cause de “ces tics et des points forts, il a fini par perdre...”»

 

Quelques jours plus tard, George Bush revenait à égalité. Gore reprendra bien jusqu'à cinq points d'avance quelques jours plus tard, avant le deuxième débat, puis il se fera distancer, et reviendra avant le troisième débar. Il finira par s'incliner de huit voix au collège électoral, malgré une victoire dans le vote populaire, pour 537 voix en Floride.

Pour le Washington Monthly, «parmi les nombreux facteurs qui ont influencés le résultat de l'élection de 2000, les débats semblent avoir joué un rôle».

Une trace dans la culture populaire

On aurait pu mentionner l'élection de 1988 et le total manque d'empathie du candidat démocrate Michael Dukakis lors d'une question sur la peine de mort, mais il n'a pas eu de véritable influence sur le reste de la course remportée facilement par George Bush. Toutefois, il a laissé une trace dans la culture populaire comme le montre, cet extrait d'un épisode de la série The West Wing alors que le président Bartlet prépare son débat télévisé:

Reste que pour en revenir à cette élection 2016, même si ce premier débat semble être le plus attendu, les deux candidats en auront toujours deux autres pour se rattraper, sans compter leurs innombrables interventions –chacun de leur côté– qui seront reprises dans les médias. Reste que cette élection ne ressemble à aucune autre. Alors peut-être que pour une fois le débat jouera un rôle crucial et peut-être que pour une fois il profitera au favori.

Grégor Brandy
Grégor Brandy (391 articles)
Journaliste
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