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Le disque pop de l’année est déjà sorti (et vous l'avez probablement raté)

«Emotion: Side B», de Carly Rae Jepsen (Interscope Records, 2016)

«Emotion: Side B», de Carly Rae Jepsen (Interscope Records, 2016)

C'est un EP de vingt-huit minutes qui a failli ne jamais voir le jour.

Oubliez les Selena Gomez, les Justin Bieber, oubliez les Taylor Swift et les Ariana Grande. Oubliez aussi vos a priori sur l’auteure et l’interprète de «Call Me Maybe»; ça fait cinq ans, vous avez mûri et Carly Rae Jepsen aussi. La preuve: pour le premier anniversaire d’E•MO•TION, dont le succès critique fut inversement proportionnel au nombre de copies écoulées (sauf au Japon, où le disque a cartonné), la Canadienne ne s’est pas planquée dans une grotte pour tenter de faire oublier son cuisant échec commercial.

À la place, elle nous a gratifiés d’une Side B de son album nommé au Polaris Music Prize, l’équivalent canadien du prix Constantin, et qui a couronné par le passé les indés Arcade Fire ou Patrick Watson. Un EP constitué de huit titres écartés de la tracklist finale d’E•MO•TION, pour lequel il a fallu choisir 12 chansons parmi 250 compos.


Sorti le 26 août dans l’indifférence générale (et un peu tard pour faire danser autour de la piscine), E•MO•TION: Side B est pourtant un chef-d’œuvre de pop bubblegum. On a du mal à croire que tous ces titres soient des rebuts, tant ils dépassent largement la qualité des dernières sorties pop. Délicieusement rétro, E•MO•TION: Side B fait chauffer le synthé et les beats années 1980, avec une production hyper moderne et impeccable (heureusement, puisque onze personnes s'y sont collées). Les morceaux n’excèdent pas quatre minutes et je mets quiconque au défi de ne pas en fredonner les 3/4 pendant au moins quinze jours.

Et, comme tout disque pop qui se respecte, celui-ci parle d’amour. Pourtant, remarque Pitchfork (qui l’a noté 7.1 sur 10), «Carly Rae Jepsen ne chante pas exactement des chansons d’amour. Elle vit dans les intervalles». CRJ chante le désamour qui pointe, la rupture qui se dessine, le désir qui monte.

Un disque sans fin

La cassette rembobinée dans l’intro de «First Time», premier titre de l’EP et qui ressemble fort à du Madonna ou du Kylie Minogue vintage, assume ce côté rétro en plus d’être une métaphore double:

«Cause when my heart breaks/It always feels like the first time, first time (…) Through all the heartbreak/We'll make it feel like the first time, first time.»

Les chagrins d’amour se suivent et se ressemblent, mais CRJ voudrait pouvoir rembobiner cette relation qui s’étiole, pour lui redonner ses couleurs d’origine, comme dirait Alain Souchon. La dernière chanson, «Roses», fait elle aussi écho à cette intro puisqu’elle évoque une histoire épisodique («And I can feel you reaching through the cracks/A simple change of seasons and you're back (…) A simple change of heart and you attack») qui se termine («Fade to Black») pour mieux recommencer. Perpétuellement. Une sorte de Jour sans fin amoureux, «fondu au noir» compris, à la manière de l’album: si on le laisse tourner en boucle, il se répète comme la «première fois» (First Time).

Bon, il faut dire qu’E•MO•TION: Side B ne dégouline pas exactement de bonheur. Point d’amoureux qui s’épanouissent dans une relation réciproque; même dans «Higher», d’ailleurs le seul morceau que CRJ n’a pas écrit (et qui fleure bon l’électro pop du Français Anoraak ou de la Suédoise Robyn, avec une petite touche de Janet Jackson) et où seul son point de vue est exposé. Autrement, Carly Rae Jepsen ne chante pas l’amour exclusif et monogame, le mythe éculé du prince charmant que la pop tente de nous vendre à coups de Coldplay et de comédies romantiques.

Dans «The One», qui rappellera aux fans de How I Met Your Mother le parodique «Let’s Go to the Mall», elle est très claire: «I don't want love, don't want none of it/If you want to, you can stay the night/I don't want to be the one, the one (…) It's too much pressure.» Tout en restant lucide sur les dangers d’être sex friends, puisqu’elle répète, comme un mantra: «Don't fall in love, fall in love, fall in love, fall in love.»

Sex friends

«Fever», très Justin Bieber, ne ferait pas tâche dans la BO d’un teen movie années 1980 comme Un Monde pour nous à cela près que Lloyd aurait l’air d’un con avec sa boombox devant une chambre vide: «So I rode your bike/To your house last night/And I'm so damn scared/Cause your car's not there.» Mais CRJ a beau se faire larguer, son désir ne s’éteint pas pour autant (qui n’a jamais recouché avec son ex?): «Don't tell me this is how it ends/I burn a fever that I caught from you/My breath was lost when you said “friends”/Well that could work but I'm still hot for you.»

Si cette histoire de sex friends revient tout à coup, c’est qu’E•MO•TION: Side B donne aussi l’impression qu’il peut s’écouter aussi bien à l’envers qu'à l'endroit. Par exemple, la chanson suivante sonne comme un prélude à «Fever», celle-ci ayant été contractée, semble-t-il, dans la séquence sensuelle que raconte «Body Language», co-écrite avec Dev Hynes (aka Blood Orange, ex-Lightspeed Champion) et qui sent les cours d’aérobic en leggings rose fluo. «Body language will do the trick (…) I just think we're overthinking it», regrette-t-elle, comme Queen en 1982: «Don't talk, Baby don't talk/Body language/Give me your body.»

L’hymne au lâcher prise de CRJ rappelle aussi le tube de Whitney Houston I Wanna Dance With Somebody, tant par sa mélodie que son message. Là où la Canadienne implore «We only just started, don't say it's the end», l’Américaine regrettait que «Sooner or later, the fever ends».

Sincère dans ses contradictions

«Cry», dont l’intro au synthé sonne *exactement* comme la chanson-titre de Philadelphia (Bruce Springsteen, 1993), puis «What a Feeling» (Flashdance, 1983), est l’un des meilleurs morceaux de l’EP et fonctionne en duo avec le suivant, «Store». Dans le premier, CRJ regrette que l’homme qu’elle aime soit un véritable control freak des émotions. Qu’il ne lui montre jamais ses sentiments, qu’ils ne passent jamais la nuit ensemble, qu’il ne soit pas sincère avec elle et que cette instabilité la rende finalement malheureuse: «And even with hello I hear goodbye/He always makes me cry.»

Pourtant, dans «Store», elle-même adopte l’attitude qu’elle condamne: disparaître plutôt que de s’expliquer («Ask where we're going, oh, I/ Can't talk about it»). Une chanson plutôt mélancolique qui embraye tout à coup sur un refrain hyper enjoué et désinvolture qui contraste avec la situation. Rappelons qu’elle ghoste carrément son mec façon je suis partie acheter des clopes et ne suis jamais revenue: «I'm just goin' to the store, to the store/You might not see me anymore, anymore/I'm just goin' to the store, to the store.»

Carly Rae Jepsen nous propose donc un album incroyablement sincère, quitte à assumer l’hypocrisie. Elle ne se pose donc pas en parangon de la vertu, se contredisant un paquet de fois, notamment sur les thèmes «séparons-nous, mais restons amis», «tu m’as chauffée et maintenant tu me quittes» ou «parle-moi au lieu d’esquiver». Nous sommes tous pétris de contradictions et il y a de fortes chances qu’un jour nous reproduisions ce que nous trouvions impardonnable. Tout comme il y a de fortes chances que nous fassions les mêmes erreurs ou que nous vivions plusieurs fois le même genre d’histoire.

La chanteuse canadienne est-elle, en revanche, condamnée à ne plus jamais réitérer le succès de «Call Me Maybe»? Et serait-ce une si mauvaise chose que ça? Peut-être la situation de Taylor Swift ou Justin Bieber (dont le plébiscite a convaincu ses boss de la signer), épiés et jugés en permanence, n’est-elle pas si enviable. Si on la compare aussi souvent à Robyn, c’est probablement qu’elle non plus ne sera jamais une star planétaire. Et si ses échecs continuent d’être aussi bons, surtout, qu'elle ne change rien.

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