France

Harki ou «traître», le mot de la discorde

Aude Lorriaux, mis à jour le 26.09.2016 à 17 h 49

En Algérie, le terme a pris la connotation de «traître». François Hollande a reconnu ce dimanche la responsabilité de l'État français dans leur abandon.

François Hollande le 25 septembre 2016 pendant l'hommage national aux harkis. Eric FEFERBERG / AFP

François Hollande le 25 septembre 2016 pendant l'hommage national aux harkis. Eric FEFERBERG / AFP

Dimanche 25 septembre, François Hollande a prononcé une parole que beaucoup attendaient. Il a reconnu «les responsabilités des gouvernements français dans l’abandon des harkis, les massacres de ceux restés en Algérie et les conditions d’accueil inhumaines de ceux transférés en France». Le chef de l'État a employé le mot «harki», mais faut-il employer ce mot?, s’est demandé la journaliste Sarah Belouezzane:

Rappelons d’abord quelques faits. Des milliers de harkis, ces militaires autochtones qui servaient comme supplétifs aux côtés des Français pendant la guerre d'Algérie, ont été abandonnés après la fin du conflit en 1962, et furent victimes de représailles sanglantes. On estime leur nombre entre 55.000 et 75.000 personnes. En 2011, l’historien Benjamin Stora qualifiait cet abandon de «crime décidé ou couvert par un État».

Revenons maintenant à l'étymologie. Harki est la forme adjectivale de «haraka», qui veut dire «mouvement», explique l’historienne Fatima Besnaci-Lancou. Le dictionnaire Le Robert indique quant à lui que le terme provient de l’arabe «harka», «opération militaire». À l’origine donc, le terme n’a rien de péjoratif. Il est donné par les militaires français aux supplétifs de son armée, comme un simple terme descriptif. Il a pu ensuite désigner par extension tous les Algériens qui ont dû quitter leur pays en raison de leur comportement anti-indépendantiste durant la guerre et sont restés Français.

Glissement sémantique

Mais en Algérie, une autre histoire s’invente, et la langue en suit le cours: harki devient synonyme de traître. Un peu comme le mot «collabo» est devenu péjoratif, alors que le mot «collaborer» n’a rien initialement de négatif (on parle toujours de «collaborateur parlementaire» pour désigner les assistants des députés).

«En Algérie, même les personnes qui ne considèrent pas les harkis comme des “traîtres” peuvent utiliser ce mot, pour parler de leurs dirigeants par exemple», explique Fatima Besnaci-Lancou.

Les hommes politiques aussi emploient ce mot pour désigner une toute autre chose que les «harkis» français, comme l’ancien Premier ministre Sid Ahmed Ghozali, qui visait des fonctionnaires qui seraient selon lui les «instruments» d’un «système».

«Il y a eu un glissement sémantique parce que dans l’éducation algérienne depuis cinquante ans on présente l’histoire des harkis sans aucune nuances, on n’explique pas les raisons de leur engagement, on indique simplement qu’ils “ont lutté contre leur pays et contre leurs frères”», explique l’historienne, elle-même fille d’un harki.

«Retournement du stigmate»

D’où l’épineux problème devant lequel nous sommes aujourd’hui confrontés, avec un mot chargé d’affects et de stéréotypes. «Le groupe social “harkis” est exemplaire par la complexité à trouver le terme le plus adéquat à sa désignation. Car, avec l'emploi de ce terme générique, les risques d'amalgames sont très souvent facilités», écrivait l’historien Abderhamen Moumen en 2009 dans un article consacré à l’«imbroglio sémantique» de l’expression.

Malgré cette connotation négative, les descendants de harkis vont s’approprier le terme à la fin des années 1980 et au début des années 1990, alors qu’émerge «une élite politique et culturelle qui va se pencher sur son histoire», explique l’historien Benjamin Stora. De dizaines et des dizaines d’associations se créent, qui reprennent le terme. Un peu comme les descendants d’esclaves vont se réapproprier le mot «nègre», les fils et filles de harkis ne l’évacuent pas. Un processus de «retournement du stigmate» qu’a décrit le sociologue et linguiste Erving Goffman, qui transforme le mot honni en ressource politique.

«C’est à eux de décider»

Faut-il changer un terme parce qu’il a pris une connotation péjorative? La question est épineuse. Le mot est déjà bien installé, et les historiens que nous avons contacté s’y montrent plutôt défavorables, parce que, selon eux, ce n’est pas le désir des descendants de harkis:

«Les enfants de harkis y tiennent. Pour eux, ce n’est pas une histoire honteuse, le mot est complètement assumé. Ils ont grandi avec ce mot, il ne sont pour la plupart ni fiers ni honteux, et ils ne veulent pas le changer. Certains enfants de harkis sont passés dans des camps pendant des années: leur demander d’abandonner ce mot, ce serait pour eux leur demander de rejeter leurs pères. Ce n’est pas parce qu’en Algérie le mot harki a été dévoyé qu’il faut arrêter de l’utiliser. Il faut d’abord tenir compte de ce que les personnes concernées ressentent, c’est à eux de le dire», estime Fatima Besnaci-Lancou.

«C’est à eux de décider cela», juge aussi Benjamin Stora, qui pense que la question n’est pas vraiment d’actualité chez les descendants.

Court et commode

Par quoi, d’ailleurs, remplacer le terme? On pourrait utiliser l’expression «supplétif algérien dans l'armée française pendant la guerre d'Algérie», suggèrent certains historiens. Elle aurait l’avantage de mieux représenter la réalité, car harki n’est en fait qu’une sous-catégorie: on trouvait aussi parmi les supplétifs les moghaznis, les Aassès, le Groupe d'autodéfense (GAD),  ou encore le Groupe mobile de sécurité (GMS), les harkis n’étant simplement que le plus nombreux de ces groupes.

On est devant un mot tellement employé, chacun comprend ce que ce mot veut dire

Olivier Dard

Mais certains harkis eux-mêmes n’apprécient pas le mot «supplétif», qui semble désigner une sorte de sous-soldat. Et il faut reconnaître que l’expression est longue et fastidieuse, face au terme harki, court et commode, et que tout le monde comprend: «Je ne pense pas que le changement de dénomination changerait quoi que ce soit, on est devant un mot tellement employé, chacun comprend ce que ce mot veut dire», juge Olivier Dard, professeur à l'université Paris 4 et auteur de Voyage au cœur de l’OAS.

Pluralité de motivations

Plutôt que de vouloir «camoufler» le mot harki, et de le transformer en tabou, il faut «faire de l'histoire», plaide l’historien Abderrahman Moumen. Il faut expliquer les différentes motivations des harkis à s'engager pour la France, et montrer ainsi que ces motivations étaient multiples, et qu'on ne peut pas les résumer par le seul vocable de «traîtrise». Beaucoup parmi eux étaient motivés, plus que par une envie de «trahir» leur pays, par un simple désir d’assurer leur subsistance.

«Il y a chez ces harkis une pluralité de motivations: ce peut être l’adhésion politique, mais aussi des motivations matérielles, liées au paiement d’une solde. Il y a eu des gens venus du FLN, mais aussi  d’autres qui vont passer du côté de l’armée française parce que leur famille a été massacrée», avance Olivier Dard.

En somme, plutôt que d’aller dans le sens des stéréotypes du langage, il faut lutter contre eux.

Aude Lorriaux
Aude Lorriaux (211 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte