France

Comment les Kevin ont déferlé sur la France (puis sont devenus la risée de tous)

Camille Malnory, mis à jour le 05.12.2016 à 16 h 35

Il y a 25 ans cette année déferlait sur la France la vague de Kevin. Et toute une génération de petits garçons s'apprêtait à affronter le mépris des élites.

Kevin Costner dans «Danse avec les loups» DR.

Kevin Costner dans «Danse avec les loups» DR.

Kevin K. est né en Moselle, en 1976. Aujourd’hui conservateur au Musée de la Cour d’Or, il se souvient de ce que ça faisait de porter son prénom, à l’école primaire: rien. Ou pas grand chose: «ça faisait mystérieux».

Kevin P., né en 1989 à Mâcon exprime des souvenirs similaires. A l’époque, c’était un prénom «neuf et étonnant» et qu’on ne savait même «pas prononcer».

Aujourd’hui, le prénom Kevin est associé à de mauvais résultats au bac ou carrément à une malédiction.

Que s’est-il passé?

***

Décembre 1990. Sur les grands écrans, la France découvre un petit blondinet qui, oublié par ses parents, est fort content de passer ses vacances tout seul dans leur maison de la banlieue de Chicago. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il va devoir ruser contre deux malfaiteurs venus cambrioler sa maison le soir du réveillon de Noël. Les aventures du petit Kevin McCallister dans Maman, j’ai raté l’avion, ont fait plus de 2.000.000 entrées dans l’Hexagone et le film est toujours un bon film de Noël ving-six ans après.


Deux mois plus tard arrive, avec fracas, Kevin Costner, réalisateur et interprète de Danse avec les loups, adapté du roman de Michael Blake. Dedans, il est John Dunbar, lieutenant nordiste suicidaire, revenant à la vie dans les beaux paysages de l’Ouest américain, apprivoisant le loup Chaussettes et se mariant avec la sioux Dressée avec le poing. Ce western épique va déchaîner les passions et fait 7.280.124 entrées en France: plus que les deux premiers Seigneur des anneaux et Jurassic Park.


On ne saura jamais le lien exact, ou la domination de l’un sur l’autre, mais toujours est-il que 14.087 bébés Kevin viennent au monde en 1991 et le prénom ne connaîtra jamais plus un tel pic de popularité. Il continuera à se diffuser, –il y aura aussi un fort engouement pour les Backstreet Boys et un de ses membres, Kevin Richardson– mais perdra au fur et à mesure son côté «mode» .

A ce stade de l’article il faut que je vous dise que j’ai moi-même failli porter ce prénom, et que sans le refus catégorique de ma mère –et le fait que je suis une fille– j’aurais pu y passer. J'aurais pu subir le mépris et les rires, auxquels l'humoriste Elie Semoun a d’ailleurs bien participé. À la fin des années 1990, il lance une série de vidéos humoristiques, Les petites annonces, qui font un carton. L’un des personnages s’appelle Kevin, est complètement con, puceau, parle avec une voix de crécelle et fait, soyons honnête, complètement pitié. Histoire d’enfoncer le clou, Kevin a aussi son pendant féminin, Kevina, la donzelle complètement cruche et folle amoureuse de Julien qui «a une mobylette et une moustache».

La majorité des petits Kevin ont aujourd’hui la vingtaine et la société n’est pas tendre avec eux. Dans La revanche de Kevin, livre d’Iegor Gran sorti en 2015, le personnage principal, Kevin H., totalement obsédé par son prénom qu’il juge handicapant et stigmatisant, déclame:

«Je connais ma place. Je suis Kevin. Un Kevin ne peut pas, n’a pas le droit d’être intellectuel (...). Par son prénom même, Kevin indique une extraction basse.»

Mépris de classe

La raison de cet ostracisme? Le mépris de classe. D'ordinaire, les innovations en matière de prénom se font des classes dominantes vers les classes inférieures, et l'arrivée des prénoms anglo-saxons a fait exploser cette organisation bien rôdée.

«Pendant longtemps, les classes aisées montraient le chemin de l'innovation», explique à La Croix la sociologue Joséphine Besnard. «Ce modèle a volé en éclats dans les années 1980, lorsque la vague américano-celtique, soutenue par les feuilletons télévisés, a déferlé avec les Kevin, Ryan, Brandon et leurs innombrables orthographes. Puis la loi de 1993 a ouvert les vannes et permis d'en inventer. Aujourd'hui, les chemins de l'innovation ne passent plus par les classes aisées. Celles-ci récupèrent plutôt des classiques, tels que Paul et Charlotte».

Baptiste Coulmont, sociologue et auteur de Sociologie des prénoms, nous confirme que «dès les années 1960, ce sont les classes populaires qui vont donner des prénoms anglo-saxons et pas les classes dominantes. Cette autonomie des prénoms et cette indépendance culturelle va déranger ces classes dominantes et ne leur plaît pas. On ne se moque pas quand les classes populaires réutilisent des vieux prénoms bourgeois, mais on va critiquer les prénoms qu’ils sont les seuls à donner». Au niveau européen, confirme-t-il, Kevin a généralement été choisi par des classes populaires.

«En préférant au modèle dominant national un modèle transatlantique omniprésent, le peuple exerce sa faculté de choix avec les moyens du bord mais aussi avec une belle insouciance et une tranquille obstination (...) le choix d’un prénom exotique pourrait bien traduire un désir d’affranchissement ou d’émancipation par rapport aux choix convenus des "gens comme il faut"», écrit le sociologue et démographe François Héran dans une analyse de l'ouvrage La cote des prénoms, livre devenu référence du sociologue Philippe Besnard et du démographe Guy Desplanques.

La masse VS l'unique

Au-delà de cette prise d'autonomie de la part des classes populaires, un autre facteur de dédain à l'encontre des Kevin pourrait résider dans l'effet de mode massif. Car dans sa fameuse Cote des prénoms, Philippe Besnard montre qu'il existe trois conditions essentielles pour qu'un prénom suscite la haine, résumées par François Héran:

  • «un prénom nous paraît d’autant plus laid qu’il a été jugé très beau dans le passé (le critère étant l’attribution à une forte proportion de naissances, de l’ordre d’au moins une sur cinquante);
  • un prénom est d’autant plus répulsif que sa dernière période attractive a été brève;
  • un prénom semble irrémédiablement déclassé quand ses porteurs les plus visibles ont de 40 à 90 ans, c’est-à-dire sont entrés dans la seconde moitié de leur vie.»

Dans un article de Vice de 2012 consacré aux prénoms anglo-saxons, un Kevin d'alors 18 ans, habitant Levallois, déclarait d'ailleurs s'appeler Kevin parce que sa mère aimait bien Costner, mais que c'était devenu un prénom «pas original»: «Des Kevin, j'en connais au moins six ou sept qui sont nés en 1994.» Kevin B., 25 ans, contrôleur de gestion en Île de France me précise qu'il a régulièrement eu des remarques du genre: «Ah ben ta mère devait pas être inspirée»...

Baptiste Coulmont répète, dans sa Sociologie des Prénoms, que «plus l'engouement a été fort, plus le reflux le sera». Les parents recherchent des prénoms rares et originaux, ils veulent singulariser leurs enfants. Agnès Ward, qui anime la page «Ronde des prénoms» d'Enfant Magazine et du site Enfant.com, où les parents discutent de prénoms d'enfants, explique à La Croix:

«Presque la moitié des lettres que je reçois commencent par la phrase: "Nous voulions un prénom à la fois rare et original"» 

Discriminations

Mais les moqueries ne sont entendues que lorsqu’on «sort de sa classe sociale», note Baptiste Coulmont. Et elles se font aussi dans l'autre sens. Les membres des classes populaires vont également réagir «quand ils vont croiser des Guillemette, mais on les entend moins». Ces moqueries, Kevin S., né à Annecy en 1993, les a d'ailleurs découvertes sur le tard, en rentrant en master. Avant ça, rien. Aucune blague désobligeante:

«Quand j’étais en première-terminale, on était trois Kevin. C’était ça la blague!»

Impossible de savoir si les Kevin sont l'objet de véritables discriminations au-delà du mépris qu'ils peuvent essuyer de la part d'autres classes. Le patronyme est un motif pouvant conduire un employeur au tribunal. Sauf qu'il rassemble en France, le prénom et le nom, explique Jean-François Amadieu, directeur de l’Observatoire des discriminations et auteur de plusieurs livres sur le sujet. Il est donc difficile de savoir si c'est le prénom qui est mis en cause.

Dans une analyse datant de 2006, portant sur des individus nés entre 1930 et 1959, l’Observatoire avait constaté qu’il était plus difficile de devenir cadre lorsqu’on portait un prénom jugé populaire. «Le prénom va être un marqueur, mais il est surtout lié à des préjugés», explique Jean-François Amadieu. Ces préjugés concernant l’origine des Kevin et ce qu’ils impliquent –un individu d’un milieu peu instruit– pourraient être un frein dans une future embauche, notamment chez les cadres. Mais il est difficile de quantifier la discrimination réelle.

«La variable du prénom jugé populaire ou non n’est pas beaucoup étudiée. On se concentre surtout sur les prénoms "ethniques". Dans les sondages sur les discriminations, la question n’est pas posée. Les Défenseurs des droits ne s'en occupent pas non plus», ajoute Jean-François Amadieu. 

Lui-même reconnaît que cette notion devrait être inscrite dans le droit français. En 2010, la Haute autorité de lutte contre les discriminations n’a enregistré aucune plainte sur une discrimination liée à l’origine sociale d’un prénom, même s’ils considèrent que cela «pourrait être un motif».

Quant aux changements de noms –entre 2500 et 2800 demandes chaque année– on enregistre assez peu de Kevin. «Statistiquement, il n’y a pas de changements de nom pour des raisons de discrimination au préjugé de l'origine sociale du prénom», note le directeur de l’Observatoire des discriminations. Il est possible que certains en changent parce qu’ils le jugent trop populaire, comme le romancier Eddy Bellegueule devenu Edouard Louis, mais cela reste rarement officiellement établi.

«Les demandes de changements de nom liés à une origine sociale ne sont pas verbalisées de cette manière. On va plutôt avancer des questions culturelles, par exemple», explique Baptiste Coulmont. La raison pour lui est simple: aujourd’hui, l’individu ne se définit plus lui-même comme appartenant à une classe sociale. «Elle n’est plus le support de l’identité».

La mort des Kevin

Discriminations réelles ou non, le prénom n'a cessé de diminuer depuis les années 90. La majorité d'entre eux sont né entre 1989 et 1994. En 2010, 626 Kevin sont nés et ce chiffre continue de diminuer. Le Gorafi se moquait d’ailleurs de cette tendance en affichant la mort du doyen des Kevin, le tout premier, mort à 32 ans.

«La société, dans un lâche retournement de tendance, l’abandonne aussi. Les Kevin cessent brusquement de naître. La mode est passée (...) Quand il contemple les statistiques, Kevin pense amèrement qu’il n’a été qu’un épiphénomène, comme le Rubik’s Cube ou les disques de Jordy», songe Kevin H. dans La revanche de Kevin.

Kevin P. s’est déjà fait la réflexion qu’à quarante ans, son prénom sonnerait peut être «bizarre». Le prénom fait jeune, mais c’est uniquement parce qu’il n’y pas encore de papys Kevin. 

Camille Malnory
Camille Malnory (28 articles)
Journaliste
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