Politique / Société

Jacques Chirac, un grand politique bien de chez nous au legs contrasté

Temps de lecture : 8 min

S'il fut l'archétype du politique français qui «colle au terrain», il ne fut pas, une fois arrivé au pouvoir, «le roi fainéant» ou le Louis XVI new-look que certains crurent voir.

Jacques Chirac quitte l'Élysée après la passation des pouvoirs au président nouvellement élu, Nicolas Sarkozy, le 16 mai 2007 à Paris. | Patrick Kovarik / AFP
Jacques Chirac quitte l'Élysée après la passation des pouvoirs au président nouvellement élu, Nicolas Sarkozy, le 16 mai 2007 à Paris. | Patrick Kovarik / AFP

C'est peu dire que Jacques Chirac, disparu le 26 septembre 2019 à l'âge de 86 ans, aura marqué son temps. Un demi-siècle de vie publique, au cours duquel il a incarné, plus que d'autres, cette réalité française: la politique est un investissement long. En outre, il faisait de la politique comme les Français l'aiment, finalement, c'est-à-dire «bien de chez nous»; celle que l'on peut résumer d'une formule qu'il affectionnait et qu'il a si souvent mise en pratique: «On gagne, et puis on voit...», agrémentée de quelques autres qui faisaient les délices des gazettes et que d'autres après lui remettent, hélas, au goût du jour, telles que: «Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent»; ou bien encore: «Plus la ficelle est grosse, plus ça passe.»

Autant dire qu'il a été plus à l'aise et plus performant dans la conquête du pouvoir que dans son exercice. Mais qu'elle fut longue et ardue, cette conquête de l'Élysée! Lancée dès le lâchage du candidat gaulliste de l'époque, Jacques Chaban-Delmas, après la mort soudaine de Georges Pompidou en 1974, au bénéfice de Valéry Giscard d'Estaing (à la tête du groupe dit des 43). Stratégie qui lui valut aussitôt d'être nommé Premier ministre par le nouvel élu. Avant de lâcher ce même Giscard en rase campagne après deux ans à l'hôtel Matignon, prétextant qu'il n'avait «plus les moyens» de l'action qu'il croyait nécessaire.

Il s'ensuivit une guerre sans merci contre le président Giscard d'Estaing et son Premier ministre Raymond Barre, ce dernier étant contraint de gouverner à coups de 49-3 puisque la majorité s'était coupée en deux. Période impitoyable, parsemée de coups d'éclat, le plus brillant ayant été la conquête de la mairie de Paris en 1977, après que Valéry Giscard d'Estaing eut doté la capitale d'un nouveau statut faisant du maire de Paris un personnage clef de la vie publique. Chirac se chargea promptement de transformer l'Hôtel de ville en bastion destiné à fournir la logistique et les moyens humains et politiques de la future conquête de l'Élysée.

Coup d'éclat plus discutable lorsqu'il dénonça la «voie paisible et rassurante du parti de l'étranger» alors même que Giscard, de concert avec son ami le chancelier allemand Helmut Schmidt, venait de convertir les Européens à l'élection d'un Parlement européen au suffrage universel direct. Lancée depuis son lit de l'hôpital Cochin (il avait eu un grave accident d'automobile), cette diatribe anti-européenne restera comme «l'appel de Cochin». Elle lui avait été inspirée par Marie-France Garaud, pourtant issue du sérail pompidolien, qui fut pour Jacques Chirac en quelque sorte le Patrick Buisson de l'époque. L'histoire se répète, comme disait Marx.

Mitterrand, ce «sacré bestiau»

Puis survint 1981 et ce qui restera comme l'archétype de la manœuvre-école: ou l'art et la manière de se prendre les pieds dans le tapis... L'objectif était de battre Giscard avec le calcul suivant: faire élire Mitterrand certes mais aussitôt après, celui-ci étant privé de majorité à l'Assemblée, le prier de rendre son tablier. La première partie du scénario fut appliquée sans coup férir: Giscard battu, Mitterrand élu. La seconde partie, en revanche, fut un fiasco historique: la «parenthèse» que devait être, selon lui, le séjour de François Mitterrand à l'Élysée dura quatorze ans! Il est vrai que les Français, en parfaits connaisseurs de la Ve République, avaient, aux législatives, choisi de donner au nouvel élu les moyens de gouverner. À cette occasion, donc, Jacques Chirac avait trouvé son maître.

D'abord frontale, brutale, voire borderline (comme lorsque, en juillet 1984, il crut que l'immense cortège de manifestants qui s'étira de Versailles à Paris contre un service public unifié de l'éducation allait lui permettre de donner le dernier coup d'épaule), son opposition se mua progressivement en respect puis en admiration. Ainsi, en 1988, après son échec face à un François Mitterrand requinqué par deux ans de cohabitation, assailli par le groupe dit des «rénovateurs de la droite» (Philippe Séguin, Michel Noir, entre autres, qui voulaient incarner le renouvellement de la vie politique...), réfugié dans son donjon de l'Hôtel de ville, il ne cessait de me questionner sur l'art politique de François Mitterrand: comment fait-il? Que lit-il? Comment quadrille-t-il le terrain? Pour conclure invariablement par un, Corrèze oblige: «Sacré bestiau!».

In fine, François Mitterrand et Jacques Chirac s'allièrent, «objectivement» comme disaient les communistes, contre Édouard Balladur en 1995. Au reste, le premier cercle mitterrandiste ne fit rien alors pour encourager ou faciliter la campagne de Lionel Jospin. Mitterrand aussi avait évolué et s'était fait à l'idée que Chirac serait son successeur. Un temps, pourtant, lorsqu'on lui posait la question de savoir s'il pensait que Jacques Chirac pourrait être un jour président, il répondait: «Bien sûr, mais qu'est-ce qu'on va s'amuser!»

On s'amusa en effet de la contre-manœuvre (là encore cas d'école) que fut la dissolution de 1997, inspirée celle-ci par le fougueux Dominique de Villepin et conclue par l'éclatante victoire d'une gauche conduite par Lionel Jospin. Il faut dire que Jacques Chirac avait fait fort dans l'application de l'adage sur «les promesses qui...». Élu pour mettre fin à la «fracture sociale», il concéda dès septembre 1995 (dans un face-à-face avec Alain Duhamel) qu'il mènerait une toute autre politique. Lionel Jospin fut donc son Premier ministre pendant cinq ans.

Bienheureuse cohabitation qui devait permettre, là encore, au président en place, c'est-à-dire lui-même, de se sauver au premier tour de l'élection de 2002, fût-ce in extremis, avant de triompher au second tour, face à Jean-Marie Le Pen, après avoir rassemblé toutes les voix «républicaines».

Deux discours et une réforme majeure

Jacques Chirac fut donc président pendant douze ans. Son legs, s'il est contrasté (comment ne le serait-il pas?) est loin d'être négligeable. Il ne fut en rien ni «le roi fainéant» moqué par Nicolas Sarkozy, candidat heureux à sa succession en 2007, ni (selon la même source) un Louis XVI new-look...

Le discours de Jacques Chirac pour la commémoration de la rafle du Vélodrome d'hiver, en 1995.

De lui, je retiens d'abord deux discours et une réforme majeure. Dans l'ordre intérieur, le discours du Vél d'Hiv', qui accepta la responsabilité collective de la France dans les rafles et la politique antijuives alors que la doctrine de De Gaulle avait consisté à isoler la seule responsabilité de Vichy. Dans l'ordre extérieur, prend place bien sûr en 2003 le discours prononcé aux Nations unies, en ses lieu et place, par Dominique de Villepin exprimant le refus de la France de s'engager aux côtés de George W. Bush dans la guerre d'Irak. Au nom de la théorie de la boîte de Pandore, qu'il ne fallait surtout pas ouvrir, Chirac avait entrevu le chaos qui suivrait, inévitablement à ses yeux, cette guerre lancée à partir du mensonge sur les armes de destruction massive. Cet épisode tragique, par parenthèse, signa l'arrêt de mort politique de Tony Blair coupable, aux yeux de l'opinion britannique, d'avoir été suiviste; et il laissa l'armée britannique exsangue, également fortement engagée, comme la France de Jacques Chirac, en Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001. Dans les deux cas, il était dans l'essence de la fonction présidentielle: en charge de l'essentiel.

La grande réforme, ce fut, dès le début de son premier mandat, la suppression du service militaire. Dans un pays qui, jusqu'à l'indépendance de l'Algérie, avait imposé à chaque génération de préparer la prochaine guerre, cela fut tout sauf anodin. Deux siècles après la Révolution, le passage d'une armée de conscription, de la nation en armes, à une armée de métier correspondait à l'époque à une nécessité autant militaire que budgétaire. Mais, au regard des difficultés de l'intégration aujourd'hui, le creuset que peut être un service national pour une nation qui voudrait mieux faire admettre et valoriser sa diversité fait défaut. Au point qu'on lui cherche désormais un substitut, tel le service civique initié par Nicolas Sarkozy, développé par François Hollande et mis en place par Emmanuel Macron.

Deux autres grandes réformes ont eu des effets inégaux, voire pervers. Mais elles sont à inscrire à son actif: le quinquennat et l'inscription dans la Constitution du principe de précaution. Deux réformes qui, elles aussi, paraissaient, dans le contexte du moment, correspondre à des exigences de modernité: un rythme démocratique plus en phase avec l'air du temps et une nécessité de maitriser le progrès scientifique. À l'expérience, le quinquennat a eu pour principal effet d'affaiblir la fonction présidentielle, de la banaliser en transformant le président en super-Premier ministre, responsable du moindre détail de la vie publique, et en le privant également du temps de la reconquête. Quant au principe de précaution, tel qu'il est vécu et appliqué au pays de Pasteur et de Marie Curie, il apparaît comme un frein à la recherche.

L'euro et la marche arrière

Enfin l'Europe, sujet sur lequel le legs de Jacques Chirac est non seulement contrasté mais aussi contradictoire. Côté face: l'euro. Côté pile: le début de la marche arrière! Il a été, avec son Premier ministre Lionel Jospin, celui qui a permis le passage à l'euro. Résultat d'une politique constante, transpartisane, dite de «désinflation compétitive», initiée par la gauche, poursuivie par la droite et conclue en période de cohabitation. Ainsi, quand on veut, on peut!

Mais, au lieu de considérer la naissance de l'euro pour ce qu'elle devait être, le point de départ d'une nouvelle phase d'intégration (fiscale notamment) pour établir la viabilité de la monnaie, il en a fait, d'un commun accord avec le chancelier Schröder, un point d'aboutissement. Erreur stratégique que nous avons payée au prix fort à l'occasion de la crise financière internationale et qui aurait pu emporter tout l'édifice s'il n'y avait eu successivement à la tête de la Banque centrale européenne le courage et la vision de Jean-Claude Trichet (que Jacques Chirac a constamment cherché à affaiblir) puis de Mario Draghi. Et surtout, après sa réélection de 2002, il autorisa son nouveau Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, à relâcher toutes les disciplines qui avaient structuré la belle période du gouvernement Jospin. Et nous retournâmes dans les déficits et le chômage alors que, dans le même temps, Gerhard Schröder engageait des réformes dont allaient profiter Angela Merkel et l'Allemagne avec elle.

Avec Gerhard Schröder et Tony Blair, il eut pour ambition d'affaiblir la Commission européenne et de ne donner le pouvoir en Europe qu'aux chefs d'État et de gouvernement. C'est la réalité d'aujourd'hui.

De l'appel de Stockholm au radical-socialisme

Nous voici désormais devant ce paradoxe: Jacques Chirac est aimé, plébiscité a posteriori comme jamais. Alors que, de son vivant, il ne réussissait qu'à rassembler sur son nom guère plus de 20% des votants... Il restera comme l'homme d'une occasion manquée, celle de son élection de 2002. Qu'a t-il fait des 80% de voix qui l'avaient élu? Le retour pur et simple au gouvernement des siens (y compris en excluant les balladuriens, ce qui nous ramenait à une petite proportion du pays). Un peu d'anticipation et moins de politique à la française auraient dû le conduire à une plus grande hauteur de vue, à embrasser une nécessité qui est encore devant nous, à mesurer ce que montent les tentations populistes et extrémistes, à savoir un rassemblement au-delà des frontières partisanes.

Les Français le voient comme un homme sympathique et chaleureux. Il le fut, à n'en pas douter, pour tous les siens. Moins en réalité pour le commun des mortels car il a toujours usé d'une bonne dose de cynisme, considéré par lui comme une arme normale en politique. Il fut tour à tour dans sa jeunesse crypto-communiste (signataire de l'appel de Stockholm), plutôt Algérie française (pendant ses années de service militaire en Algérie), promoteur d'un travaillisme à la française (dans ses premières années en politique) pour finalement assumer sa vraie nature, celle que l'on nommait à une époque radicale-socialiste, la recherche permanente d'une politique qui ne brusque pas les équilibres de la société française. Ainsi, il «collait au terrain», comme disait le regretté Pierre Bérégovoy; façon élégante pour exprimer qu'il n'avait pas son pareil, à l'occasion, pour dire ce que ses électeurs avaient envie d'entendre. Avant de passer ensuite aux choses sérieuses.

Un grand politique, en effet, bien de chez nous.

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