Culture

«Rockers», l'histoire du film culte qui a le mieux capturé l'histoire du reggae

Temps de lecture : 8 min

Si peu d'amateurs du genre connaissaient le nom de Theodoros Bafaloukos, mort début septembre à l’âge de 70 ans, son film de 1979 reste celui qui a le mieux saisi l'essence de cette musique alors à son apogée.

Leroy «Horsemouth» Wallace dans «Rockers».
Leroy «Horsemouth» Wallace dans «Rockers».

Theodoros Bafaloukos est mort, le 10 septembre dernier, à l’âge de 70 ans. Qui donc? Même parmi les amateurs de reggae, beaucoup ignorent le nom de ce réalisateur. Tous, en revanche, ont vu et adoré son film culte sur la scène musicale jamaïcaine, Rockers (1979). Ovni cinématographique, ce docu-fiction a capturé la quintessence d’un genre à son apogée.

Sa scène d’ouverture vous cueille comme une claque. Regroupés sous un abri de branchages, des Rastas jouent des percussions en tirant sur un chalice: Ras Michael & the Sons of Negus, un groupe mythique. Soudain, le cri de ralliement rasta explose: «Jah!»; aussitôt repris en chœur par l’assemblée: «Rastafari!» Un Rasta affublé d’énormes dreadlocks se détache alors du groupe et se racle la gorge en s’installant face caméra: «Greetings and love to one and all» («Salutations et amour à tout un chacun»). En retrait, les Abyssinians entonnent une version acoustique exceptionnelle de leur titre «Satta-Amassa-Gana».

Un Robin des bois antillais

Ça y est: le film vient à peine de commencer et nous voilà déjà précipités au cœur d’un voyage dont beaucoup ne sont jamais vraiment revenus. Sa trame relève du conte pour enfants: un jeune batteur rasta du ghetto, Leroy «Horsemouth» Wallace, se lance dans la distribution de 45-tours, mais se fait voler sa moto par la mafia et rameute ses amis pour la récupérer. En parallèle, il séduit Sunshine, la fille du chef des mafieux. Elle l’aidera à récupérer les biens mal acquis de son père et à les redistribuer aux sufferers, les démunis. Un remake antillais de Robin des bois, en somme.

Tourné en deux mois avec 500.000 dollars, Rockers déclenche l’hystérie au Festival de Cannes 1979. «Il fut projeté le même soir qu’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, future co-Palme d'or, rappelait Bafaloukos dans un entretien accordé à Vice en 2010, et il a provoqué une émeute; la police [...] a dû intervenir. Les gens voulaient entrer dans la salle déjà pleine et ça a dégénéré. Le lendemain, tous les journaux en parlaient.» Dont Le Monde: «Rockers n’est pas un film, écrit Alain Wais, c’est du cinéma. Tellement que l’on n’y croit pas.» Les personnages, plus vrais que nature, crèvent l’écran; des looks où le grandiose le dispute parfois au ridicule, un patois à couper à la machette et des attitudes outrancières, presque carnavalesques. «C’est là le charme de ce film, reprend Alain Wais, l’épate grand-guignolesque et naïve, le sérieux de composition, cette façon de ne jamais parvenir à oublier la caméra.» En fait, les acteurs jouent leur propre vie. «La chambre où tu me vois entrer dans le film, confie «Horsemouth», c’était vraiment chez moi! À un moment, tu vois les chanteurs The Mighty Diamonds faire de la soudure, c’était leur métier! Ils faisaient ça pour vivre avant de percer.»

Winston Rodney, alias Burning Spear, chante «Jah No Dead».

Ce flou artistique a pu prêter à confusion. Lorsque le sulfureux chanteur Gregory Isaacs perce un coffre-fort au détour d’une scène, on jurerait qu’il a fait ça toute sa vie. «C’est un film! s’emporte l’artiste. Tu comprends?! Les gars ont écrit un rôle, je me suis contenté de le jouer.» Pareil pour le chanteur Leroy Smart qui, dans son improbable manteau de fourrure, convainc sans mal en gangster facétieux: «Ils m’ont fait endosser ce rôle que je n’aime pas du tout (rires), dit-il. Sérieux... Je me suis fait avoir.» En revanche, lorsqu’Horsemouth déprime suite au vol de sa moto, c’est auprès du vrai Winston «Burning Spear» Rodney qu’il cherche du réconfort. Les deux Rastas s’assoient alors sur un rocher pour fumer un spliff; au rythme des vagues qui se fracassent doucement à ses pieds, Spear entonne le titre «Jah No Dead» a capella. Une scène magique, qui a fait rêver toutes les générations d’amateurs de reggae.

Ne cherchez pas les palmiers ou les plages de sable blancs: Rockers est une fable urbaine, tournée au cœur du ghetto. Apparemment, le gouvernement avait alloué six policiers à l’équipe de tournage – sage précaution, mais pas toujours suffisante. Un beau jour, un badman braque l’hôtel de l’équipe et rafle l’argent du coffre. Plus tard, le chauffeur de taxi de l’équipe se fait descendre dans le ghetto. «Ils l’avaient vu traîner deux semaines avec plein de Blancs, soupire Horsemouth, ils ont pensé qu’il était devenu riche.» Même les spectateurs veulent leur part du gâteau. «Quand tu disais “Silence, on tourne...”, se souvient Horsemouth, t’avais toujours un type pour se mettre à crier, un autre pour faire aboyer son chien. Fallait les payer pour obtenir le silence.»

La présence policière dans un docu-fiction rasta peut s’avérer problématique. La veille de la scène du champ de ganja, les acteurs débarquent dans la chambre des policiers. «On a fait la fête avec eux pour les tenir éveillés jusqu’à tard dans la nuit, explique Horsemouth, et, vers cinq heures du mat’, on s’est éclipsés avec une équipe réduite. Quand les flics ont vu les images, le lendemain, ils m’ont demandé où on avait tourné. J’ai dit: “Vous savez, moi, la campagne... Et puis, je n’ai pas le sens de l’orientation.”»

Une Jamaïque en pleine guerre froide

Sur une photo du tournage, Bafaloukos pose avec Horsemouth en arborant un béret zapatiste. Or, la Jamaïque socialiste est alors plongée en pleine guerre froide. La CIA s’inquiète de l’éventuelle émergence d’une «nouvelle Cuba» dans les Caraïbes. Les guerres de gangs se politisent et entre les «capitalistes» (représentés par le Jamaica Labour Party) et les «socialistes» (le People's National Party), il faut choisir son camp. Dans cette optique, Island Records (la maison de disques de Bob Marley, fondée par Chris Blackwell) semble se ranger «naturellement» derrière le gouvernement socialiste alors dirigé par le PNP, notamment à travers les initiatives de son artiste phare, Bob Marley. D’après Bafaloukos, Rockers est le fruit d’un projet indépendant. Mais c’est pour le compte de Chris Blackwell qu’il se rend pour la première fois en Jamaïque, en 1975. La bande originale somptueuse du film sort d’ailleurs sur Island et Bafaloukos connaît très bien un autre décideur méconnu de Rockers, le producteur maoïste Lister Hewan-Lowe, qui travaille alors pour Island, et qui aurait «donné» l’idée du film. D’ailleurs, Rockers développe toutes les thématiques chères au PNP, qui s’est hissé au pouvoir, en 1972, en s’appuyant sur des tubes reggae.

Rockers illustre le «triomphe rasta» sur la «middle-class», tournée non pas vers ses racines africaines, mais vers le modèle occidental. Sunshine, la fille du mafieux, a de l’argent, de l’éducation; mais comme dans la chanson «Curly Locks», de Junior Byles, elle préfèrera se ranger du côté des fiers Rastas plutôt que se rallier aux valeurs de sa famille –valeurs par ailleurs dévoyées, puisque son père s’avèrera être un vulgaire mafieux.

Jacob Miller chante «Tenement Yard».

Le rôle principal de Rockers reste le reggae; or, pour une partie de la middle-class chrétienne, cette musique reste l’écho d’une «négritude» dérangeante et d’une philosophie d’ignares. «Les radios locales ne jouaient jamais de reggae, confirme Bafaloukos. Elles passaient de la soul, du disco... Pareil dans les boîtes de nuit.» Ainsi que dans les hôtels de la côte nord, qui jouent la carte plus consensuelle du calypso. Mais l’arrivée des socialistes permet aux formations reggae de se produire dans de tels endroits. Une victoire sociale que Bafaloukos illustre à travers une scène drolatique: tandis que l’extravagant Jacob Miller chante «Tenement Yard», un couple de Blancs en goguette s’inquiète: «Mais... ce n’est pas du calypso!» Non, c’est du reggae, du reggae rockers; c’est-à-dire joué en mode «rock», furieux, entêté. En un mot, souverain.

Rockers dénonce aussi la violence. Pas celle des sufferers qui s’affrontent dans la rue pour des enjeux qui les dépassent, mais celle exercée par les «capitalistes» (croqués ici sous les traits de mafieux) qui poussent ces mêmes sufferers à s’entretuer. Lorsqu’Horsemouth et ses amis braquent le dépôt des mafieux, n’assiste-t-on pas à une révolution allégorique aboutissant à la répartition équitable des richesses?

Plus tôt, alors qu’il est bousculé par le père de Sunshine, Horsemouth ne cherche pas à rétorquer, mais se lance dans une tirade pacifique; histoire de montrer que Rasta, au milieu de la guerre civile fomentée par Babylone (le système), se pose en rempart contre la violence. Attention! Pas celle entre «frères», mais celle entre «frères noirs». Rasta n’a jamais été un mouvement hippie. Son «peace and love» s’inscrit dans une démarche d’unité noire censée faciliter le rapatriement vers l’Afrique et l’accès à l’auto-détermination. Rappelons aussi que, deux ans auparavant, Bob Marley exhortait les touristes américains effrayés par la propagande de la CIA (qui dépeignait la Jamaïque comme un puits de violence) à venir se faire bronzer en Jamaïque avec leurs devises sur le titre «Smile Jamaica». Et que le label Island sortait ce titre en maxi-45 tours.

«Horsemouth, j’ai vu ton film cinq fois!»

La presse locale se montre moins enthousiaste que Le Monde. Horsemouth soupire: «Ils ont dit: Rockers parle de dreads (ou Rastas) qui volent et qui parlent comme des attardés. Ils auraient préféré que l’on s’exprime comme des types de la haute, en anglais universitaire.» Quelle image, s’interroge cette Jamaïque, Rockers donne de son beau pays? Projeté sous les feux de la rampe, Horsemouth se retrouve au cœur d’un fait divers sordide: on l’accuse de viol. Il ne sera jamais condamné. La rançon de la gloire. D’ailleurs, on le jalouse, on raconte qu’il a pris la grosse tête. Rockers freine sa carrière. Mais quarante ans plus tard, ses mimiques et ses attitudes sont reprises par la majorité des acteurs jamaïcains; certains, comme Carl Bradshaw, semblent même sortir tout droit d’une scène de Rockers.

L’influence du film ne se limite pas à la Jamaïque. Prenons cette scène, frappante, qui surgit au milieu du film comme un hurlement. Elle se déroule dans une boutique de disques légendaire où passe un morceau de reggae à faire trembler les murs. Tout le monde semble envoûté, les danseurs ressemblent à des furieux. L’un d’entre eux, vêtu d’un survêtement jaune, se casse en mille mouvements saccadés, comme un robot. Du break dance, en 1979 (le film fut tourné à l’été 1977)? Le genre n’existe pas encore... officiellement. «Tu sais qui c’est?, s’esclaffe Horsemouth. C’est Bongo Hermann [un percussionniste très connu, nda]. En voyant le film, les Américains ont copié son style. Bongo Hermann, c’est le premier danseur de break dance au monde.»

«Rockers a fait beaucoup pour le reggae», confie Horsemouth. «Lorsque je suis allé jouer en Gambie, le président m’est tombé dans les bras: “Horsemouth, j’ai vu ton film cinq fois!”» C’est donc un réalisateur grec qui a capturé l’âme du reggae rockers. Personnage mystérieux, Ted Bafaloukos a participé à de nombreux projets par la suite, mais très peu liés au reggae. Comme si, en l’espace d’un film, il avait dit l’essentiel.

Thibault Ehrengardt Journaliste et éditeur indépendant

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