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La Résidence des pins, là où se joua l'histoire franco-libanaise

La forêt de pins de Beyrouth en 1914 (via Wikimédia Commons).

La forêt de pins de Beyrouth en 1914 (via Wikimédia Commons).

Construit en 1916 sur le modèle d’un palais ottoman, «Qasr Es-Sanawbar» revêt une grande richesse esthétique et historique et fait partie d’un patrimoine commun aux deux pays.

Il y a quelques semaines, les libanais ont pu, pour quelques heures, pénétrer dans la somptueuse résidence de l'ambassadeur de France –journées du patrimoine obligent. Ils ont alors découvert un superbe palais, mais surtout l’un des lieux où se joue, depuis près d'un siècle, l'histoire franco-libanaise. Sur le perron de cette somptueuse résidence à l’architecture ottomane, propriété de l’État français depuis les années 1920, le général Henri Gouraud, haut-commissaire du gouvernement français au Levant de 1919 à 1923, proclamait le 1er septembre 1920 la naissance du Grand-Liban, qui deviendra plus tard le Liban dans ses frontières actuelles. Ce projet porté par la communauté chrétienne maronite et soutenu par la France était en concurrence avec celui d’une «Grande Syrie» qui s’étendrait d’Alexandrette jusqu’au Sinaï.

C’est aussi à cette même enseigne que logèrent, quoique brièvement, Georges Picot, co-auteur du célèbre accord franco-britannique Sykes-Picot ainsi que le général de Gaulle, alors chef de la France libre. C’est là, enfin, que la Guerre du Liban a laissé ses traces, et nécessité des travaux de reconstruction dans les années 1990, à l’image d’un pays démoli qu’il fallait réinventer. 

Dans un registre plus récent, c’est également là que des réunions de haut niveau ont eu lieu pour tenter de mettre fin aux deux vides présidentiels qu’a connus le pays au cours des neuf dernières années. En 2008 déjà, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, s’y était rendu maintes fois pour réunir les principaux leaders du pays et tenter de les convaincre de trouver une solution à la vacance à la première magistrature.
En avril dernier, c’était au tour de François Hollande, en visite officielle, de presser les personnalités politiques et religieuses accueillies au Palais d'élire un nouveau chef d’Etat.


Pour Toufic Harb, 84 ans, qui visitait le site pour la première fois de sa vie dans le cadre de la 33e édition des Journées européennes du Patrimoine mi-septembre, il s’agissait «d’une chance inouïe de pouvoir découvrir les salles et les salons dans lesquels toutes ces réunions et décisions ont été prises concernant le Liban ou même la région, au cours du siècle dernier».

La proclamation du Grand Liban, le 1er septembre 1920.

À cette longue et riche histoire, s’ajoute la dimension esthétique du lieu, et son unicité dans un Beyrouth post-guerre qui s’apparente davantage à un «bétonville» anarchique. Une beauté qui contraste avec une laideur ambiante regrettée et dénoncée aussi bien par les Libanais que par les Français résidents ou de passage. «Il s’agit de l’un des derniers îlots de la belle époque. Mais cette défiguration n’est pas le propre du seul Beyrouth. Au Caire, où je suis né, le quartier de mon enfance est également devenu surpeuplé et très construit», déplore Samir Sidawi, 73 ans, qui a vécu entre l’Egypte, le Liban et la France.

Les vertus esthétiques de la résidence n’ont d’ailleurs jamais laissé un seul visiteur indifférent. Y compris le chef d’Etat français qui, lors d’une rencontre avec la communauté française du Liban lors de sa dernière visite officielle, n’a pas manqué d’y faire illusion, en s’adressant, sur un ton humoristique, à l’ambassadeur Emmanuel Bonne.

Période mandataire

Construit en 1916 par les Sursock, une richissime famille grec-orthodoxe de Beyrouth qui détenait, entre autres, une forêt de 600000 m2 en plein ville, «Qasr Es-Sanawbar» (le Palais des Pins) devait initialement servir de Casino mais fut transformé en hôpital puis en cercle militaire durant la Première Guerre mondiale. 

À la fin de la guerre, et après le démantèlement de l’empire ottoman, le Liban et la Syrie sont placés sous mandat français alors que le Royaume-Uni obtient la tutelle sur l’Irak et la Transjordanie, après qu’un accord eut déjà été secrètement conclu entre Paris et Londres en 1916, connu sous le nom d’accord Sykes-Picot. Cet accord historique portait sur le partage de la région du Machrek arabe, alors sous occupation ottomane, en zones d’influences française et britannique.

La Résidence passe alors officiellement aux mains des Français le 28 septembre 1921, lorsque la famille Sursock cède ses droits aux autorités mandataires moyennant une somme de 1.850.000 francs à l’époque. Durant cette période se succèderont plusieurs haut commissaires, dont les généraux Maxime Weygand (1923), futur commandant en chef de l'armée française pendant la débâcle de 1940, et Georges Catroux (1941) ainsi qu’Henry de Jouvenel (1925) et Damien de Martel (1933). Quant au général de Gaulle, qui avait déjà vécu à Beyrouth en tant que commandant entre 1929 et 1932, il y résida en tant que chef de la «France Libre» en juillet 1941 et août 1942.

Les années sombres de la Guerre du Liban

Au lendemain de l’indépendance du Liban, en 1943, le site devient la résidence officielle de l’Ambassadeur de France de 1946 jusqu’en 1974, avant que la guerre n’éclate en 1975. Durant les quinze années troubles qui suivent, la Résidence, située au niveau de la «ligne verte» qui sépare Beyrouth-est (à majorité chrétienne) de Beyrouth-ouest (à prédominance musulmane), est abandonnée à plusieurs reprises pour des raisons sécuritaires. L’ambassadeur Hubert Argot est en effet contraint d’évacuer les lieux en mai 1975 avant d’y revenir vers la fin de l’année 1976, puis de les abandonner de nouveau entre juillet et septembre 1978 –trois mois durant lesquels la Résidence sera occupée et saccagée par des miliciens. Quant à son successeur, Louis Delamare, il y vit avec sa famille avant d’être assassiné non loin du site le 4 novembre 1981.

La résidence est finalement placée sous la garde des forces intérieures spéciales du gouvernement libanais en avril 1986 avant que la Gendarmerie française ne prenne le relais, après la cessation des hostilités et la restauration de la paix, de mai 1991 à février 1995.

Assez lourdement endommagée par des années de combats, les bâtiments sont restaurés et le site réaménagé à partir de 1996, lors d’une visite d’inauguration du président Jacques Chirac, suivi d’une ouverture officielle le 30 mai 1998 à laquelle prendra également part le chef de l’Etat. 

Entre le Vieux Liban et Grenade en Espagne

Le site représente enfin un Liban qui n’existe plus que dans les souvenirs d’une vieille génération en voie de disparition, les photos noir et blanc –qu’on retrouve sur les cartes postales– et les fantasmes d’une jeunesse désillusionnée par un présent dont le récit est à l’opposé de celui de ses aïeux.

«Cette résidence me rappelle le Liban de ma jeunesse: il y avait de l’art, du goût, des valeurs et de la sécurité. À cette époque, Beyrouth était une ville très arborée, où l’on se promenait à travers les bois de pins et les parfums des plantes et des fleurs qui décoraient les terrasses et les avenues, se remémore Toufic Harb. À Ras Beirut, l’on plantait même des radis et du persil. Un hôtel nommé Biarritz se perdait à l’intérieur d’un bois. Quant au quartier de Sin el-Fil [banlieue de Beyrouth, ndlr], que j’habite depuis 1943, seule une dizaine de belles maisons étaient parsemées à travers des champs d’arbres fruitiers. Désormais je ne reconnais ni Beyrouth ni mon quartier», regrette-t-il.


Une impression qui n'est pas partagée seulement par les octogénaires locaux. Christophe, âgé de 46 ans, est de passage à Beyrouth pour la deuxième fois. Pour ce Français qui habite Madrid, «l’absence d’espaces verts est frappante» dans la capitale libanaise. «Il existe encore quelques microcosmes, certes, tel que le campus de l’université américaine et le Parc des pins, mais ils sont dilués dans l’océan de béton », dit-il. La Résidence des pins lui rappelle, par ailleurs, «Grenade en Espagne et le palais de l'Alhambra», qui constitue l'un des monuments majeurs de l'architecture islamique, et d’un âge d’or qui a longtemps fasciné de nombreux Occidentaux et contribué plus tard à la naissance du mouvement littéraire et artistique orientaliste.

Pour beaucoup de Français et de Libanais, «Kasr el Sanawbar» constitue, en effet, l’un des derniers legs de cette époque où le fantasme d’un Orient exotique battait son plein avant que la perception ne se ternisse et devienne désormais, à tort ou à raison, celle d’un monde arabo-musulman aux villes défigurées abritant des masses de fanatiques et de terroristes.

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