France

Le Collectif contre l'islamophobie en France, un mal nécessaire?

Temps de lecture : 15 min

S'il aime à se présenter comme victime d'une cabale de l'extrême droite, ses méthodes et son idéologie méritent examen.

Le président du CCIR, Marwan Muhammad, le 26 août 2016. DOMINIQUE FAGET / AFP.
Le président du CCIR, Marwan Muhammad, le 26 août 2016. DOMINIQUE FAGET / AFP.

En suspendant un premier arrêté d’interdiction du burkini au motif qu’il portait «une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle», le Conseil d’État a ramené un peu de raison juridique au milieu de l’hystérie politique. Mais cette victoire de l’État de droit a un goût amer. Non seulement parce que les arrêtés d’interdiction ont déclenché une véritable chasse à l’islamité dans certaines villes, mais encore parce qu’une dérive aussi manifeste représente une aubaine inouïe pour la propagande djihadiste. Enfin, et surtout, parce que les élus à l’origine du «burkinigate» ont offert un tremplin médiatique au sulfureux Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF).

Face aux critiques dont il est l’objet, le CCIF déroule invariablement le même storytelling: celui de l’association de défense des droits de l’homme qui, malgré une reconnaissance internationale, serait victime en France d’une campagne de calomnie orchestrée par la «fachosphère». En témoigne sa réponse aux récentes accusations du Canard Enchaîné. Se présentant volontiers comme le seul et ultime recours des victimes d’actes islamophobes, l’association fait en quelque sorte peser sur chacun de ses détracteurs une présomption quasi-irréfragable d’hostilité envers l’islam et les musulmans. De telle sorte que sa ligne de défense pourrait tenir dans cette formule: critiquer le CCIF, c’est être l’ennemi des musulmans.

De fait, le CCIF –créé en 2003 pour quantifier les manifestations de racisme anti-musulman et assister juridiquement les victimes– est depuis longtemps dans le collimateur de sites tels que Riposte Laïque ou François de Souche. Depuis peu, le Front national appelle même le gouvernement à envisager sa dissolution. En outre, force est de reconnaître qu'il offre un soutien indispensable aux victimes de racisme anti-musulman, encore trop souvent négligées par les acteurs historiques de la lutte contre le racisme. On peut d’ailleurs estimer que sa notoriété est d’abord le résultat des atermoiements de l’antiracisme universaliste, lequel cherche encore sa ligne de crête entre le refus du communautarisme religieux et la lutte contre le racisme anti-musulman.

Mais contrairement à ce que laisse entendre le CCIF, les attaques contre ses méthodes et son idéologie ne sont pas l’apanage de l’extrême droite. En témoigne par exemple cet avertissement d’Esther Benbassa, peu suspecte d’islamophobie:

«Le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) ou le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) publient régulièrement une comptabilité des actes islamophobes ou antisémites dont on ne sait pas vraiment d’où ils viennent. […] s’ils jouent à leur tour à la politique politicienne, cherchant à pousser leur agenda en faisant peur grâce aux chiffres, ils perdront eux aussi toute crédibilité.»

Sans diaboliser la lutte contre l’islamophobie en tant que telle (pour autant que l’on entende par là une lutte contre des manifestations caractérisées de racisme anti-musulman), il est donc légitime de s’interroger sur la nature exacte du combat que mène le CCIF depuis sa création, tant au regard de sa propre conception de «l’islamophobie» que de sa défense sélective des droits des femmes.

«L’islamophobie» en procès

La défiance envers le CCIF est évidemment indissociable de l’ambiguïté qui entoure la notion d’«islamophobie». À cet égard, il n’est sans doute pas inutile de rappeler les débats qui ont agité la Commission nationale consultative des Droits de l’homme (CNCDH). En 2003, celle-ci avait refusé d’entériner la notion d’islamophobie au motif qu’elle «ne pouvait être convenablement cernée et que le rejet de la religion musulmane restait fortement liée en France au racisme patent qui frappe les personnes d’origine maghrébine plus que les autres». Il s’agissait alors pour l’institution d’opposer une fin de non recevoir aux «courants intégristes [tentant] d’obtenir la requalification du racisme anti-maghrébin en “islamophobie” pour mieux tirer bénéfice des frustrations, jouer sur les replis identitaires religieux de la population maghrébine et faire du religieux le critère absolu de différenciation (…)». À la même époque, en effet, l’Organisation de la coopération islamique (OCI) faisait pression sur les Nations unies pour obtenir une réhabilitation mondiale du délit de blasphème au nom de la lutte contre «l’islamophobie» et «la diffamation des religions»…

Une décennie plus tard, la CNCDH s’est pourtant résignée à adopter la notion d’islamophobie à l’issue d’un arbitrage délicat, comme en attestent les justifications présentées dans l’édition 2013 de son rapport annuel.

Tout en restant consciente du «risque d’instrumentalisation» de cette «terminologie imparfaite», en effet, la CNCDH a considéré que «la puissance du mot [rendait] visible un phénomène grave» et que «refuser de parler d’ “islamophobie” pourrait être perçu comme une volonté de nier la réalité et l’ampleur d’un phénomène tout particulièrement sensible depuis quelques années, tendant à faire des personnes de confession musulmane un groupe homogène et problématique pour la société».

Ce volte-face sémantique a néanmoins été assorti de quelques réserves, afin de concilier la liberté d’expression qui «permet de protéger la critique quelle qu’elle soit, y compris de tous les dogmes religieux» et la liberté de religion «qui protège la conviction et la pratique du croyant» (19). La CNCDH opère donc une distinction entre «d’une part, un phénomène de quasi-phobie, c’est-à-dire une peur intense à l’égard de l’islam et des musulmans en France, (….) et, d’autre part, les actes délictueux antimusulmans qui tombent sous le coup de la loi pénale. (…)». Considérant que la désignation d’«actes islamophobes» pourrait dériver vers l’instauration d’un délit d’opinion, elle a décidé de se référer plutôt à l’expression «manifestations de haine antimusulmane» ou «actes antimusulmans», de manière à prendre en compte «autant les infractions que les discriminations commises à raison de l’appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane».

En d’autres termes, la CNCDH admet désormais l’existence de «l’islamophobie» comme phénomène de rejet des musulmans distinct du racisme anti-maghrébin, mais refuse paradoxalement de qualifier d’«actes islamophobes» ses manifestations les plus tangibles (violences, menaces, injures discriminations, etc.) au prétexte d’un besoin de clarté en matière pénale. L’adoption d’une terminologie aussi byzantine trahit à l’évidence le cas de conscience de l’institution, tiraillée entre la volonté de lutter contre le racisme sous toutes ses formes et la nécessité de se prémunir contre la montée en puissance des revendications religieuses.

De la théorie antiraciste à la pratique victimaire

Pour couper court aux objections sur la notion d’islamophobie, le CCIF explique que son combat ne souffre aucune ambiguïté et vise seulement à empêcher des actes déjà réprimés par la loi, sous-entendant par la même que ses détracteurs voudraient empêcher les musulmans de faire respecter leurs droits.

Le CCIF, en effet, ne milite pas ouvertement pour une réhabilitation du délit de blasphème. Ainsi n’a-t-il jamais engagé de poursuites judiciaires contre Charlie Hebdo après la publication de caricatures de Mahomet, à la différence de l’Union des organisations islamiques de France et de la Grande Mosquée de Paris. Mais cette attitude procède moins d’une philosophie libérale que d’un choix tactique: ce que le CCIF ne peut censurer par la voie judiciaire, il l’intègre dans une rhétorique victimaire. En témoigne l’intervention de son président, Samy Debah, lors la septième Rencontre annuelle des musulmans du Nord, le 2 mars 2013. Venu pour «interpeller les consciences» sur la gravité du phénomène islamophobe, il mettait sur le même plan Charlie Hebdo et La Libre Parole de Drumont –journal antisémite à l’origine de véritables appels au meurtre pendant l’affaire Dreyfus– et appelait les musulmans à se mobiliser pour ne pas connaître le même sort que les Juifs sous la Troisième République. Après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, Samy Debah publiera un communiqué pour justifier les raisons de son refus de participer à la manifestation du 11 janvier, dans lequel il expliquera notamment que le CCIF avait seulement renoncé à porter plainte contre le journal satirique «afin que l'hebdo ne profite pas d'un large espace médiatique qui en ferait un martyr de la liberté et de la lutte contre l’obscurantisme»

De même, l’étude des rapports annuels du CCIF est particulièrement révélatrice de sa propension à faire passer pour «islamophobe» n’importe quel événement mettant en cause des musulmans ou affectant d’une manière d’une autre l’image de l’islam. Car l’association ne ne se contente pas, comme elle le prétend, de dénoncer des actes tombant déjà sous le coup de la loi française. Bien au contraire, sa conception très personnelle du «délit d’islamophobie» l’amène non seulement à contester les limites traditionnelles de la liberté d’expression, mais aussi à prendre fait et cause pour des individus en délicatesse avec la justice. Ainsi le CCIF a-t-il recensé comme «actes islamophobes» les expulsions de Orhan Arslan, Omer Oztürk et Midhat Güler (membres du mouvement «Kaplan» prônant le recours à la violence et au terrorisme); la fermeture de l’école coranique de Grisy-Suisnes (suite à l’agression particulièrement violente de trois journalistes); la fermeture à Levallois d’une mosquée utilisée comme centre de recrutement djihadiste; ou encore l’expulsion d’Abdelkader Yahia Cherif (accusé par les Renseignements généraux d’appel au jihad et d’apologie du terrorisme suite aux attentats de Madrid), lequel avait notamment déclaré au Télégramme de Brest: «Quant aux attentats américains et espagnols, il n’y a pas de preuve absolue de l’implication d’islamistes. Cette version a été contestée. Et si c’était eux, s’ils ont fait ça, chacun ses convictions…»

Tous ces vrais-faux actes islamophobes ne sont pas, pour reprendre les justifications avancées par le CCIF, des erreurs explicables par «un décalage structurel entre entre le temps du recensement [à partir des témoignages des victimes présumées] et le temps de la validation statistique [après enquête et investigation juridique]»: la nature des faits reprochés aux prétendues victimes d’islamophobie était connue dès l’origine dans les exemples cités et, du reste, le CCIF n’a jamais jugé utile de publier de correctif sur ces affaires. En d’autres termes, ces vrais-faux actes islamophobes –que l’on compte par dizaine dans les rapports du CCIF– ne sont pas de simples incidents de parcours: ils trahissent au contraire un réflexe idéologique qui consiste à désigner peu ou prou les musulmans comme des victimes ontologiques, et à faire peser sur l’État un soupçon permanent de persécution religieuse.

Le mirage de la reconnaissance internationale

Pour échapper aux critiques sur la crédibilité de ses chiffres, le CCIF joue également la carte de la reconnaissance internationale. Récemment mise en cause dans un article du Canard enchaîné, l’association a ainsi répondu que ses statistiques «sont vérifiées et validées chaque année depuis 2010, par le Bureau des institutions démocratiques et des droits humains (BIDDH) de l’Organisation pour la sécurité et la coopération européenne (OSCE), s’agissant des crimes de haine. Elles sont également validées par des universitaires et servent aujourd’hui de modèle méthodologique, dans huit pays d’Europe et avec le soutien de la Commission Européenne (Projet IMAN / 2013-2014)».

Ce qu’omet de mentionner le CCIF, en premier lieu, c’est que l’essentiel des critiques sur ses statistiques se fonde sur l’étude des «actes islamophes» recensés dans ses rapports de 2003 à 2010, c’est-à-dire avant que l’inventaire détaillé desdits actes ne disparaisse opportunément de ses rapports annuels à partir de 2011 (soit l’année où le CCIF est devenu membre observateur du Conseil économique et social des Nations unies). De même que l’association ne spécifie pas que, étant donné la définition restrictive des «crimes de haine» adoptée par l’OSCE, seule une infime partie des cas d’islamophobie recensés par le CCIF sont repris dans le rapport officiel du BIDDH. À titre d’exemple, le BIDDH n’a intégré dans l’édition 2012 de son rapport sur les «crimes de haine» que 7 des 469 actes islamophobes recensés par le CCIF pour cette année. Quant à l’Islamophobia Monitoring and Action Network (IMAN) piloté par le CCIF depuis 2013 (un projet d’harmonisation du recensement des actes islamophobes subventionné par la Commission européenne), sa probité est d’ores et déjà entamée par un rapport 2014 qui nie la réalité de la menace djihadiste à partir d’une lecture biaisée des statistiques de l’Office européen de police (Europol)[1].

Par ailleurs, contrairement à ce que prétend le CCIF, la BIDDH n’a ni le pouvoir ni les moyens de «valider» les informations statistiques produites par les ONG. Créée en 1990, cette institution est mandatée pour aider les États membres de l’OSCE «à assurer le plein respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, à observer les règles de l’Etat de droit, (…) [et] à favoriser la tolérance à tous les niveaux de la société». À cette fin, le BIDDH est chargée d’une mission de contrôle démocratique (observation des élections, examen préalable des projets de lois, etc.) et d’une mission de promotion des droits de l’homme (conférences, rapports, guides d’éducation civique, etc.). Mais il ne fait nullement partie de ses attributions de «valider» les données statistiques fournies par les ONG. Comme cela fut expressément précisé dès 1997 devant le Conseil de l’Europe, «le BIDDH [n’est] pas en mesure de vérifier de manière indépendante toutes les informations recueillies et ne postule pas qu’elles soient toutes entièrement exactes». Et bien que le BIDDH se soit doté depuis d’un guide de bonnes pratiques en la matière, il n’a pas encore établi une véritable procédure de contrôle a priori des données collectées auprès des ONG. Quand bien même le voudrait-il, les cent cinquante employés que compte le BIDDH ne suffiraient pas pour «fact-checker» les milliers d’affaires signalées chaque année par plus d’une centaine d’ONG.

Sachant enfin que les conférences du BIDDH ont déjà ouvert leurs portes à des mouvements sectaires (Église de scientologie, mouvement raëlien, etc), on comprendra que la caution internationale dont se réclame le CCIF inspire quelques réserves. On peut d’ailleurs considérer que la stratégie du CCIF emprunte beaucoup à celle des sectes qui, selon l’analyse de la Miviludes, «se réfugient derrière un droit, la liberté de religion, pour mieux en bafouer d’autres», et exploitent la conférence annuelle du BIDDH comme « une plateforme institutionnelle de prestige […] pour faire entendre [leurs] voix en bénéficiant du contexte de respectabilité immédiatement associé à un tel événement ».

L’alibi féministe

Mais le CCIF ne se pose pas uniquement en défenseur de la liberté de religion: il prétend également mener son combat au nom des droits des femmes. En effet, farouchement opposé à la loi du 15 mars 2004 (sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école) et à la loi du 11 octobre 2010 (sur l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public), le CCIF en réclame l’abrogation au nom de «l’égalité des sexes et [de] l’autonomisation des femmes». Le Collectif laisse entendre que ces législations seraient responsables de «la mise à mort sociale des femmes musulmanes»

Or, ce procès de la législation française –entièrement tourné vers la défense du «choix» des femmes voilées– fait litière de l’expérience des jeunes filles et des femmes contraintes de porter un voile. Le CCIF veut donc ignorer que la loi de 2004 a fourni une excuse légale à certaines jeunes filles pour échapper aux pressions familiales et/ou communautaires, en dépit de la somme de témoignages accablants recueillis par la commission Stasi. Ainsi l’historien Patrick Weil, au départ défavorable au principe de l’interdiction, a justifié son revirement au regard «des témoignages de parents musulmans qui [avaient] dû retirer leur fille des écoles publiques et les placer dans des établissements privés catholiques où elles n’étaient pas soumises à une pression constante pour porter le voile». Dans le même registre, le CCIF prétend qu’«aucun de ceux et celles qui prétendent que les femmes portent le voile intégral contre leur gré n’a été en mesure de démontrer la réalité de cette contrainte». Or, si les rares études sociologiques sur le sujet montrent que le port du niqab procède généralement d’une démarche personnelle, la réalité judiciaire atteste cependant que les cas de contrainte ne sont pas un fantasme islamophobe.

L’association se défend néanmoins avec véhémence de militer pour le port du voile. «Le CCIF, selon son président Samy Debah, n'incarne pas l'islam, et encore moins un islam “identitaire agressif”. Il défend les droits d'individus de confession musulmane en tant que citoyens à part entière et non à part, droits expressément garantis par la Constitution française et les traités internationaux.» Le contenu de son Guide pour les étudiants prouve le contraire. En effet, le CCIF assure aux étudiantes voilées que lors des contrôles réglementaires avant les examens (pour vérification d'identité et prévention de la fraude), elles ont le «droit de demander à ce que [l']opération [de contrôle] soit pratiquée par une femme dans une pièce isolée». Pourtant, la Cour européenne des Droits de l'Homme (CEDH) a jugé en 2008 que le droit à la liberté de religion n'imposait pas aux États de mettre des agents féminins à disposition des femmes voilées pour procéder à de simples contrôles d'identité. Preuve que le CCIF ne réclame pas seulement l’égalité devant la loi, mais bien la consécration de droits particuliers, et, surtout, qu’il s’intéresse exclusivement aux droits des femmes susceptibles de promouvoir une certaine idée de l’islamité.

Pour saisir la valeur des engagements féministes du CCIF, on rappellera enfin que son rapport 2004 recensait comme «acte islamophobe» les procédures engagées contre l’imam Abdelkader Bouziane, accusé d’avoir fait l’apologie des châtiments corporels contre les épouses infidèles. L’intéressé sera condamné à 6 mois de prison avec sursis et 2.000 euros d'amende par la Cour d'appel de Lyon en octobre 2005 pour «provocation directe, non suivie d'effet, à commettre l'infraction d'atteinte volontaire à l'intégrité d'une personne». On rappellera également que le CCIF dénonçait en 2006 le caractère islamophobe d’une manifestation organisée par l’association Regards de femmes contre la venue de Hani Ramadan à Lyon, connu pour avoir justifié la lapidation en expliquant qu’elle n’était pas seulement une punition, «mais aussi une forme de purification». Jamais le CCIF ne s’est officiellement désolidarisé de ces prédicateurs...

Un mal nécessaire?

À l’évidence, les raisons de mettre en cause la probité du CCIF ne manquent pas. En effet, si l’on en juge par sa rhétorique et ses actions, son objectif principal semble moins de faire valoir les droits des victimes d’islamophobie en tant que citoyens que de faire naître une «conscience de classe» musulmane, c’est-à-dire d’inciter une partie des Français à se déterminer et à se mobiliser politiquement en tant que musulmans. D’où une prédilection certaine pour les discours alarmistes et les surenchères statistiques.

Toujours est-il que le CCIF est vraisemblalement un mal nécessaire, si l’on considère par exemple l’attentisme des associations antiracistes historiques face à au «burkinigate». Car hormis la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), les principaux acteurs de la luttre contre le racisme et les discriminations n’ont pas jugé utile de s’engager sur le terrain judiciaire. Certes, SOS Racisme a qualifié les arrêtés anti-burkini de «mesures guignolesques» et fustigé «une volonté de surfer sur les peurs suite aux attentats», mais l’association s’est soigneusement tenue à l’écart de la bataille juridique. Quant à la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme, elle s’est montrée divisée sur le sujet: son président Alain Jakubowicz a défendu une position légaliste, mais l’antenne toulousaine de la Licra a dénoncé au contraire une «nouvelle mode religieuse contraire à la laïcité» et a appelé à durcir la législation sur l’interdiction des signes religieux dans l’espace public…

Face aux louvoiements des antiracistes mainstream sur les questions de discrimination religieuse, il est donc naturel que les victimes de racisme anti-musulman, lassées des déclarations solennelles, se tournent vers l’une des rares associations qui leur offre un soutien effectif. Le succès du CCIF, en ce sens, est d’abord une défaite de l’antiracisme universaliste. Dans une large mesure, en effet, le CCIF tient sa légitimité de la propre ambivalence des autres organisations de défense des droits de l’homme qui, alors qu’elles hésitent rarement à se mobiliser contre l’incitation à la haine envers les musulmans, restent pourtant sur la réserve quand il s’agit de faire valoir leurs droits en matière de liberté d’expression religieuse.

On aurait donc tort d’appeler à la dissolution du CCIF: ce serait envoyer un signal désastreux aux victimes d’actes islamophobes, et rendre un trop grand service à cette organisation en lui conférant un statut de martyr politique.

1 — Ainsi peut-on lire dans le rapport IMAN 2014 que «les actes terroristes commis par des musulmans représentent seulement 1% de l’activité terroriste en Europe. Pourtant, ce sont eux qui prennent 100% de la couverture médiatique»… L’affirmation est proprement sidérante sachant –toujours selon les chiffres fournis par Europol– que 70% des victimes du terrorisme en Europe ont péri dans des attentats islamistes au cours des années 2004-2013. Retourner à l'article

Jean-Christophe Moreau Essayiste et juriste. Auteur de «Islamophobie, la contre-enquête»

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