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La propagande djihadiste: petit lexique des détournements de sens de Daech

Le Coran. Crystalina via Flickr Creative Commons

Le Coran. Crystalina via Flickr Creative Commons

«Hijrah», «Jahiliya», «Murtadd», «Tâghût», «Tawhid», cinq termes du Coran que la propagande djihadiste ne cesse de citer. Si tous ces mots sont bien connus de l'islam, il n'en reste pas moins que l'État islamique en a corrompu le sens. Deux spécialistes de l'islam nous éclairent sur cette récupération politique.

Les djihadistes émettent leur propagande dans toutes les langues. Dans la longue et souvent haineuse logorrhée à laquelle nous a habitué l'Etat islamique dans des publications telles que Dabiq, Dar al Islam et, depuis peu, la revue Rumiyah, certains mots attirent particulièrement l'oeil du lecteur. Il y a d'ailleurs une bonnee raison à ça, de prime abord: ils sont écrits en arabe (mais suivant l'alphabet latin) dans des magazines pourtant rédigés en anglais ou en français, signe de leur importance théologique pour des auteurs imprégnés de références coraniques.

Leur récurrence est frappante. On les trouve martelés dans chaque numéro, chaque brochure, signe cette fois de leur importance politique pour les djihadistes. Nous en avons retenu cinq, parmi les plus cités: Hijrah, Jahiliyah, Tâghût, Murtadd, Tawhid. Car comprendre leur emploi, c'est commencer à entrevoir la mécanique des détournements de sens à l'œuvre chez Daech. 

1.«Hijrah»ou le voyage détourné

L'«Hijrah», ou «Hégire» en français, désigne à l'origine le départ de Mahomet et de ses premiers compagnons de leur ville de La Mecque, où leur foi est persécutée, vers la ville de Médine, plus au nord de l'Arabie, davantage favorable à la cause de l'islam. La scène se passe en 622 et permet à la jeune religion d'échapper à la destruction. Elle présente, de fait, une grande signification pour les musulmans et fixe l'année zéro du calendrier musulman.

Cependant, si les salafistes guerriers utilisent aujourd'hui jusqu'à satiété le terme d'«Hijrah», ça n'a que peu à voir avec Mahomet. Selon Mathieu Guidère, islamologue et spécialiste de la langue arabe, auteur récemment du Retour du Califat mais aussi d'une Introduction à la traductologie, les djihadistes ne sont pas les premiers à s'être emparés de ce symbole:

«Les musulmans considèrent que l'Hijrah originelle a permis à leur religion de ne pas disparaître et c'est par conséquent un événement si considérable symboliquement qu'on a constaté qu'ils le reprenaient lorsqu'ils se sentaient menacés. On distingue deux grands épisodes. Tout d'abord, le terme est réactualisé lors des campagnes mongoles. C'est le cas une première fois après que les Mongols ont mis à sac Bagdad en 1258. Quelques années après, Ibn Taymiyya emploie le mot. Plus tard, celui-ci est à nouveau utilisé au moment de la seconde vague des guerres mongoles mené par Tamerlan au XIVe siècle. Le deuxième épisode, c'est la guerre en Irak en 2003, date à partir de laquelle beaucoup de théoriciens musulmans appellent à l'“Hijrah”.»

Mais l'Hégire promu par l'État islamique est d'une autre nature. L'organisation terroriste accole au terme depuis 2014 –année au cours de laquelle Abou Bakr al-Baghdadi est proclamé calife par l'EI– un sens que le concept n'avait jamais porté en plus de 1.400 ans d'histoire de l'islam. Comme l'explique Mathieu Guidère:

«À compter de 2014, l'EI émet des fatwas dans lesquelles il enjoint les musulmans, notamment occidentaux, à quitter les territoires non-musulmans pour se rendre dans le “Dar al islam” (“pays” ou “foyer de l'islam”, comme l'EI appelle son empire). C'est une innovation majeure, car il n'y avait jamais eu d'appel semblable, même après la “Reconquista” de l'Espagne par les chrétiens sur les musulmans à la fin du Moyen Âge. À présent, on n'a pas affaire à une réactualisation mais à une réinterprétation du terme.»

Olivier Carré, sociologue et auteur de Mystique et politique –Le Coran des islamistes, apporte un éclairage supplémentaire sur cette évolution qui prend à contre-pied l'histoire islamique:

«Normalement, faire l'“Hijrah” à partir d'un pays où l'islam est persécuté ou difficile à pratiquer est une obligation. Mais dans la tradition musulmane, on a énuméré les situations ou la résidence en terres non musulmanes étaient admises, dans la perspective d'une extension pacifique de l'islam.»

Mathieu Guidère ajoute que l'EI a encore mêlé à l'acception d'«Hijrah» une autre modification, de nature politique:

«L'EI cale sa notion d'“Hijrah” sur l'Alya juive [c'est le nom que donnent les juifs à leur départ et à leur installation des juifs en Israël] et il ne s'en cache pas. En septembre 2014, des membres de l'EI avaient même copié des brochures vantant l'“Alya” pour promouvoir l'“Hijrah”. À ce moment, les cadres du mouvement disent qu'il faut bâtir l'État islamique par un processus de colonisation inspiré de celui d'Israël.»

 

2.«Jahiliya»D'une ignorance l'autre

Lorsque Mahomet accomplit l'Hégire en 622, c'est pour échapper à la vindicte des marchands polythéistes qui dirigent alors la Mecque. Le polythéisme arabe préislamique est mal connu et presque exclusivement à travers les écrits d'auteurs musulmans postérieurs. La tradition musulmane a d'ailleurs trouvé une dénomination particulièrement négative pour cette période: la «Jahiliya», ou «Temps de l'ignorance».

Mais les djihadistes contemporains entretiennent une vision très spéciale du paganisme. Il suffit, pour passer pour un tenant de la «Jahiliya», de vivre dans un pays non-musulman et de se conformer aux mœurs locales. Au-delà, la propagande islamiste a fait de cette «ignorance» le synonyme d'une période d'errements qui semble un passage attendu dans la vie de ses djihadistes à l'étranger.

Cette version de la «Jahiliya» sert ainsi la communication de Daech dans le cas de terroristes dont la radicalisation a été rapide après une existence préalablement éloignée des principes islamiques (comme Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, l'auteur du carnage de Nice).

Mathieu Guidère détaille le principe:

«La “Jahiliya” est alors associée à l'idée de “Tawda”, de repentir. C'est en quelque sorte l'équivalent islamiste du “Born again” chrétien. Cette idée de repentir après une vie mauvaise a commencé à être mise en avant par les islamistes après la guerre avec les soviétiques en Afghanistan. C'était aussi un concept mis en avant par le Groupe Islamique Armé (GIA) algérien et al-Qaïda».

Olivier Carré souligne encore une autre dimension du glissement qu'a subi la notion de «Jahiliya» à l'époque moderne:

«Sayid Qutb et ses successeurs se sont mis à évoquer une “Jahiliya moderne”, une idée qui n'appartient pas à la grande tradition. Pour eux, il y avait urgence à convertir cette ignorance nouvelle, y compris en terres musulmanes.»


 

3.«Murtadd»Un jeu de mots lourd de menaces

Les propagandistes de l'EI prennent un malin plaisir à s'attaquer aux premiers ennemis de Daech au sein de l'univers de l'islam politique: les Frères musulmans. Pour les djihadistes, «les Frères» sont avant tout coupables d'un terrible pêché: faire de la politique. Pire, ils participent même à de nombreux scrutins électoraux à travers le monde. Mohamed Morsi avait ainsi été démocratiquement élu président par les Égyptiens avant d'être renversé par un coup d'État militaire en 2014 par les hommes du maréchal al-Sissi.

Pour railler ces adversaires dont l'histoire, déjà longue, et le poids politique ne peuvent qu'agacer l'organisation terroriste, les propagandistes anglophones de l'EI ne parlent pas de «Muslim Brotherhood» (nom officiel des «Frères» en anglais) mais de «Murtadd Brotherhood», soit «Les Frères apostats». Pour l'islam, est apostat quiconque a rompu avec la religion musulmane. C'est dire si l'accusation pèse lourd quand elle est lancée à la face des islamistes tendance «Frères musulmans».

Pour Mathieu Guidère, il y a dans cette injure à l'adresse de la confrérie d'origine égyptienne une forme de clin d'œil historique:

«Au départ, l'islam médiéval fait la différence entre l'apostat, qui sort de la religion sans forcément renier Dieu, et le renégat, qui par définition le rejette. Mais cette distinction cesse d'exister pour les islamistes. Et le théologien égyptien Sayid Qutb a été un des premiers à opérer ce glissement de sens. Ce glissement a lancé le takfirisme, au centre de l'idéologie de l'État islamique aujourd'hui.»

Sayid Qutb, dont l'influence sur les idéologues de Daech est essentielle, a d'ailleurs nourri une relation complexe avec les Frères musulmans. Après en avoir été l'un des cadres pendant de nombreuses années, sa radicalité politique finit par l'en éloigner. Sa pensée du takfirisme qui consiste à dire que la majorité des musulmans sont des apostats qui s'ignorent et sa volonté d'en revenir à la société des compagnons de Mahomet cadraient mal avec le pragmatisme politique de ses camarades de lutte. 

 

4.«Tâghût»«Tyran» pour les musulmans, attaque contre les régimes laïcs pour les islamistes

L'Arabie qui voit naître l'islam est tribale. Et avant même l'apparition du nouveau culte, il n'est pas rare que les chefs de tribus se servent de l'ombre commode de la divinité pour imposer leur autorité. Les moins dupes peuvent à cette occasion taxer ces charlatans d'être des «tâghût», qu'on pourrait traduire par «tyran».

À présent, il suffit de parcourir une brochure de propagande djihadiste pour deviner que l'insulte a changé de destinataire. Dans n'importe quel numéro du magazine Dabiq de l'État islamique, Barack Obama, François Hollande, l'Égyptien Abdel Fattah al-Sissi ou encore Bachar el-Assad sont indistinctemment baptisés de cette manière.

C'est que pour le djihadiste de notre époque, le «Tâghût» est le chef d'un régime qui applique une autre loi que la charia, la loi coranique. Le fondamentalisme chiite a ici ouvert la voie à l'extrêmisme sunnite pour Olivier Carré:

«Le concept de «Tâghût» a été mis en valeur par l'ayatollah Khomeini dans le contexte de la révolution islamique et du conflit avec les Etats-Unis. Mais ça n'a rien de traditionnel.»

 

 

5.«Tawhid»Une unicité aux significations multiples

 

 

L'islam est le dernier des trois grands monothéismes. Il est aussi la foi qui insiste le plus sur le principe du Dieu unique. Au centre de la croyance musulmane se situe ainsi le concept de «Tawhid» («unicité»). Très souvent rappelée dans le Coran, son importance est très clairement illustrée dans les quatres versets qui composent la sourate 112, dite justement «De l'unité de Dieu»: «Dis: Dieu est un. C'est le Dieu éternel. Il n'a point enfanté, et n'a point été enfanté. Il n'a point d'égal.»

On voit dans cette sourate que la conception islamique de l'unicité permet à la foi de Mahomet de se distinguer de ces deux grands prédécesseurs, pourtant tous deux monothéismes revendiqués: le judaïsme et surtout le christianisme dont la Trinité passe pour une sophistication coupable. Paradoxalement, cette distinction est aussi à l'origine d'une logique du dialogue et de l'invention de l'idée musulmane de «religions du Livre»:

«À l'origine, le Tawhid, fondement de l'islam, était inclusif. Les musulmans disaient aux juifs, aux chrétiens: “Vous êtes les bienvenus au sein de l'islam mais si vous souhaitez gardez votre religion, libre à vous.” Même quand les non-musulmans devaient s'acquitter d'un impôt, il s'agissait d'un accord de protection. Aujourd'hui avec l'EI, le “Tawhid” est utilisé pour exclure. Si ses membres estiment que vous ne respectez pas l'unicité divine, vous êtes bons pour la mort», analyse Mathieu Guidère.

Le goût des djihadistes, à commencer par ceux de l'État islamique, pour les références au Coran, à la tradition islamique n'est plus à démontrer. Et l'idéologie qu'ils défendent est largement tributaire de divers courants islamistes modernes. Mais ces citations empruntées au corpus islamique, loin d'être un retour aux origines, sont ainsi autant de trahisons à l'histoire musulmane. 

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