Partager cet article

Voici le pire du pire de la rentrée littéraire

Décollage Wiennat Mongkulmann via Flickr CC License by

Décollage Wiennat Mongkulmann via Flickr CC License by

La rentrée littéraire est un jeu de hasard. Tout le monde cherche les grands romans. En vain, car il n'y en a pas! Alors, plutôt que de perdre son temps, le lecteur a tout intérêt à dénicher les vraies perles rares: les ratages.

1.Moi Gustave F., choséifié, pastiché

On a trouvé le nouveau Flaubert! Enfin, n'exagérons rien, on a trouvé Alexandre Postel qui pastiche Perec avec le style de Flaubert. Cachottier, son éditeur fait comme si de rien n'était. Plus honnête, l'auteur cite ses sources: Les Choses, et Madame Bovary (alors qu'on songe plutôt à Frédéric Moreau). De Perec, il ne retient que cette affreuse manie du name dropping que nous inflige déjà Vincent Delerm. De Flaubert, dont le style imprègne chaque ligne (mais Perec parfois s'en inspirait). il affectionne l'alternance de passé simple et d'imparfait… C'est comme s'il avait trouvé tous les brouillons (non conservés) du Maître!

«Une déception plus amère l'attendait. On lui expliqua que son père avait une nouvelle compagne.» 

«Dorothée admirait son métier et vantait sa curiosité intellectuelle. Et puis, elle s'émerveillait de son originalité.»

«Alors elle avait commencé, mortifiée, des études d'histoire à la Sorbonne.»

Cet exercice, parfaitement maîtrisé et vain, se double d'une transcription des Choses dans des années plus récentes (du CPE au Mariage pour tous). C'est un couple moderne, lui est CM, un bullshit job (dans Les Choses, Jérôme et Sylvie étaient enquêteurs), elle, fonctionnaire (enseignante). Comme Jérôme et Sylvie, les voici «ensorcelés par ce que René Girard appelait le désir traiagulaire: ils ne désirent que ce que les autres, et singulièrement les médias de la société de consommation, leur apprennent à désirer.» (Jacques Leenhardt).

L'époque est à «Masterchef»? Ils essayent de cuisiner...

«Ils s'intéressèrent aux légumes. Quel continent méconnu, que de richesses cachées! Ils se plongèrent avec délectation dans les soupes, les gratins, les salades. Les légumes qu'on nomme “oubliés”, en particulier, excitaient leur curiosité: panais, blette, rutabaga, potimarron, topinambour, radis noir, courge butternut...»

Les voici tour à tour vegans, commentateurs politiques, sportifs, épanouis dans la sexualité mais tentés par l'asexualité, prêts à adopter un chat ou à regarder des séries. Ils essayent de décorer leur intérieur ou d'écrire un roman... C'est aussi morne et appliqué qu'un commentaire composé au bac français. L'on espère parfois que Théodore et Dorothée se lanceront dans un grand ratage, enfin qu'ils deviendront Bouvard et Pécuchet chez Monop'. Hélas, ils n'ont pas d'ambition et rien de drôle ne survient. On se console en comptant les verbes au passé simple.

Le point fort du livre: on en retient que Théodore est l'anagramme de Dorothée. 

Les Deux pigeons, Alexandre Postel,
Gallimard, 65 euros le kilo. 

 

2.Ces livres que l'on n'écrit que d'une main

Résumé: de 1965 à 1976, Christophe se masturbe. En 1977 aussi sans doute, mais le livre s'arrête avec le tournage de L'Innocent de Visconti. Et, astuce, ça donne le titre du livre –plus chic que Les Vécés étaient fermés de l'intérieur également sorti cette année-là.

Le livre commence en 1965 mais l'intrigue seulement à la page 17: «Christophe est au bord du lit. Il vient de jouir, il en a le souffle court. Emerveillé, il regarde son sexe.» C'est ça, être innocent: on se branle et on l'écrit. Le livre déborde de veuves poignet. «J'avais besoin de le faire partout, je marquais mon territoire, lâchant ma semence aux quatre coins de la terre.»

[SPOIL ALERT: quand Christophe demande à faire pipi dans une aire d'autoroute, c'est pour aller s'astiquer]

J'avais réussi à remonter mes testicules par le canal inguinal, de telle sorte que mes bourses se retrouvaient vides

C'est l'été. A Saint-Trop', il n'arrive pas à coucher avec Lilas. Autour de lui, on lit Althusser ou Hara-Kiri. C'est bête on lui a appris à détester le patronat mais pas «comment glisser (son) sexe à l'intérieur de celle qui ne demandait que ça». Voilà le problème des révolutionnaires, ils baisent toujours avec un livre rouge dans la tête. Sa mère vient le chercher en Jaguar (une veille Jaguar, surmoi léniniste oblige), pour l'emmener chez des amis. Comme ils dorment dans la même chambre, il attend que sa mère dorme et commence à se branler. Soudain, sa mère lui dit: «Je sais ce que tu fais, Christophe.» Stupeur. On imagine Cricri et son kiki se recroqueviller. Mais ce qui suit est croquignolet. Voici qu'à son tour elle se masturbe, puis «atteint la jouissance». C'est la fête des mères! 

C'est la rentrée, Christophe se pignole en écoutant Le Lac des Cygnes; puis, il part en Tunisie (il se paluche dans l'avion) où il retrouve Raphaël avec qui il discourt de la méthode: «Combien? Et combien de fois par jour? J'avais projeté de le faire avec lui un genre de concours». Puis ce sera dans un hamac ou devant la photo d'un militant d'extrême gauche tabassé, avant de baiser ENFIN avec d'autres personnes que sa main gauche (Raphaël et Monica). Tous ces souvenirs d'onanisme, ça fait un peu Pine l'Ancien.

Le lecteur épuisé ira directement page 112 jouir d'un coup de théâtre:

«À force de me tripoter, il m'était arrivé quelque chose d'étrange:

- Eh, les mecs! J'ai perdu mes couilles!

- Tu déconnes.

- Fais voir!

J'avais réussi à remonter mes testicules par le canal inguinal, de telle sorte que mes bourses se retrouvaient vides.» 

[METAPHORE ALERT: vider les bourses, rêve marxiste réalisé par un branleur.]

À raison de 4 ml par éjaculation, et sur la base de 2 masturbations quotidiennes pendant 10 ans, ce livre contient 29,2 litres de liquide séminal. Christophe, Donner de sperme.

L'Innocent, Christophe Donner,
Grasset, 73 euros le kilo.

 

3.Éric-Emmanuel Schmitt est occupé, mais Dieu peut vous recevoir

Ah ah ah! Ce n'est pas possible des bouquins pareils! On résume: À Charleroi, Augustin, SDF stagiaire dans la feuille de chou locale, est témoin d'un attentat islamiste. Choc. Émoi, télés partout. Pourquoi ne pas interviewer des célébrités pour éclairer le débat? Augustin choisit... Éric-Emmanuel Schmitt, qui «a la passion de comprendre les êtres, y compris ceux qu'il exècre ou qu'il n'approuve pas», d'ailleurs «il avait pondu un chouette roman sur Hitler», c'est du second degré, hein. Ça marche, il Le rencontre.

Éric-Emmanuel réussit le coup de poker ultime: s'interviewer dans son propre livre. On suppose que l'éditeur a lu le bouquin lorsqu'il était déjà imprimé. Alors, Éric-Emmanuel parle de lui, pourquoi se gêner? Ras le bol des personnages, ces autres médiocres! Éric-Emmanuel nous apprend qu'Éric-Emmanuel rit souvent, mais, au fait, «cette gaieté constitue-t-elle un système de défense ou l'expression d'une joie intérieure?» Réponse: Éric-Emmanuel ne donne pas la réponse, le mystère d'Éric-Emmanuel reste entier.

Éric-Emmanuel sort ses chiens, pardon «ses chiens et lui avancent de façon suave, ensemble, comme s'ils formaient un corps unique». D'accord, mais entre deux suavités, qui ramasse les crottes? Éric-Emmanuel est «un et complexe» et, confidence, «accepte d'appréhender le monde selon deux modes, l'intelligence et le cœur». Merci d'accepter le monde, Éric-Emmanuel. On découvre, en fait on s'en doutait un peu, qu'Éric-Emmanuel «dégage une vitalité hors du commun» et n'avance que précédé d'une «énergie positive».

Allez, c'est dit, Éric-Emmanuel accepte l'entretien de lui. Journalistes, prenez des notes! Voici comment il faut interviewer Éric-Emmanuel, écrivain un et complexe. 

«- Qu'entendez-vous par l'homme?

- Tel serait le destin de toute religion, la décadence?

- Parfois?» (ceci est une habile relance)

Bientôt vient la question qui fâche.

«-Pensez-vous que toutes les religons se valent?

- Voilà la question que j'aurais préféré que vous ne me posiez pas.» 

D'ailleurs, Éric-Emmanuel n'y répondra pas. La conversation dérive vers religion et terrorisme. Et Augustin, en bon journaliste, ne reposera pas la question, on s'en fout de la réponse, de toute façon c'est l'interviewé qui rédige. Quand Augustin retourne à la rédac', il a le «cœur qui bat trop fort». On a beau être journaliste, on n'en est pas moins sous le charme d'Éric-Emmanuel.

Le crétin crétinise le livre tandis que le profond l'approfondit

Chanceux, Augustin va pouvoir continue les interviews d'exception. Grâce à Éric-Emmanuel qui lui donne les coordonnées de Dieu (BREAKING NEWS: on y accède par l'ayahuasca, c'est le viagra des chamanes) et, hop, nouvelle interview exclusive d'un Grand Œil lumineux. Là, toutes les audaces sont permises:

«Restez Dieu, nom de Dieu!

Le crétin crétinise le livre tandis que le profond l'approfondit.»

Ah ce sens de la formule! Éric-Emmanuel, t'es trop fort. 

«-Dieu est un prétexte.

-Non, Dieu est un texte.»

[Perso, j'aurais écrit: «Dieu est un contexte, non Dieu est un con», et c'est pour ça que je suis pas écrivain] .

Dieu explique que les hommes n'ont rien compris à Lui. Il conclut amèrement: «J'ai mal à l'homme.» Tout cela est tellement profond. 

Et puis bien écrit aussi. Éric-Emmanuel pond de la métaphore filée belle comme un camion:

«Après avoir observé pendant deux jours cette jungle urbaine derrière les doubles vitrages, je suis époustouflé par son volume sonore; entre les lianes de l'échangeur routier, les vélos chuintent, les mobylettes aboient, les motos brament, les voitures rugissent et les camions barrissent.» 

La prochaine fois, Éric-Emmanuel te parlera des voitures qui miaulent

 

4.Frisson roche

Voici un roman précis. L'histoire est simple: une femme part vivre en haute montagne dans un tube arrimé à la paroi, «assemblage de résine, de fibre de verre et de PVC haute densité», avec un «isolant thermoréfléchissant», et aussi des vivres et du matériel pour tenir quelques mois. On est dans le traitement, l'entraînement,  la survie. C'est Seul sur mars façon Jardiland, on imagine l'adaptation au ciné, il y aurait du brand content partout:

«J'ai déballé et rangé pelle, pioche, faux, fourche, râteau, houe, croc, cisaille, arrosoir, brouette et tronçonneuse, classé les paquets de graines, les oignons et les patates sur les étagères, empilé les rouleaux de cordelette et les voiles de forçage, remisé le matériel de pêche et le matériel d'escalade.»

Évidemment, ça déraille peu à peu. Elle plante des bambous, pardon des aureocaulis (en pleine lumière) et des bissetii (à l'abri du vent) parce que, dans un bosquet de bambous, on «célèbre les trois arts avec les sept sages, poésie, calligraphie et musique». 

[SPOIL ALERT: en fait de calligraphie, tu vas te chier le dos à arracher des rhizomes pendant des années].

Toute seule à tutoyer les sommets, elle peut pas s'empêcher de cogiter grave: «Je dois savoir si la détresse est une situation, un état du corps ou un état de l'esprit.» Entre ses divers piolets, bivouacs, cotations T2, points géodésiques, cairns, hiatus (he?), drièdes (eh?), vires de quelques mètres, sans oublier prussiks et élingues, elle perçoit les cyanobactéries, pour un peu elle leur demanderait si «l'attention établit le présent lui-même, son épaisseur». Un jour, elle déclare aux chamois qu'un «mode verbal peut affecter la production de glutocorticoïdes».

L'intrigue est truffée de rebondissements. Soudain, il y a du soleil et du vent. Du coup, elle enlève «deux couches de vêtements» page 50, puis ôte son T-shirt et son soutien-gorge page 51, remettant aussitôt son «T-shirt pour éviter les coups de soleil». Suspense. Nous voici page 52, elle a «remis (son) pull et immédiatement regretté (sa) veste», avant d'enlever à nouveau son pull sept lignes plus bas. 

Ses yeux criaient qu'il la trouvait belle, tellement belle, et elle recevait chacun de ces cris silencieux en plein cœur.

Auteur si besoin

Elle rencontre une ermite. Pour se saluer, chacune pisse à son tour, «abondamment». L'ermite, qui a de l'expérience, chie et jette sa merde à l'eau. Ca pue vraiment, un rendez-vous Tinder dans les alpages. Bientôt, elles vont picoler de concert. Et roter: «C'est peut-être nous les cyanobactéries des temps modernes aérobies» –ah oui, elle en tient une bonne, là. Faut pas l'emmerder, Céline Minard,  sinon, elle t'«envoie l'orthophosphate de fer».

On ne saurait trop conseiller ce livre aux étudiants qui doivent rédiger un rapport de stage au Vieux campeur. 

Le Grand Jeu, Céline Minard,
Rivages, 74 euros le kilo.

 

5.Les femmes vont adooooorer

Ça commence avec du gros level, une citation de Barthes (précision pour les trentenaires: pas le gardien de but): «Le langage est une peau.» On pourrait se contenter d'écrire: manque de pot.

Allez, on raconte. C'est l'histoire d'une femme, d'un homme. Elle a un mari «qui n'apprécie jamais rien, rien, rien», du coup, elle a le cœur gros. Une amie lui annonce qu'un jour un type la trouvera «belle», oui mais elle a des «seins blessés par la vie» et puis voilà: «l'amour, le grand, le beau, si ça existait, ça ne menait nulle part.» La passion, connaît pas. «Les grands chevaliers, les toréadors, les danseurs de tango», c'est pour les autres. Elle est banale, elle se trouve moche et son mari lui a dit qu'il «ne comprenait pas» ses seins, faut dire qu'il est fasciné par Shakira, ça situe le garçon. Ils font l'amour dans le noir, elle se dit qu'elle est un«orifice», «une sorte de tofu humain». 

C'est pas tout à fait Barbara Cartland mais on pressent qu'il va se passer quelque chose, au fond elle est open, malgré ses seins in(com)préhensibles –on met les parenthèses pour que vous lisiez bien le sens des mots. 

What a coincidence. Lors d'un déjeuner de travail, elle rencontre un type avec des cheveux «blond vénitien (...). Sur sa tempe, on devinait quelques cheveux blancs». Il sourit des yeux, porte une «chemise à col bleu Oxford, une veste en lin couleur tabac, et un jean». BG. «Il y avait quelque chose en lui d'un conquérant, on sentait qu'il n'avait peur de rien» –même pas d'une femme moche donc. Mais au fond, il est un «Dormeur du Val», non pas avec «deux trous rouges au côté droit, mais une place vide, là, à gauche». Traduction pour les non poètes: lui aussi, il est sur le marché.

«Tout ce qu'il racontait était passionnant et elle avait les yeux écarquillés devant tant d'intelligence.» Mieux: il l'écoute «avec la plus grande attention." Alors, elle s'interroge: "quelle était cette sensation nouvelle?»

[EXPLICATION DE TEXTE: Cette sensation nouvelle se situe au niveau de la culotte].

Retour à la réalité. Elle passe le week-end en famille. Ils essayent de voir une expo, et y renoncent, «découragés par la queue» (ça c'est du lapsus).

Elle pense à lui. Il pense à elle. Ils décident de se revoir. Rien de sexuel, juste «l'union du cœur de deux enfants devenus grands», car ils décident de ne pas coucher ensemble, «de la pureté avant toute chose», berk le zizi c'est sale. Elle va s'acheter des vêtements, rayon lingerie, télécharge «Rêve d'amour» de Liszt sur son téléphone, lui dit qu'elle prépare une compote d'abricots, ils s'envoient des textos sans ponctuation, tant il est vrai qu'«il n'est pas simple d'aimer follement». À la maison, les enfants bouffent des surgelés car elle a renoncé à préparer elle-même sa ratatouille (ils sont contents, les mômes). Ils se tripotent au cinéma, jouent à touche-pipi à l'hôtel («une pluie d'étoiles», c'est tromper?); le roman est beau comme une chanson de Marc Lavoine.

«Ses yeux criaient qu'il la trouvait belle, tellement belle, et elle recevait chacun de ces cris silencieux en plein cœur.» 

Les yeux rient, les yeux crient.

Page 45, elle a perdu deux kilos. Page 62, quatre. Plus de cinq kilos, page 80. Quand elle n'est pas sur la balance, c'est important le poids pour une femme, elle va voir sa psy qui lui explique que «la femme porte en elle l'infini» et qu'elle peut coucher si elle veut. Ça donne à penser: «elle ne voulait pas d'un grand amour à moitié, elle voulait tout, tout, tout». Si sa psy avait été lacanienne, elle lui aurait dit que son mari était déjà tout toutou.

Sur le bandeau rouge qui entoure le livre, Eliette Abecassis nous assure que «les femmes vont adorer!» Le test est probant: je suis un homme.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte