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Pourquoi les vestes des hommes ont-elles des poches, et pas celles des femmes?

Poche ou pas poche | Blue Inc via Flickr CC License by

Poche ou pas poche | Blue Inc via Flickr CC License by

Les vestes et manteaux des femmes n’ont très souvent pas de poches, du moins pas de poches intérieures, voire pas de poches du tout. Et c’est à cause d'une histoire sexiste.

Il m’est arrivé assez souvent d’avoir envie de sortir légère. Je veux dire, sans sac à main, avec juste un portefeuille dans une poche, et un livre dans une autre. Mais ce n’est tout simplement pas possible quand on est une femme. Je m’explique: les manteaux et vestes des femmes n’ont le plus souvent pas de poches, ou alors, juste des poches extérieures, absolument pas faites pour y mettre un portefeuille ou des papiers. Quand je me balade avec mon copain, j’ai donc deux options: prendre un sac, ou lui demander de me prendre mon portefeuille dans une de ses nombreuses poches intérieures, dont il a la chance, lui, d’être pourvu.

Quand j’utilise cette deuxième option, je ressens un petit sentiment d’injustice. Je contemple mon manteau qu’habituellement je trouve très confortable et douillet avec un autre regard, cette fois inquisiteur: «À cause de toi, me voilà dépendante d’un sac, ou d’un homme!» et je me lance dans une diatribe féministe sur le sexisme de ces vêtements féminins sans poches, mi-sérieuse, mi-rigolarde. Mon amoureux acquiesce généreusement.

Voilà maintenant que je sais que mon intuition était bonne, grâce à une passionnante enquête de la journaliste Chelsea G. Summers (et à quelques recherches complémentaires). L’aspect sexiste de cette absence de poches sur les vêtements de femmes est résumé brillamment dans une phrase qu’a prononcée le styliste Christian Dior, en 1954:

«Les hommes ont des poches pour ranger des choses, les femmes pour la décoration».

Bon sang mais c’est bien sûr! Les femmes n’ont pas besoin de poches, car ce sont des potiches. Quand elles s'habillent, c’est pour être belles, et c’est tout. Voilà ce que suggère l’absence de poches sur les vêtements de femmes.

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Les poches des femmes comparées à des vagins

Mais le plus intéressant dans cette enquête est qu’elle montre que cette absence de poches n’est pas toujours allée de soi. Elle est le résultat d’une discrimination sexiste, apparue au XIXe siècle.

Il fut un temps en effet, il y a quelques deux cents ans, où tout le monde avait des poches. C’était de grandes poches, détachables, que l’on portait par-dessus ou en dessous du vêtement. Les femmes s’en servaient pour glisser leurs courses, et tout un tas de petits objets. Il était indispensable d’avoir des poches que l’on puisse enfouir sous les vêtements, pour ne pas attirer le regard d’éventuels brigands.

Poupée en jupon et chemise portant une paire de poches, c.1760 (détail). Manchester Art Gallery.

L’utilité des poches est telle qu’à la fin du XVIIe, celles des hommes sont désormais cousues sur leurs pantalons et vestes. Mais les vêtements de femmes ne connaissent pas la même transformation. Leurs poches restent détachables, et la vision qui est portée sur elles est assez ambiguë, comme le raconte l’historienne Ariane Fenneteaux .

Si pour les femmes des classes moyennes, les poches sont «l’accessoire indispensable de la femme d’intérieur précautionneuse lui permettant d’avoir sur soi fil et aiguilles», les poches des femmes de milieu populaire ne sont pas regardées avec la même «bienveillance sexiste».

Les poches sont implicitement comparées à des vagins exhibées à l’extérieur, et des outils d’émancipation qu’il faut mater:

«Dans la satire graphique, des mœurs légères sont souvent associées à des poches visibles ou suggérées dont l’accessibilité semble signaler la disponibilité sexuelle (...). Les commentateurs et les satiristes se complaisent à imaginer le chaos supposé des poches gigantesques des femmes, sorte de terra incognita à la fois fascinante et légèrement inquiétante, dont la confusion pléthorique reflète les transformations sociales amenées par la révolution de la consommation.»

«Le sexe féminin ne peut pas rivaliser s’il n’a pas de poches»

Les contempteurs des poches féminines ont fini par gagner, à la fin du XVIIIe siècle. Celles détachables ont disparu, remplacées par le réticule, l’ancêtre du sac à main. Finies les poches qu'on pouvait cacher:

«Enlevez ces poches que les femmes pouvaient cacher sous leurs vêtements, et vous limitez instantanément la capacité des femmes à se mouvoir dans l’espace public, à transporter sur elles des écrits séditieux ou des lettres d’amour compromettantes, ou tout simplement à voyager seules», commente l’article de Racked. 

A la fin du XIXe, des associations de femmes et de féministes vont se rassembler pour demander des vêtements plus confortables et pratiques, comme la «Rational Dress Society», fondée en 1891. Huit ans plus tard, un article du New York Times se fera le relais de leurs revendications, estimant que «maintenant que nous sommes civilisés, nous avons besoin de poches (...), le sexe féminin ne peut pas rivaliser s’il n’a pas de poches».

Peu de choses ont changé depuis cette déclaration aux allures de manifeste du New York Times, du moins pour ce qui concerne les poches des femmes sur leurs vestes et manteaux. Hillary Clinton arbore dans ses meetings des pantalons, mais aussi des vestes parfaitement sans poches. Comme les femmes du XIXe siècle, elle doit aussi, à sa manière, montrer aux électeurs masculins qui lorgnent vers Donald Trump qu’elle n’a rien à cacher.

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