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En Syrie, la stratégie d'Obama est la définition même de la folie

KARAM AL-MASRI / AFP

KARAM AL-MASRI / AFP

Encore une fois, les États-Unis ont tendu la main à la Russie en espérant un miracle. Sans surprise, c'est donc une énième trêve qui part en lambeaux.

La dernière tentative diplomatique pour ramener le calme en Syrie semble être bien partie pour échouer. Lundi 19 septembre, après une semaine de blocage de l'aide humanitaire et de violations du cessez-le-feu, c'est un convoi de l’ONU et du Croissant-rouge arabe syrien (Cras) qui a été pris pour cible dans la province d’Alep, très probablement bombardé par l'aviation russe. La moitié du personnel humanitaire a été tué, y compris Omar Barakat, le directeur régional du Cras.

Une frappe survenue à peine quelques minutes après l'annonce de la fin du cessez-le-feu par le président syrien, Bachar el-Assad. Dans une Alep assiégée, des dizaines d'autres personnes ont été tuées et blessées dans le pilonnage de quartiers tenus par les rebelles.

Les restes d'une OFAB, une bombe à fragmentation de fabrication russe, ont été découverts dans les ruines d'un entrepôt du Cras, et les enquêteurs américains ont conclu qu'elle a été larguée d'un Soukhoï Su-24 de l'armée russe. Peu après ce bombardement –qui a duré près de deux heures–, Stephen O’Brien, le secrétaire général adjoint des Nations unies aux affaires humanitaires, a estimé que l'attaque pouvait constituer un «crime de guerre».

Des événements qui, si leurs conséquences risquent d'être dévastatrices, n'ont absolument rien de surprenant. Le gouvernement russe, sans parler du régime de Bachar el-Assad, n'a jamais été un partenaire fiable pour la paix en Syrie. Ce qui n'empêche pas l'administration Obama d’œuvrer, une nouvelle fois, à un accord qui vise à collaborer avec le gouvernement russe.

La Russie et l'«univers parallèle»

Malgré cette flagrante violation du droit international, le Secrétaire d’État américain, John Kerry, a déclaré à la tribune du Conseil de sécurité de l'ONU que le cessez-le-feu n'était «pas mort». Pour l'administration Obama, sans doute que l'intensification des combats en Syrie –y compris le bombardement délibéré d'un centre médical de Khan Touman qui a tué 13 personnes mardi soir– n'est que le fruit d'un délire collectif.

Si Kerry a aussi déclaré aux autorités russes qu'elles vivaient dans un «univers parallèle» pour nier leur implication dans l'attaque du convoi humanitaire, reste qu'il cherche à persévérer dans un accord déjà caduc la semaine précédente.

Pour l'administration Obama, la crise syrienne doit être abordée sous le prisme de la lutte contre le terrorisme. Sauf que sur le terrain, de tels échecs diplomatiques ne font que fortifier des extrémistes comme ceux d'al-Qaïda, qui a tôt fait de se présenter comme un allié de l'opposition fiable et nécessaire, œuvrant uniquement à libérer la Syrie du régime Assad. En s'enracinant si profondément dans la dynamique révolutionnaire syrienne, et en prétendant remplir le vide laissé par les insuffisances de la communauté internationale, al-Qaïda voit donc sa propagande renforcée par les défaillances américaines, ou ce qui est perçu comme tel. La réalité n'est évidemment pas hermétique aux échecs américains –nos adversaires les transforment rapidement en victoires.

À l'heure actuelle, et contrairement aux espoirs de certains, tout le monde devrait être au courant que le gouvernement russe n'a rien d'un remède aux atrocités du régime Assad

Les États-Unis aurait dû revenir depuis longtemps sur l'indignité de leur stratégie syrienne. L'essor d'al-Qaïda et de l’État islamique est un symptôme du conflit, et le conflit est en lui-même un symptôme d'une gouvernance en faillite. En choisissant un traitement symptomatique à la crise syrienne, Washington ne fait que diminuer ses chances d'une guérison réelle et durable de la maladie.

Bachar el-Assad ne lâchera jamais

À l'heure actuelle, et contrairement aux espoirs de certains, tout le monde devrait être au courant que le gouvernement russe n'a rien d'un remède aux atrocités du régime Assad. Pendant une semaine entière, le gouvernement syrien a royalement ignoré les demandes de Moscou et déchiqueté un accord de cessez-le-feu qui, globalement, était de fabrication russe. Le régime a aussi renforcé ses positions autour d'Alep, amassé stratégiquement des troupes en face de Jisr al-Choghour, au nord du pays, et son aviation a été accusée d'avoir bombardé des faubourgs d'Alep, le nord de Homs et des quartiers de Deraa, au sud. Et à peine la fin du cessez-le-feu annoncée par le gouvernement Assad, les Russes ont donc sauvagement frappé un convoi humanitaire destiné à 78.000 civils.

En décidant de s'essuyer les pieds sur cet ultime effort diplomatique, le régime syrien devrait nous faire comprendre, enfin, une réalité depuis longtemps évidente: Bachar el-Assad n'a aucune intention de quitter le pouvoir et il fera tout ce qui lui est possible pour y rester: il remplira ses prisons à un rythme industriel, il torturera, usera d'armes chimiques, de barils de TNT, de bombes incendiaires, de bombes à fragmentation, assiégera des populations comme un tyran du Moyen Âge. Aucune méthode n'est exclue, rien n'est trop barbare, tant que les moyens autorisent ses fins. Exception faite de quelques coups de poing frappés timidement sur la table, et d'un accord signé en 2013 sur la destruction de l'arsenal chimique syrien –qui en a visiblement laissé de côté et ignoré des attaques au chlore– les États-Unis ont toujours choisi de ne pas défier directement le régime syrien et ses cruelles tactiques. Ce qui explique pourquoi le régime syrien n'a jamais cessé de les employer.

Le temps de la timidité est depuis longtemps révolu. Il y a cinq ans, la crise syrienne était un problème local, aujourd'hui, il est international. L'indécision du gouvernement américain, son aversion au risque, le décalage total entre ses paroles et ses actes, et l'échec patent de ses «lignes rouges» nous place aujourd'hui face à une stratégie qui, au mieux, peut être décrite comme insensible et hypocrite. Au pire, Washington aura indirectement contribué à la destruction totale d'un État-nation, en contraction directe avec ses intérêts sécuritaires intérieurs les plus fondamentaux et ses valeurs les plus chèrement défendues.

Manquements américains = succès d'al-Qaïda

Des défaillances qui remontent aux premiers soubresauts de la guerre civile syrienne. Si, en juillet 2011, l'administration Obama allait déclarer que le régime Assad avait perdu sa légitimité, elle mettra plus d'un an avant d'appliquer une politique cohérente de soutien à l'opposition –qui se limitera longtemps à l'envoi de nourriture et de fournitures non létales. Ensuite, la CIA se chargera de recruter, de former et d'équiper l'Armée syrienne libre, avec quelques succès, sauf que l'engagement américain fera bien pâle figure comparé aux efforts souvent non coordonnés de la Turquie, de l'Arabie saoudite ou encore du Qatar. Comme si les autorités américaines voulaient le départ d'Assad, mais en laissant à leurs alliés régionaux –que des fonctionnaires américains, en privé, estimaient très peu dignes de confiance– le gros du travail.

Et pour quel résultat? Quasiment un demi million de morts, plus d'un million d'individus assiégés et 11 millions de déplacés. Une catastrophe migratoire qui aura contribué à la hausse du racisme en Europe et la marche vers le pouvoir de partis et de politiques d'extrême-droite, tandis que la concentration de djihadistes en Syrie dépasse aujourd'hui tous les records historiques détenus par un seul pays. Oubliez deux secondes la menace que représente l’État islamique: la Syrie accueille aujourd'hui une autre succursale d'al-Qaïda, le Front Fatah al-Cham –ex Front al-Nosr – soit la branche d'al-Qaïda la plus compétente, la plus habile politiquement et la plus puissante militairement de toute l'histoire de l'organisation terroriste. Le commandement central d'al-Qaïda s'est lui-même offert une nouvelle jeunesse en Syrie, qui héberge quasi certainement son nouveau numéro deux. La formule est assez simple à comprendre: manquements américains = succès d'al-Qaïda.

Pour les civils, qui est jugé le plus fiable?

Après plusieurs années à ignorer cette menace, les décideurs politiques américains lui ont enfin accordé un peu d'attention cette année. Trop tard. Les échecs répétés de Washington ont offert aux djihadistes le temps et l'espace qu'il leur fallait pour modeler la dynamique de la guerre à leur image, et faire en sorte que les frappes américaines comme russes ne fassent que saper l'influence des États-Unis et renforcer celle d'al-Qaïda. La triste vérité, c'est que la plupart des Syriens vivant dans les zones contrôlées par l'opposition considèrent aujourd'hui al-Qaïda comme plus fiable et plus compétent que les États-Unis quand il s'agit de protéger leur vie. Difficile de trouver un signe moins équivoque de défaite politique.

Vu ce que les États-Unis (n')ont (pas) fait en cinq ans, le régime Assad est par trop familier de l'hésitation de Washington face à tout ce qui s'approche de près ou de loin de la force

Face à cette situation, et pour tenter de redresser la barre, les États-Unis doivent admettre cinq points essentiels. Le premier, c'est qu'Assad n'est pas et ne pourra jamais être une solution pour la Syrie. Il n'existe tout bonnement aucun scénario dans lequel une frange suffisante de l'opposition acceptera de se plier à son joug. Plus longtemps Assad reste au pouvoir, plus les extrémistes en profiteront.

Le deuxième, c'est qu'il n'y a pas de solution purement militaire au conflit –un accord négocié est la seule trajectoire possible vers la stabilité. Reste qu'Assad ne prendra jamais le moindre processus politique au sérieux s'il n'est pas sous le coup de sérieuses pressions– ce que les États-Unis ont pour l'instant tout fait pour ne jamais mettre en œuvre.

La quête d'alternatives

Pour arriver à un accord négocié, les diplomates doivent garder un troisième point à l'esprit: non seulement une partition ne résoudra pas le conflit syrien, mais elle ne fera probablement qu’exacerber ses facteurs actuels et en créer de nouveaux. L'opposition à la partition est sans doute l'un des seuls points d'accord entre les communautés hostiles et acquises à Assad.

Quatrièmement, pour lutter contre al-Qaïda en Syrie, les bombes et les balles ne suffiront pas. Les vaincre exige de créer une alternative qui leur soit plus désirable et plus durable. En ayant réussi à s'intégrer dans l'opposition et à conquérir la population en se présentant comme un allié militaire (et non pas politique), al-Qaïda ne relève plus d'un problème de contre-terrorisme classique. Nous devons les supplanter, ce qui dépasse le simple recours à des moyens conventionnels, comme des frappes aériennes.

Enfin, si l’État islamique est un adversaire que les États-Unis peuvent largement combattre indépendamment de la crise syrienne, il demeure un mouvement terroriste asymétrique et opportuniste. On peut donc s'attendre à ce qu'il poursuive son exploitation du conflit syrien à ses propres fins. Si Assad reste au pouvoir et que le conflit continue ou s'aggrave, l’État islamique aura toujours de quoi alimenter sa chair à canons.

Questionnés sur l'échec de leur stratégie en Syrie, des cadres de l'administration Obama –et le président en personne– n'ont eu de cesse de répondre avec un cynisme farouche: «Que peut-on faire d'autre?», comme s'il n'y avait aucune alternative. En réalité, il y a en a, mais elles exigent une plus grande détermination des États-Unis à tous les points de vue –militaire, diplomatique, culturel etc.

Trop tard?

La protection des civils doit rester le point focal de cette stratégie générale, mais elle doit s'appuyer sur des conséquences réelles et perceptibles pour leurs bourreaux. Vu ce que les États-Unis (n')ont (pas) fait en cinq ans, le régime Assad est par trop familier de l'hésitation de Washington face à tout ce qui s'approche de près ou de loin de la force. Une posture velléitaire dont Damas n'a cessé de tirer profit. Si les États-Unis espèrent développer une politique syrienne efficace, cela doit changer, et vite.

Pour bon nombres de spécialistes, soit il est trop tard pour sauver la Syrie, soit il nous faut attendre un nouveau président à Washington. Le premier argument n'est pas encore vrai, mais le second fera beaucoup pour qu'il le devienne. Les sceptiques peuvent ridiculiser leurs détracteurs autant qu'ils le veulent –mais on est en droit d'espérer qu'après cinq ans d'échecs répétés, ils admettent enfin leurs erreurs. En attendant, nos écrans de télé sont là pour nous montrer les conséquences de cette stratégie indigne– jusqu'au jour où elles viendront nous frapper en bas de chez nous.

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