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Entre trolls et insultes, Twitter est un terrain miné pour les spécialistes du djihad

Temps de lecture : 4 min

Sur le réseau social, les observateurs du terrorisme islamiste sont sans cesse exposés aux écarts de langage. L'un d'entre eux, excédé, a même temporairement quitté la plateforme récemment.

Twitter / Andreas Eldh via Flickr CC License by.
Twitter / Andreas Eldh via Flickr CC License by.

À la fin du mois d'août, le blogueur et observateur français réputé de l'actualité du terrorisme Abou Djaffar (c'est son pseudonyme) claquait temporairement la porte de Twitter. La cause? Sa lassitude devant les attaques répétées d'internautes qui avaient pris l'habitude de le gratifier de noms d'oiseaux à chacun de ses tweets portant sur la situation au Moyen-Orient ou le djihadisme.

Le ras-le-bol d'Abou Djaffar était ainsi ciselé dans un billet de blog: «Mais il y a l'autre face de cette merveille qu'on appelle internet, il y a les trolls, les gros lourds, les frustrés, les mythomanes gavés de leur propre médiocrité, les idiots inutiles débordant de leur détestation aveugle de la complexité du monde.» En conséquence de quoi, il annonçait que, «pour continuer à réfléchir», il se mettait quelques temps en retrait de la twittosphère. Depuis, il a repris ses gazouillis sur le célèbre réseau mais sa colère reste intacte. La question de savoir s'il est encore possible de discuter sérieusement du djihadisme sur les réseaux sociaux sans que les choses ne dégénèrent sous les coups de boutoir des trolls ou d'internautes en colère aussi.

«Je ne suis jamais agressé par des islamistes sur Twitter»

Lorsqu'il revient sur son ras-le-bol aoûtien, Abou Djaffar s'exclame:

«J'en avais marre d'être attaqué par certains de manière si grossière. J'ai un blog qui est lu, un compte Twitter suivi par 17.000 followers et tout le monde connaît mes positions. Je suis un type qui, dans sa carrière précédente [le blogueur est un ancien de la DGSE et du Quai d'Orsay, ndlr], a lutté contre le djihadisme et maintenant écrit sur ce qu'il faudrait faire. Mais j'ai un défaut, c'est que je réponds...»

On peut s'attendre à ce qu'un ancien de l'antiterrorisme soit en butte aux agressions virtuelle d'islamistes, voire de djihadistes –après tout, Twitter n'en manque pas. Pas du tout. «Je ne suis jamais agressé par des islamistes sur Twitter. Parfois, il m'arrive d'avoir des discussions vives avec des gens proches des Frères musulmans, notamment. Des djihadistes me suivent mais ne me parlent quasiment jamais. Ceci dit, j'ai parfois discuté, publiquement, de points religieux, par exemple, avec certains d'entre eux», explique Abou Djaffar. «Non, ceux qui m'agressent sont des gens d'extrême-droite ou de la droite dure, rétifs aux arguments, qui me traitent de "collabo", de "bisounours". Il y a aussi des "laïcards" tunisiens ou marocains. Souvent, ce sont des gens qui ne vous lisent pas et se projettent sur vous, sur ce que vous représentez. Certains sortent de nulle part et disent que vous ne comprenez rien. Les échanges sont alors soit insultants, soit carrément diffamants.»

Depuis son retour sur Twitter, Abou Djaffar n'hésite plus: il bloque les importuns les moins polis. Ces altercations sont pour lui le signe d'une tension grandissante dans la société sur ces questions, de positions politiques de plus en plus tranchées, voire radicales.

«Une agora à ciel ouvert»

Un observateur reconnu du djihadisme, très actif sur les réseaux sociaux, connaît bien ces disputes. Il rappelle en préambule que «la question du terrorisme, celle de l'islamisme, n'ont jamais été des sujets qu'on pouvait traiter dans la sérénité». Cette nervosité semble cependant inhérente à une plateforme de débat comme Twitter: «Sur un même tweet, on peut voir se répondre un djihadiste, un ancien de la DGSE, un journaliste étranger... C'est une agora à ciel ouvert.» Si les profils sont variés, les motifs d'accusations en tous genres le sont tout autant:

«Il y a tout d'abord les gens qui accusent les spécialistes du djihadisme de relayer la propagande djihadiste. Et puis, certains twittos pro-al-Qaida vont vous accuser de faire la propagande de l'État islamique, et inversement. En ce qui me concerne, c'est simple: je réponds jusqu'au moment où on m'insulte.»

L'insulte, arme chérie des cyberactivistes

Twitter encourage-t-il, accélère-t-il ces écarts ou n'est-il qu'un révélateur? Ce qui est sûr selon Sihem Najar, qui est chargée d'un programme de recherche consacré aux rapports des jeunes avec les processus de transitions démocratiques au sein de l'Institut Supérieur des sciences humaines de l'université de Tunis, c'est que le cyberactivisme a changé la donne.

La chercheuse a eu l'occasion d'en analyser le cours après la révolution tunisienne et cette expertise a fourni la matière d'un cycle de livres (dont elle a coordonné la rédaction) dédié à cette question. La dernière publication de la série a pour titre Les réseaux sociaux sur internet à l'heure des transitions démocratiques. Trois ans après la parution de cet ouvrage, Sihem Najar estime que «ce qui est sûr, c'est que l'activisme sur internet est un activisme politique mais très hétérogène. Il peut mêler des djihadistes à des acteurs de la société civile, entre autres. Les réseaux sociaux sont le lieu d'une socialisation politique, mais elle n'est pas toujours maîtrisée.»

Dans l'article qu'elle a écrit dans ce même livre, l'universitaire Racha Mezrioui va plus loin: elle écrit que l'insulte tient une place centrale dans les débats politiques sur les réseaux sociaux. L'injure a valeur de filtrage en témoignant «d'une volonté de sélectionner les publics susceptibles d'être capables de suivre» l'internaute à l'origine de celle-ci. Elle contribue aussi, pour l'internaute, à bâtir un discours sur soi car, dit-elle, l'insulte se fait, en tout cas pour les cyberactivistes, «signe distinctif permettant de construire une identité spécifique».

Sans modération

La (quasi) toute-puissance de l'agressivité, de l'outrance sur les réseaux sociaux semble consubstantielle à ces derniers. Sihem Najar constate: «Twitter et Facebook constituent des espaces ouverts. Dans ces espaces ouverts, il n'y a plus de censure, plus de contrôle et donc plus de régulation.» Cette absence de modération est d'ailleurs au cœur de la colère d'Abou Djaffar:

«J'adore Twitter car c'est une porte d'entrée sur des blogs, des articles, des émissions ou des personnages qu'on aurait pas connus sans ça, mais c'est un outil non régulé. Ce qui m'énerve, c'est l'impunité totale dont bénéficient des gens insultants. Franchement, je n'attends plus rien de la structure de Twitter mais je crois qu'elle gagnerait à faire preuve de plus de décence. Quand on a édicté une charte et qu'on est incapable de la faire respecter, on perd en crédit.»

Rien ne préfigure la fin du règne des trolls ou des mauvais coucheurs sur les réseaux sociaux. En revanche, les djihadistes et leurs sympathisants accordent de plus en plus leur préférence à une autre plateforme, Telegram. Organisée autour de chaînes et de groupes de discussions plus hermétiques, celle-ci est moins propice aux attaques verbales gratuites. Mais à en juger par l'utilisation qu'en fait Daech, on y échange bien plus que des insultes.

Robin Verner Journaliste

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