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L'enseignement du turc, une bonne idée qui a viré à la paranoïa

JACQUES DEMARTHON / AFP

JACQUES DEMARTHON / AFP

Lancé par Jack Lang en 1995, ce dispositif souffre aujourd'hui de soupçons de dérives communautaristes et de la dégradation des relations franco-turques. Un nouveau souffle est-il encore possible?

L’enseignement du turc dans les écoles de la république française, c’est un peu comme l’institution de l’islam turc dans les mosquées françaises. L’État français «sous-traite» à l’État turc qui choisit et salarie lui-même les fonctionnaires (enseignants ou imams) qu’il envoie en France. Ainsi, la France ne débourse pas un sou et la Turquie peut garder la main sur la communauté immigrée d’origine turque.

Pour l’école, on aurait pu espérer autrement. À 62 ans, Murat Erpuyan en sait quelque chose, lui que rien ne prédestinait à enseigner le turc au lycée de Nancy. Ce fils de colonel, républicain et laïc militant, diplômé de sciences politiques, était arrivé en 1978 en France pour étudier l’économie européenne. C'est alors qu’en 1995, Jack Lang institue l’enseignement du turc dans les collèges et lycées.

Le ministre de l’Éducation nationale et de la Culture concocte le projet sous l’ombre tutélaire de Yaşar Kemal, l’un des écrivains préférés du président Mitterrand, et avec l'aide de l’anthropologue français d’origine turque Altan Gokalp. La Turquie n’est alors  pas officiellement candidate à l’Union européenne mais le traité d’Union douanière signé fin 1995 s’annonce prometteur pour les échanges commerciaux. Et puis, le turc ne fut-il pas l’une des premières langues étrangères enseignées en France –au sein de l’ancêtre de l’Inalco– dès le XVIIe siècle grâce à Colbert? Le décret passe comme lettre à la poste. Les Français ne sont pas encore turcophobes.

«Le  projet, se souvient Murat Erpuyan, c’était que le turc devienne une langue étrangère à égalité avec l’allemand ou l’espagnol. Enthousiaste, je décide d’aller voir le Proviseur du lycée Poincaré de Nancy pour lui en parler. Celui-ci accueille très favorablement l’idée, il est prêt à ouvrir une classe et me voilà du jour au lendemain embringué comme professeur de turc…»

200 millions de turcophones dans le monde

En Turquie, le quotidien Milliyet (centre gauche à l’époque) salue l’initiative. Il publie la photo de Murat Erpuyan, aux côtés de son premier groupe d’élèves. Vingt ans plus tard, l'homme est toujours au poste, et le nombre de professeurs certifiés (7) n’a pas augmenté. Du Cours préparatoire à la Terminale, on estime à un peu moins de 23.000 le nombre d’élèves qui suivent des cours de langue turque alors qu’il y a un potentiel de 70.000 élèves, turcs ou franco-turcs. Sans parler de ceux strictement français qui pourraient être intéressés…

Utilisant l’alphabet latin depuis 1928, le turc est une langue agglutinante, aux antipodes du français et de sa construction mais il est bien plus accessible que le chinois et parlé par 200 millions de personnes. De plus en plus appréciée en France, sa littérature, riche , variée, foisonne. Pourtant, le rêve de Jack Lang, Altan Gokalp et Yasar Kemal est enfoui dans les limbes.

Certes, la France n’a pas comme les Pays-Bas en 2004 interdit l’enseignement du turc (et de l’arabe) dans le primaire et le secondaire. Il y a d’ailleurs un beau projet expérimental de classes bilingues turc/français dans l’Académie de Besançon, intelligemment piloté par Ergun Simsek. Mais dans l’Ouest de la France, le lancement d’une classe de 6e bilingue comprenant pour moitié des élèves franco-turcs, pour autre moitié des élèves français sans attache particulière avec la culture turque s’est heurté à l’incompréhension des autorités académiques.

«Le turc reste clairement dans les esprits des chefs d’établissement, des enseignants et même au niveau de l’Académie, une langue d’immigrés et non une langue étrangère de droit commun, comme le sont anglais, allemand, espagnol, italien ou portugais», écrit Stéphane de Tapia, chargé de mission à l’Inspection générale de l’Éducation nationale (IGEN).  

«Le problème fondamental, c’est que l’enseignement du turc en France est bicéphale, c’est-à-dire qu’il est enseigné soit comme une langue étrangère soit comme une langue et culture d’origine», explique Mehmet Ali Akinci, professeur d’université, spécialiste reconnu du bilinguisme. Avec du côté «turc langue étrangère», une toute petite équipe (six Franco-turcs et une Française) de professeurs certifiés pour quelques 3.200 élèves de lycée. Et du côté «turc langue et culture d’origine», autour de 200 enseignants (les «Elco») envoyés de Turquie pour cinq ans maximum, choisis et payés (2.105 euros) par le ministère de l’Éducation nationale turque. Eux s’adressent aux 19.261 élèves de primaire et de collège. De façon plus informelle, il  arrive aussi aux Elco d’aider les nombreux adolescents qui veulent passer le bac de turc mais ne peuvent suivre de cours dans leur lycée faute d’enseignants.

Premiers soupçons

L’instauration des Elco remonte à 1978. Elle ne concerne pas que les Turcs mais également les Algériens, les Croates, les Espagnols, les Italiens, les Marocains, Les Serbes et les Tunisiens, ainsi que le montre ce graphique du ministère de l’Éducation nationale.

Le système part plutôt d’un bon sentiment. Dans les années 1970, l'État français se dit que puisque les immigrés sont destinés à rentrer dans leur pays, il faut permettre à leurs enfants de ne pas couper le contact avec leur langue et culture d’origine, d'où ces enseignements spécifiques. Or, près de quarante ans plus tard, les immigrés turcs, comme les autres, ne sont pas repartis. Ils ont fait souche et ont pris la nationalité française. Le système des Elco est cependant toujours en place.

Mais le Quai d’Orsay et le ministère de l’Éducation nationale n’ont toujours pas droit de regard sur le choix de ces fonctionnaires turcs (203 pour cette rentrée de septembre) qui vont pourtant travailler plusieurs années au sein des écoles publiques françaises.

Or, «il existe une sérieuse suspicion et notamment ces derniers temps, sur le fait que les Elco sont choisis parmi les fonctionnaires dévoués au pouvoir qui veut garder la main sur la communauté turque de France», s’exclame Murat Erpuyan.  

«Les Elco sont il est vrai recrutés par des fonctionnaires de l’État qui tiennent compte de la force politique en place mais ça n’est pas nouveau, rétorque Mehmet Ali Akinci.  Ils ont souvent été choisis sur des critères politiques. Avant que ce ne soient des fidèles du Parti de la Justice et du développement (AKP), ce furent des sympathisants du Parti de l’action nationaliste ou bien du Parti de la Juste voie. Le vent tourne, les enseignants aussi….»    

De l’avis général, ces «enseignants Elco» arrivés de Turquie maîtrisent de moins en moins bien la langue française, voire ne la maîtrisent pas du tout.

«Ils proviennent d’établissements publics. Ils sont professeurs des écoles, en collège et parfois en lycée et ne sont pas vraiment formés pour enseigner à des enfants bilingues», confirme Mehmet Ali Akinci.

Le risque du communautarisme

Voilà donc quelques années que les Elco sont sujets de polémique. Dernière en date en 2013, avec la fuite dans le Journal du Dimanche (JDD) et le Figaro, d’un rapport remis aux services du Premier ministre par le Haut Conseil de l’Intégration (HCI). L’État turc est tout particulièrement dans le viseur. Les auteurs se sont en effet étonné du contenu du guide de l'enseignant édité en 2010 par le ministère de l'Éducation turc et utilisé par certains Elco de Turquie travaillant en France.

«Ainsi, le chapitre V de cet ouvrage intitulé Foi, islam et morale insiste sur l'importance de croire en Allah, un des principes de la foi, et sur la nécessaire acquisition par les élèves d'une bonne connaissance de la vie du prophète Mahomet dont l'importance doit être mise en valeur.» 

Pour conclure: «Les conditions de diffusion de l'enseignement du turc s'avèrent extrêmement préoccupantes.» 

Il semble que le recrutement de ces Elco soit de plus en plus difficile. (Cette année, cinq postes n’auraient pas été pourvus). Certains de ces professeurs sont même issus des Imam Hatip (écoles publiques formant des prédicateurs et imams) tandis que des parents d’élèves se sont plaints ici ou là que l’enseignant en charge de leur enfant n’était même pas professeur de turc ou de langues (français, anglais…).

«Susceptibles de renforcer les références communautaires, les Elco peuvent conduire au communautarisme. Certains interlocuteurs craignent même que les Elco deviennent des catéchismes islamiques», écrivent les rapporteurs. 

«Une histoire de gros sous»

Loin d’être le premier et le seul à exprimer des inquiétudes, Bruno Le Maire interpelle le Premier ministre Manuel Valls en mars 2015 et demande la suppression des Elco. En avril 2016, Najat Vallaud-Belkacem annonce que ceux-ci seront remplacés par les enseignements internationaux de langues étrangères (Eile).

La réforme prévoit que les compétences des élèves seront «systématiquement évaluées». Les enseignants devront «parler parfaitement le français» et leur qualité être «renforcée» mais ils seront cependant toujours envoyés et payés par les pays partenaires. Pour l’enseignement du turc, cette réforme n’entrera en application qu’en 2018.   

«En vérité, c’est d’abord une histoire de gros sous, déclare un brin découragé Mehmet Ali Akinci dont l’étude sur Le bilinguisme des enfants turcophones issus de familles immigrées est à paraitre prochainement. Si on veut améliorer la qualité des enseignants, on pourrait très bien recruter des étudiants turcophones en France  aux départements de Turcologie à l’Inalco ou à Strasbourg, les former et les envoyer deux ans dans une université turque. Ça donnerait du boulot à plein de jeunes français ou franco-turcs qui en cherchent. Mais comme pour les imams étrangers dans les mosquées, ça arrange la France d’avoir plus de 200 enseignants turcs dans les écoles primaires et collèges sans sortir un sou et ça arrange la Turquie de conserver une influence sur les populations immigrées  par le biais de ses fonctionnaires.» 

Seulement  le fossé se creuse  entre régression du service public français et émergence d’un État turc se dotant d’importants outils d’expansion culturelle et d’influence.   

Exemple: lors des épreuves du baccalauréat 2015, le texte proposé au commentaire des 4.276 candidats traitait de «ce qu’est et de ce que n’est pas la laïcité». Il invitait à réfléchir sur son application comparée en France et en Turquie.

Levée de boucliers; des élèves turcs dénoncent ce sujet «vraiment trop dur» et «vraiment très politique». Une pétition a même été lancée pour protester contre ce choix. Elle a récolté 421 signatures. Le nom de Murat Erpuyan a circulé comme l’auteur probable de ce sujet considéré comme provocateur…

Sur les réseaux sociaux, un certain Yusufsan réagissait: «Au sens étymologique son nom est arménien. J’avais entendu parler de ces arméniens qui était devenu professeur de turc profitant pour ce venger sur les turcs » écrit-il [les fautes d’orthographe sont d’origine, ndlr].

Un potentiel inexploité

«C’est la paranoïa et le complotisme qui découle d’un conservatisme galopant en Turquie importés en France au cœur de l’école de la république française», conclut Murat Erpuyan qui a été soutenu par l’inspection générale.

Lui-même «enfant Elco», l’avocat franco-turc Selçuk Demir juge cependant que  «les sujets du bac turc sont beaucoup plus difficiles que dans les autres langues vivantes.  L’organisation de l’épreuve est chaotique. Il y a un désintérêt manifeste de la part des autorités françaises pour l'enseignement de la langue turque et la volonté systématisée de ne pas pousser les futurs bacheliers à choisir le turc au bac…»

Comme l’enseignement de l’arabe, celui du turc est souvent perçu comme un danger pour l’intégrité nationale voire un facteur de communautarisme. Or, près des deux tiers des élèves turcs et franco-turcs ne suivent pas de cours alors qu’il y a une forte demande au niveau secondaire. «On pourrait ouvrir des classes à Metz et Forbach si on en avait les moyens», dit Murat Erpuyan.

«Et puis à Saint-Dié-des-Vosges, à Epinal et plus encore à Sarrebourg», complète Stéphane de Tapia, chargé de mission à l’Inspection générale de l’Education nationale. Ce dernier craint que de plus en plus de familles envoient leurs enfants vers l’une des écoles privées «turques» hors contrat implantées en France. Elles sont déjà au nombre de six: à  Strasbourg, Lingolsheim, Schiltigheim, Clichy-sous-Bois et Villeneuve Saint-Georges.

Quelle stratégie?

L’une est affiliée au Ditib (Union des Affaires culturelles turco-islamiques en Europe), une autre à la Confédération islamique Milli Görüs, la suivante déclare «enseigner les valeurs de la république et islamiques, en se réclamant de la pédagogie de Célestin Freinet». Elles peuvent recevoir des subventions de l’État turc si ce n’est que deux d’entre elles s’inspirent des enseignements de l’imam Fetullah Gülen, celui-là même accusé par le Président Erdogan et le gouvernement turc d’avoir fomenté le coup d’État du 15 juillet.

Tout occupé à sa réforme des Elco, le ministère de l’Éducation nationale, qui a évidemment d’autres urgences, a-t-il pris la mesure de ce dossier brûlant des «écoles turques» hors contrat? (Il n’a en tout cas pas donné suite à nos demandes d’interviews à ce sujet).   

Car l’État turc est mieux organisé et plus efficace que bien des pays arabes. Il possède une véritable stratégie politique et des moyens financiers importants. Et il a parfaitement intégré l’usage qu’il pouvait faire de ces cours turcs au sein de l’école publique, ou dans le cadre d’établissements privés, pour asseoir son influence auprès des populations françaises d’origine turque.

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