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Avec Allo, les robots se mêlent encore un peu plus de notre vie privée, Google pourrait le regretter

Will Oremus, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 23.09.2016 à 12 h 03

Allo de Google nous demande d'échanger nos infos personnelles contre une intelligence artificielle. L'entreprise va-t-elle s'en mordre les doigts?

Google

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La première chose à dire sur Allo, la nouvelle application de messagerie de Google, c'est que le monde regorge d'applications de messagerie. Et qu'il y en a plein de Google, dont Hangouts et Duo. (Pour citer mon ancienne collègue Lily Hay Newman, il devrait d'ailleurs n'y en avoir qu'une –et elle devrait s'appeler Gchat). La presse s'emballe sur le lancement d'Allo et il y a de bonnes raisons d'y prêter attention. Mais y-a-t-il de bonnes raisons de l'utiliser? Rien n'est moins sûr.

En tant qu'application de messagerie, Allo semble... faire le job. Assez bien, d'ailleurs, dans la mesure où les différences entre les principales applications de messagerie sont quand même plutôt minimes. Si vous avez envie de communiquer avec quelqu'un par message texte, audio, ou avec des animaux rigolos, Allo est fait pour vous. L'interface est propre, facile à comprendre – sans chichis et agréable à utiliser, ce qui signifie que les ados vont probablement la détester.

Reste que ce n'est pas en étant «meilleure» que les autres qu'Allo est censée se différencier. C'est parce qu'elle est plus intelligente, nous vante Google. Cette «intelligence» désigne l'intelligence artificielle intégrée dans son «assistant», un robot serviteur qui vit à l'intérieur de l'application. Vous pouvez lui parler directement, comme avec Siri. Vous pouvez aussi l'inviter dans vos conversations avec d'autres humains pour qu'il vous conseille des réponses, des restaurants, qu'il vous relie aux infos pertinentes du Web ou d'autres applications. C'est un majordome de génie, mais aussi un gros fouineur. Ce qui n'a rien d'une nouveauté.

Robots partout

Les robots sont désormais omniprésents dans les applications de messagerie. Mais en matière d'IA, Google a aussi une belle longueur d'avance sur ses concurrents, autant sur un plan technique que théorique. Ce qui peut se révéler bien commode quand la machine doit répondre à «qui a gagné le match hier soir?» ou «à quelle heure est mon prochain rendez-vous?». Chez Apple, Siri est critiqué depuis longtemps pour ses réponses inutiles ou absurdes, parce qu'il a déjà du mal à saisir ce que vous lui baragouinez. Il y a eu des progrès notables ces derniers temps, mais la reconnaissance vocale et les techniques de recherche conversationnelle de Google tiennent toujours et vraiment le haut du pavé. Pour autant, «intelligent» n'est pas le meilleur adjectif pour qualifier l'assistant Google, si on prend l'intelligence humaine comme point de repère. «Moins débile» serait plus en phase avec la réalité.

Là où Allo semble prometteuse, c'est qu'il ne s'agit pas uniquement d'une ligne de communication ouverte entre deux personnes ou plus, mais d'un portail ouvert sur le monde extérieur et permettant d'en extraire des informations. Le genre de concept qui impressionne dans une salle de réunion de la Silicon Valley ou sur un blog spécialisé. Que la chose soit à tomber parterre quand vous cherchez un truc pour communiquer facilement avec vos amis et les membres de votre famille, la question reste elle aussi ouverte.

La fonctionnalité la plus ludique d'Allo est sa «réponse intelligente», qui s'occupe de répondre à votre place aux messages. Ce qui s'annonce bien cocasse quand on voit ce qu'elle suggère à un sexto ou à une photo de chien. Reste que la véritable utilité du bouzin, c'est de pouvoir envoyer rapidement une réponse standard à des messages qui ne demandent rien d'autre de plus élaboré. Selon Google, 10% des échanges dans son application Inbox commencent de la sorte, par des «réponses intelligentes» que les utilisateurs peuvent adapter ou envoyer telles quelles. En s'améliorant, la proportion va augmenter. Ce qui semble d'autant plus adéquat avec un chat, loin de la réalité relativement plus formelle du mail.

L'astuce qui sonne encore plus malin, c'est que l'assistant Google va faire attention aux termes et au ton que vous employez avec telle ou telle personne, pour vous conseiller la meilleure des «réponses intelligentes». Si vous dites «yo» à un pote, mais jamais à votre grand-père, Allo est censé s'adapter.

Tout ceci semble bien cool et futuriste, quoique pas forcément essentiel, du point de vue de l'utilisateur. Mais comme on en a désormais l'habitude avec Google, il y a un revers de la médaille pour ceux que le respect de la vie privée inquiète.

En mars, Google avait voulu rassurer son monde en annonçant qu'Allo serait crypté de bout en bout, et que les messages cesseraient d'être stockés indéfiniment. Mercredi, lors du lancement officiel de l'application, retournement de situation: par défaut, les chats sur Allo sont conservés, sauf si vous demandez à les supprimer. Et si vous voulez que vos échanges soient réellement privés, il faudra choisir le mode «Incognito», qui désactivera les fonctionnalités d'IA de l'application – ses principaux arguments de vente. Dans The Verge, Google justifie ces changements par le fait que les «réponses intelligentes» fonctionneront moins bien si l'IA n'a pas accès à l'historique des conversations.

Un test risqué pour Google

Une application de messagerie qui stocke votre historique de conversation ou qui rend optionnel le chiffrement n'a rien d'intrinsèquement nocive. Et les usagers d'autres services Google, comme Gmail, sont aujourd'hui familiers des avantages et des inconvénients qu'il y a à laisser l'entreprise stocker et consulter vos messages personnels. Sauf que le rétropédalage de Google aura été une grosse bourde stratégique, vu qu'au lancement de l'application, ce n'est pas son «intelligence» qui a fait les gros titres, mais ses risques en matière de confidentialité. Sur Twitter, Edward Snowden a même passé la moitié de la journée à dire aux gens de ne pas la télécharger.

L'indignation finira par se calmer, mais le phénomène révèle un plus gros problème pour Google et consorts. Comme je l'ai expliqué en long et en large au sujet des assistants virtuels, qu'ils facilitent nous vies est un objectif assez secondaire pour ces entreprises. Ce qu'elles veulent par dessus tout, c'est que leurs services s'immiscent de plus en plus profondément dans nos vies, que nous en venions de plus en plus à leur faire confiance et que nous puissions de moins en moins nous en passer –et que nous leur donnions l'accès à toujours plus de nos données. Si nous ouvrons la porte de notre quotidien à un robot, c'est aussi son créateur que nous faisons rentrer.

Allo teste notre disposition à accepter un tel compromis. Et vu les réactions, c'est un test qui pourrait ne pas s'avérer très concluant pour Google.

Will Oremus
Will Oremus (144 articles)
Journaliste
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