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«Bientôt, on fera une exposition Delacroix avec des posters... C’est hallucinant!»

«Why Not Judy Chicago?» Exhibition view at the CAPC musée d'art contemporain de Bordeaux, April to September 2016. Photo : Frédéric Deval

«Why Not Judy Chicago?» Exhibition view at the CAPC musée d'art contemporain de Bordeaux, April to September 2016. Photo : Frédéric Deval

Deux expositions récentes qui contenaient beaucoup de reproductions d'œuvres ont interpellé des visiteurs: ils craignent que cette pratique ne s'amplifie, creusant le fossé entre musées pauvres et musées riches, capables de faire venir de «vraies» œuvres.

Des dizaines et des dizaines de personnes se pressent devant la Joconde. Les flashs s’activent et les visiteurs s’extasient devant l’œuvre. Ou plutôt, sa parfaite copie. Les attaques d'un collectif de tagueurs de toiles de maîtres se sont multipliées dernièrement, exposant Mona Lisa, après l’épidémie de bactéries synthétiques du début de l’année, à de nouveaux risques. Les dernières imprimantes 3D pour tableaux réalisant des performances exceptionnelles, le nouveau directeur du musée de Brisbane, auquel la toile a été vendue il y a dix ans, a donc franchi le pas: en cet automne 2077, il a décidé de remplacer le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci par une reproduction.

Ceci est une fiction, mais ce scénario n’est peut-être pas si fantaisiste que cela. En France, alors que la qualité des reproductions s’est très largement améliorée ces dernières années, de plus en plus de musées en utilisent dans une logique de documentation. Deux expositions témoignent de cette tendance par l’ampleur du nombre de copies utilisées. «Caillebotte, portrait intime d’une famille normande», au Musée d’Art et d’Histoire Baron-Gérard à Bayeux, qui s'est terminée le 18 septembre, comportait une dizaine de reproductions de tableaux affichées aux murs, pour un seul tableau original; et l’exposition «Why not Judy Chicago», au CAPC musée d'art contemporain de Bordeaux, qui s’est terminée le 4 septembre, affichait quasiment pour moitié des reproductions. 

«J’ai fait 400 km pour voir une petite toile mineure de l’artiste Caillebotte»

«Caillebotte, portrait intime d’une famille normande», tourne autour d’une œuvre de l’artiste impressionniste, Portraits à la campagne. Elle représente quatre femmes de l’entourage de l’artiste: une de ses cousines, sa tante, une amie de la famille et enfin sa mère, Céleste Daufresne, au fond de la scène. L’œuvre est un présent de l’artiste à une autre de ses cousines, Zoé Caillebotte, à l’occasion de son mariage à Bayeux en 1887.

De nombreux documents accompagnent l’œuvre pour expliquer sa genèse et son contexte historique, ainsi que dix reproductions, dont la moitié environ étaient à la taille originale. Des copies de tableaux illustrant la famille Caillebotte, l’un représentant sa cousine Zoé, l’autre sa mère Céleste, et des autoportraits de l'artiste. Des «photocopies» qui n’ont pas manqué d’énerver les visiteurs, qui ont payé 7 euros pour voir l’exposition et ne s’attendaient pas à ne voir qu’un seul original. «Mes collègues ont essuyé beaucoup de violence verbale de la part d’une petite part du public, les réactions étaient tellement violentes que cela a été marquant», concède Dominique Hérouard, la commissaire de l’exposition. L’institution a fini par donner comme consigne au personnel du musée aux caisses de prévenir les visiteurs.

Trop tard cependant pour Hervé Binet, collectionneur, qui s’est senti complètement floué. «J’ai fait 400 km pour voir une petite toile mineure de l’artiste Caillebotte et des reproductions bas de gamme! Pas de la litho, ni même des sérigraphies, des photocopies! Ils te les collent sur les murs comme une vulgaire affiche. Mais c’est Caillebotte quand même! Bientôt on te fera une exposition Delacroix avec des posters... C’est hallucinant!», s'énerve-t-il au téléphone.

«C’était vraiment surprenant et décevant. La publicité autour de l’événement était biaisée, ils n’auraient pas dû dire que c’était une exposition Caillebotte», juge aussi Stéphanie Pierce, une artiste américaine qui vit à New York.

Portraits à la campagne | Gustave Caillebotte via Wikipedia/ CC Public domain License by

Et le cas n’est pas isolé, s’inquiète le collectionneur, se remémorant une exposition à la Philharmonie de Paris sur le Velvet Underground où, selon lui, presque toutes les affiches intéressantes de concert étaient «des photocopies». «Et en plus, les gens trouvent ça normal. Ils disent “On n’a pas trop d’argent on fait ce qu’on peut”. Mais si t’as pas d’argent reste chez toi! Ne fais rien, alors!», s’emporte-t-il.

«C’est prendre le public pour des cons»

Sophie Vinet, directrice des Bains-douches à Alençon, un lieu de résidence et d'exposition dédié à l'art contemporain, a connu une déconvenue similaire en visitant à Bordeaux l’exposition autour de Judy Chicago, une figure emblématique de l’art féministe, qui décline dans une peinture très psychédélique et colorée des représentations de vagin aux allures de papillons et de fleurs.

«Les reproductions étaient à échelle un [de la taille des originaux, ndlr], exactement à l’emplacement d’un tableau. Il y avait même une photo de vitrail, et des photos de dessins. Pourtant, ce ne sont pas les dessins qui sont les plus difficiles à transporter!», se désole-t-elle. Elle se souvient d’avoir effleuré une de ces photocopies en voulant la montrer. A ce moment-là, une gardienne de l’exposition lui répond: «Ne touchez pas les œuvres!», une réponse qu’elle a trouvée «surréaliste». «A l’ère d’Internet où on a déjà accès à des œuvres en ligne, à quoi ça sert de déplacer pour aller voir des reproductions? Je ne vois plus dans ce cas l'intérêt du musée.»

«Why Not Judy Chicago?» Exhibition view at the CAPC musée d'art contemporain de Bordeaux, April to September 2016. Photo: Frédéric Deval.

Bérangère, une critique d’art qui n’a pas souhaité révéler sa véritable identité, a également été déçue par l’exposition Judy Chicago. «Il y avait des tapisseries photocopiées, des peintures photocopiées, etc. Je n’ai pas envie de voir cela. Pourquoi ont-ils eu envie de montrer cela, est-ce que le catalogue ne suffit pas? J’étais choquée, c’était scandaleux. C’est prendre le public pour des cons, c’est dire “C’est pas grave, c’est la même chose”. Si un musée n’a pas les moyens de montrer des tableaux, il doit assumer cela et montrer peu d’œuvres», estime-t-elle.

Elle pense cependant qu’il y a des cas où les reproductions se justifient pleinement, lorsqu’elles ne sont pas présentes en trop grand nombre. C’était le cas, selon elle, pour l’exposition Paul Klee au Centre Pompidou, où un tableau absent était remplacé par une «très bonne photocopie couleur»: «Je trouve que dans ce cas, c’est honnête, ça se justifie.»

«Ce n’est pas une expo de beaux-arts mais d’histoire»

Au musée d’Art et d’Histoire Baron-Gérard, Dominique Hérouard se défend en invoquant des «contraintes budgétaires» et en se présentant comme «une petite institution», sans «prétentions»: «Il y avait beaucoup d’expos Caillebotte en même temps. Certains tableaux ne peuvent pas sortir des musées et sont très sollicités, on n’a même pas tenté. Nous sommes une petite commune et ne pouvons pas faire venir de l’étranger des Caillebotte pour des raisons financières», dit-elle, en précisant que «ce n’est pas un problème de présenter des reproductions, car elles sont présentées comme telles».

Surtout, et c’est là le point central de l’argumentation, la commissaire explique qu’il s’agissait de ce que l’on appelle une «exposition-dossier», soit une exposition à vocation historique:

«Ce n’est pas une expo de beaux-arts mais d’histoire. [...] Notre projet était de travailler sur le fond d’archives familiales du descendant de la cousine de Gustave Caillebotte, Zoé Caillebotte. Le but était de brosser le portrait d’une famille, faire le recensement de toutes les photographies d’une famille, mais à titre documentaire, informatif, pas à titre esthétique.»

Mais pourquoi avoir présenté les reproductions au mur, tels des tableaux, et pas dans des vitrines, au sol, en petit? Pour Dominique Hérouard, «les expositions d’histoire ne sont pas fun et visuelles, il faut s'accrocher, donc il faut donner quelque chose à voir.»

Exposition-dossier Scriptes - 16 septembre 2015 – 23 juin 2016. La Cinémathèque française.

Présenter le travail scientifique

Président du Centre Pompidou de 2007 à 2015, Alain Seban affirme avoir vu la tendance des expositions-dossier se développer. En cause, selon lui, les difficultés budgétaires, et pas que que pour les petites institutions. Les coûts de fonctionnement des musées sont de plus en plus élevés, tandis que dans le même temps, les budgets n’augmentent pas. De 2000 à 2005, celui du centre Pompidou est resté le même –5,3 millions d’euros– alors que dans le même temps le coût des assurances pour les tableaux, le transport des peintures et leur sécurité s’est accru. Le coût des valeurs d’assurances a ainsi augmenté de 50% sur la période, explique-il: «C’est devenu hors d’atteinte pour les petits musées. Les “expositions-dossier” peuvent être un bon compromis.»

Il n’y voit d’ailleurs pas que des désagréments, car il est difficile selon lui «d’absorber des dizaines d’œuvres». «Des expos avec moins d’œuvres ne sont pas forcément une mauvaise chose», plaide-t-il. Surtout, les expositions-dossier permettent de montrer le travail scientifique effectué en souterrain par les musées, conservateurs, chercheurs en histoire de l’art, qui n’est pas toujours présenté lors des grosses expositions:

«Les grands musées font des expos "blockbuster", mais la recherche au sein des musées ne porte pas forcément là-dessus. Donc, on fait des “expos-dossiers” qui montrent le travail scientifique. Il y a derrière cela deux conceptions qui s’affrontent, d’une part l’idée que les oeuvres parlent d’elles-mêmes [et qu’on peut donc se contenter de les montrer sans les expliquer, ndlr] et puis, d’autre part, l’idée qu’il faut les contextualiser.»

Adapter le marketing

Un discours qui ne rassure pas Hervé Binet, qui voit se développer un fossé de plus en plus grand, selon lui, entre musées de province à petits budget et gros musées parisiens: 

«Il y a deux poids deux mesures dans les expositions, les petites expos pour les pauvres, et les expos pour les riches et les touristes… A Paris, on ne voit pas de photocopies, ou beaucoup moins… Et si le CAPC de Bordeaux l’a fait, alors que c’est un des fleurons de l’art contemporain, c’est qu’on est super mal, il y a un énorme problème.»

L’argument des «expositions-dossier» ne convainc pas non plus Bérangère:

«Le public ne va pas voir des expos-dossier, il va voir une expo Caillebotte. C’est hypocrite et puis cela signe la mort des catalogues d’expos, pourquoi se casserait-on la tête à faire un catalogue quand on peut accrocher des photocopies au mur? [...] Si on veut faire un travail historique, alors il faut que les reproductions soient dans des vitrines, sinon c’est un mensonge. Il ne faut pas prendre les gens pour des idiots, quand ils voient “Caillebotte” et “expo”, ils vont se dire que c’est des tableaux.»

Tout le problème tiendrait en fait à la présentation de l’exposition et au «marketing» effectué. La commissaire de l’exposition Caillebotte le reconnaît d’ailleurs à demi-mot, regrettant la publicité que leur a faite le festival Normandie impressionniste, dont «Caillebotte, portrait intime d’une famille normande» n’était qu’un des éléments: «Dans le dossier de presse de Normandie impressionniste, on faisait partie des quinze expos majeures, alors qu’en fait, on n’a pas du tout cette ambition. Nous, dans les éléments qu’on a envoyés, il n’y avait rien de trompeur», se désole Dominique Hérouard.

«Si on annonce Rembrandt, Franz Hals, Van Dyck, et qu’il y a qu’un seul Rembrandt, les gens sont déçus. [...] Tout dépend de la sincérité du marketing», juge de son côté Alain Seban.

«Le plus important, ce sont les idées»

Les arguments du commissaire de l’exposition Judy Chicago sont radicalement différents, et l’utilisation d’oeuvres photocopiées est ici pleinement assumé. Pour Xabier Arakistain, qui a réalisé l’exposition avec la coopération et le soutien de l’artiste, le plus important ici est l’idée:

«Il ne s’agit pas de chefs-d’œuvre du XIXe! Dans l’art conceptuel, le plus important, c’est l’idée. Ce que je voulais, c’était parler de phallocratie, de féminisme radical et les reproductions aident à construire une histoire et à comprendre comment le vagin est un signe socialement construit, qui n’est pas représenté. Bien sûr que les œuvres originales de Judy Chicago sont importantes, mais le plus important, ce sont ses idées. Si les gens veulent voir des tableaux du XIXe siècle, qu’ils y aillent! Mais je me fiche de cette façon complètement réac’ de penser. Ça les choque de voir des reproductions, mais ça ne les choque pas de voir des œuvres de Jeff Koons, un millionnaire qui exploite des ouvriers pour produire ses oeuvres? Et bien, ils ne sont pas très intelligents. Pour moi, l’art est d’abord un moyen de connaissance, et un moyen de transformer la société.»

Un point de vue radical, aussi radicale que l’est Judy Chicago, mais qui laisse une question en suspens: à partir de quelle proportion d’œuvres reproduites –s’il ne s’agit pas d’un geste fait exprès, et d’un propos sur la reproductibilité de l’art– une exposition mérite-t-elle toujours d’être organisée sur des murs plutôt que sur des écrans?

Jeff Koons @ LACMA | Sam Beebe via Flickr CC License by

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