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Entretien avec Julien Doré: «La virilité, c’est un mot féminin...»

Un mec tatoué à moto qui part en balade dans la nature, croise un loup, finit sur une plage et danse avec une blonde sulfureuse. C’est ça, le nouveau Julien Doré? Oui, sauf que ce n’est pas ça du tout. Bienvenue dans l’univers du musicien, qui déconstruit tous les clichés de la masculinité et de la mythologie du rock plus ou moins consciemment.

L’esperluette, c’est le signe qu’a choisi Julien Doré pour nommer son quatrième album. Le chanteur se place ainsi sous le signe du lien, une ligature qu’il a envie de simplement prononcer «et». Le lien, c’est un symbole de Julien Doré: celui qui donne aux mecs l’envie d’être son pote et aux filles l’envie d’être un peu plus. Le lien entre la musique recherchée tendance indé et le grand public qui vient en masse à ses concerts en achetant des disques par paquets de dix.

Depuis le début de sa carrière, Julien Doré porte une masculinité bien à lui. Son truc, c’est de jouer avec les codes. Dans «À la recherche de la Nouvelle Star», le Cévenol chante en détournant les paroles, arrive avec un ukulélé au lieu d’une guitare et arbore des tatouages bizarres, «The Jean D’Ormesson’s» ou «Marcel Duchamp». On le voit régulièrement sur scène avec une barrette «pour fille» pour tenir ses cheveux. Plus tard, il chante les mots de Philippe Katerine: «Ah, si j’étais homosexuel / Je n'aurais pas tous ces problèmes avec toi / On discuterait et puis voilà..»


Dans le clip «Le Lac», le premier extrait de ce quatrième album, Julien Doré sort sa moto, sauf que c’est une Honda Gorilla, une mini-moto japonaise apparentée aux Chappy ou aux Dax. Premier détail qui cloche: dans les années 1990, ces mini-motos étaient souvent conduites par des filles, les «mecs» préférant les mobylettes ou les motos plus puissantes. «Ah oui?, s’étonne l’intéressé. Moi, j’avais plein de potes qui avaient des Dax ou des Chappy… Ça doit dépendre des coins. Mais j’ai eu à mes 14 ans une Magnum Racing. J’ai aussi eu une étape mobylette…»

«C’est avec la miniature que l’on réussit à voir grand»

Avec cette moto, Julien Doré veut symboliser le monde de l'enfance: «C’est avec la miniature que l’on réussit à voir grand ce qui est autour de nous.» La petite taille de l’engin permettrait donc de se faire oublier et de regarder ce qu’il y a autour: les décors naturels de l’enfance autour de Saint-Martin-Vésubie, dans les Alpes-Maritimes. Une sorte de voyage un peu humble face à l’horizon immuable.Un petit moteur qui nous conduit à travers un disque foisonnant et aussi immense musicalement que les paysages traversés.

Outre la moto, on trouve dans ce clip introductif d’autres symboles qui clochent: un loup (et une parka avec un gros loup dessus), une femme blonde et des tatouages bien montrés (exhibés?). On connaît d’autres chanteurs un peu plus démonstratifs qui usent des mêmes codes…

«Évidemment, le parallèle avec Johnny est marrant et imagé. Ça fait beaucoup d’éléments troublants pour mon inconscient… Et en plus, je l’ai rencontré et je lui ai écrit une chanson pour son dernier album. Il se dégage de lui une immense puissance et un immense instinct et s’il y a un lien, il est sans doute là. Avec les chansons d’amour.»

Julien Doré, c’est aussi un certain rapport à l’image. Depuis le début, le chanteur coréalise tous ses clips:

«Pour moi, l’image et la musique sont intimement liées. Mettre en image est aussi passionnant et riche pour moi que de mettre en mots.  Je viens de réaliser un documentaire qui va accompagner le disque. Ce n’est pas un making-of classique, même si je présente les gens qui sont autour de moi. Ce film est dingue. Je le classe entre "Strip-Tease" et "Automoto".» 


Toujours très libre dans sa tête, Julien Doré donne cependant aujourd’hui l’impression d’une plus grande sérénité, notamment sur le disque, même si certains textes sont très durs. Comme si le chanteur avait chassé cette part d’enfance qui plombait un peu son personnage:

«Je dirai qu’en fait, j’ai retrouvé cet enfant en moi lorsque j’écrivais et enregistrais le disque dans mon chalet d’enfance. Justement, tout ce qui était sous le tapis de l’enfance et l’adolescence a pu être recollé avec cet enregistrement. J’ai arrêté de penser que je suis né il y a seulement neuf ans. Mon disque reflète ce parcours de vie. Je suis plus au clair avec moi-même. Mon questionnement s’est élargi. J’ai levé les yeux. Je suis passé du nombril à l’horizon ou à la cime des arbres…»

«Le mot “et” est très présent dans mes textes»

Finis les petits tracas ou les atermoiements adolescents. L’esperluette, le &, fait le lien entre le chanteur et ce qui l’entoure. Doré élargit la thématique de ses chansons, même si elles restent centrées sur l'amour. Le chanteur a pu régler ce qu’il appelle ses problèmes de «légitimité» post «Nouvelle Star». Il a accepté le fait d’être un artiste complet: il faut reconnaître qu'il a gagné quelques «niveaux» (au sens jeux vidéo du terme) dès lors qu’il a commencé à écrire ses textes et composer ses musiques (avec le génialissime Arman Méliès). «Aujourd’hui, j’écris les mots, je compose, je ne fais pas qu’interpréter. Cela revêt une signification très importante pour moi.»

Dans ce disque, il est beaucoup question d’eau, de lac, de vie et de mort. Et, bien sûr, d’amour. «Le Lac», ce premier titre phare, aurait pu donner son nom à l’album. Mais Julien Doré a préféré ce signe typographique imprononçable pour le commun des mortels. Il nous détend tout de suite: «Moi je le prononce “et”.» D’accord mais «et quoi?». Doré enchaîne aussitôt:

«J’ai simplement gardé la ligature en offrant la possibilité de garder le mot d’après et le mot d’avant. J’ai gardé ce qui est au centre de tout. Le mot “et” est très présent dans mes textes. Il associe à chaque fois deux idées, deux notions qui se collent ensemble. Et c’est impossible à dessiner correctement! J’aime me dire que le titre de ce disque est regardable mais pas vraiment prononçable.»

Effectivement, on peut voir le titre mais dès lors qu’on le prononce, le monde vous regarde avec des yeux ébahis.


C’est un pari marketing un peu stupide mais qui reflète une partie du «dogme» de Julien Doré, qui lui vient de ses années d’études aux Beaux-Arts. Lui aussi aime s’imposer des démarches artistiques. Ses titres d'albums font toujours un seul mot, qui n’est pas le titre d’une chanson. Et pour le moment, il s’y tient. Plus prosaïquement, le «&» est tiré de la chanson «Sublime & Silence». Évidemment, il y a une histoire derrière.


Après sa tournée Love, Julien Doré est lessivé. Il n’a rien écrit pendant trois ans et la remise en route est difficile. Il n’aime rien de ce qu’il produit: «Tout ce qui venait me paraissait honteux. “Sublime & Silence” est la première chanson que j’ai acceptée comme entière et ça signifiait que d’autres allaient arriver.» L’espace d’un instant, il imagine même rompre son dogme en appelant le disque «Sublime & Silence», mais ça lui paraît à la fois pompeux et ridicule. L’esperluette se glisse effectivement mieux dans l’époque et pourrait même devenir un must chez les tatoueurs, comme l’infinity il n’y a pas si longtemps.

Julien Doré marque un temps d’arrêt à cette évocation. «Mon rapport au tatouage est particulier. Je gère mes réseaux sociaux moi-même et, sur le précédent album, j’ai reçu de nombreuses photos de tatouage du titre du disque “Løve”, du ø ou de certains titres ou phrases de mes chansons.» Plus troublant encore, des fans demandent à l’artiste de leur dessiner un tatouage via les réseaux sociaux –n’importe quoi tant que c’est dessiné par Julien Doré. Le 2.0 gravé à vie dans la peau. «Je dissuade bien évidemment les gens de faire ça… Le plus effrayant pour moi a été de voir qu’une personne s’est fait un tatouage d’après une dédicace. Ça va beaucoup trop loin.» C’est pour cela que la possibilité que ce & finisse à vie sur la peau de ses fans le trouble beaucoup.

 

Une photo publiée par Eric Nahon (@ericnahon) le


On trouve d’ailleurs, sur la boutique de Julien Doré, des plaques de décalcomanies reprenant ses propres tatouages. Il tempère:

«Au départ, c’était un clin d’œil au clip “Paris-Seychelles”, avec un gamin qui symbolise ma part d’enfance… et ma part d’enfance est aussi tatouée. Mais j’ai aussi fait ça pour que certains ne regrettent pas leur tatouage alors qu’ils regretteront peut-être le fait même de m’avoir aimé trop. Autant que je propose une temporalité à cet amour. Et puis, c’était ludique pour tous les enfants qui avaient aimé le clip et qui voulaient ces tatouages.»

Ces tatouages particuliers proposés aux enfants ne sont plus vraiment des symboles de virilité comme ils pouvaient l’être par le passé. Doré se marre franchement: «Mais la virilité… c’est un mot féminin. L’idée d’une démonstration de la virilité m’amuse énormément. C’est comme un refuge pour s’assurer soi-même de ce dont on est terrorisé. Ça me paraît sain de ne pas avoir besoin de prouver son sexe.»

«Faut pas trop m’aimer moi, sinon je panique»

Le Gardois aime pourtant montrer sa masculinité, notamment sur scène où il s’entoure de sa bande de mecs qui s’amusent à faire quelques démonstrations via leurs instruments. Si l’on regarde les EPK, les vidéos promotionnelles qui racontent ses différents albums, on voit que les plus proches collaborateurs artistiques sont des hommes. Et il n’a pas peur d’exposer les insécurités masculines que d’autres planqueraient avec précaution. Dans «Moonlight Serenade», il chante «Faut pas trop m’aimer moi, sinon je panique». «Sublime & Silence» ou «De mes sombres archives» (un sommet de l’album!) parlent de la mort. Ce dernier titre, de la même veine que «Corbeau Blanc», se place sur des terres instrumentales qui continuent de défricher le post-rock le plus mélodique et le plus sonique.


Bonus: Julien Doré évoque le processus créatif du morceau «De mes sombres archives».

Julien Doré ne peut s’empêcher de clamer son amour des femmes, mais aucun rapport avec Johnny ou Julio Iglesias:

«Pour moi, les questions de parité devraient être des non-questions. Le regard des hommes sur la femme court depuis des siècles et on a bien du mal à faire vraiment changer les choses. C’est dans mes chansons que je trouve un équilibre et que je prouve mon respect et mon immense amour des femmes. Je ne comprends même pas comment on ne peut pas être en admiration totale…»

Et il prouve cette admiration en filmant, de la manière la plus naturelle possible, l’actrice Pamela Anderson dans son clip. On pense, encore une fois, à un exercice d’ironie distanciée alors que la démarche s’avère plus militante. C’est lorsque l’actrice reconvertie en militante vegan s'est adressée à l’Assemblée nationale et a essuyé des reflexions machistes que Julien Doré a eu envie de la rencontrer:

«J’ai eu honte de me dire que certaines personnes qui me représentent ont eu cette attitude ridicule à l’égard d’une personne venue leur parler du gavage des oies… On l’a renvoyée à son apparence, à un statut d’objet sexuel. Une bouche, une poitrine…»


Dans le clip, Julien Doré prend donc le contrepied. Pamela Anderson n’est pas la fiancée du pilote de mini-moto. Elle serait l’incarnation d’une «icône écorchée» par le temps et les hommes. Il montre l'actrice sous un jour nouveau. Là encore, il casse les codes… L’homme ne repartira pas ensuite sur sa mini moto dans le soleil couchant mais marche avec «LA» femme. Il réfléchit: «Je me demande si je ne pourrais pas sortir de scène avec cette moto, justement pour ne pas arriver avec…» Ce serait une sortie 100% Doré.

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