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Il n'aurait jamais fallu publier «La Nuit avec ma femme». Laissez Marie Trintignant tranquille

Samuel Benchetrit a publié «La Nuit avec ma femme», bref récit du meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat (qu'il se refuse à nommer). Un livre difficilement défendable.

La Nuit avec ma femme n'est pas un roman, sans doute un récit, une confidence, un exutoire, un crachat, des larmes. Le lire m'a exaspéré. Mais aussi intéressé. C'est mal écrit, mais le sujet ne peut pas laisser indifférent. Comme si Samuel Benchetrit s'adressait à deux lecteurs. Un lecteur détaché, objectif (?) et un lecteur voyeur. Je suis ces deux lecteurs, hélas. Impossible d'avoir un point de vue définitif. Le plus simple était de m'interviewer. Deux fois.

[A savoir; pour la suite: Samuel Benchetrit a été marié avec Marie Trintignant, avec laquelle il a eu un fils. Elle l'a quitté pour Bertrand Cantat. Ce dernier est jaloux de son passé. Il se montre violent. Le 27 juillet 2005, Samuel envoie un texto à Marie. Le drame commence. Bertrand Cantat la frappe violemment. Hospitalisée en urgence, elle mourra néanmoins des suites de ses blessures le 1er août.]

Marie Trintignant est de retour dans les librairies et la presse people, mais sans être nommée. Il n'y a que son prénom. Que vous inspire ce livre?

Docteur Proust: On ne peut pas empêcher la presse people de faire son boulot (Gala: «ses amoureux ne l'oublient pas»), ni l'éditeur de flairer des ventes faciles. Néanmoins, c'est un hommage, maladroit souvent, irritant parfois, mais beau dans sa tentative de faire revivre une disparue.

Mister Jean-Marc: Le premier mot qui me vient à l'esprit est: dégueulasse. Au prétexte de la douleur, l'écrivain se met en scène de manière égocentrique, comme s'il mettait à profit ce drame pour en tirer un peu de notoriété supplémentaire. Il n'est pas le premier: avant lui, il y a eu Nadine Tintignant, Xavier Cantat ou, hors champ familial, Muriel Cerf. S'il m'est impossible de juger une telle douleur, je doute qu'elle doive s'exprimer en place publique. J'ai davantage de respect pour ceux qui se taisent, murés dans leur chagrin. Curieusement, l'auteur le dit...

«D'autres de ses amis ont des regards doux. Nous partageons silencieusement le gâchis. D'autres sont hystériques. Le frère de celui qui l'a tuée bouge dans tous les sens, il prend des notes, fait des photos, pour un livre qu'il prépare déjà, des émissions de télévision, son excitation est malsaine, je le regarde et des mots étranges me traversent: épanouissement professionnel, revanche.»

Il l'écrit mais ne se l'applique pas à lui-même.

Docteur Proust: Néanmoins, le livre a le mérite d'attirer notre attention sur d'autres personnes, je ne dis pas: «personnages», qui se taisent. Les enfants. Le père de Benchetrit qui va fleurir la tombe régulièrement. Ce n'est pas seulement de l'exhibitionnisme. On, nous le public, a besoin de savoir que ses proches vivent l'après, sans oublier celle qui a été tuée.

A quel genre rattacher ce livre? Est-ce de l'autofiction?

Docteur Proust: L’autofiction est à la mode et il n’est pas exclu qu’il en sorte un jour quelque chose de lisible. Ce texte me fait plutôt penser à une tentative de consigner soigneusement un fatras de pensées nées du traumatisme qu'est la mort de Marie Trintignant.

Mister Jean-Marc: Exactement. C'est une succession de phrases sans intérêt qu'on ne lirait jamais s'il s'agissait d'une fiction, tellement c'est scolaire. Exemple:

«Quel est le chemin? Je ne me rappelle plus. Je repasse devant notre rencontre. Cette tour-hôtel en périphérie. Tour noire. Je crois que tu portais la même robe que ce soir. N'est-ce pas? Tu as vraiment joué avec la vitesse de mon sang. Je ne sais plus comment je dors, mais le lendemain c'est encore le téléphone qui me réveille.»

Tout le bouquin est écrit comme ça. Prenez les phrases d'un paragraphe, collez-les trois pages plus loin, ça n'a aucune importance, seul compte le vrac. L'auteur est dévasté, je le pense sincère, mais il croit nécessaire de le montrer à chaque mot. C'est de l'exhibition littéraire. Vaine.

Docteur Proust: Reconnaissons-lui le sens du récit. Il nous tient en haleine durant une bonne vingtaine de pages sur 160. C’est un bon pourcentage.

Mister Jean-Marc: Oui, mais c’est parce que nous avons été biberonnés de ce fait divers atroce durant des mois, des années. La célébrité des protagonistes lui a donné un écho inouï. Il y a tout dans ce drame: le show biz, les femmes battues, Voici, Détective, la rock-star déchue et le secrétariat d'Etat aux Droits des femmes. Ces 20 pages ne sont haletantes que parce que le visage de Marie Trintignant nous hante. Sans elle, on ne les lirait même pas.

Vingt pages haletantes, c'est peu finalement!

Mister Jean-Marc: Ce livre est atrocement mal écrit. Une succession de phrases minuscules, destinées à mettre le lecteur dans un état de fièvre, d'urgence. Mais ça ne marche pas. Le bouquin ne tient que par l'icone qui s'y dessine en filigrane. Sans Marie Trintignant, ce tissu de platitudes («Ça existe vraiment l'amour?»), saupoudré de sous-entendus grossiers («A 300 km/h on ne voit pas bien les gens dans les campagnes entre Nîmes et Paris. On voit d'autres gens qui n'existent pas.»), de considérations autocentrées («Le cinéma c'est la vie qui empêche la vie d'y entrer») et de digressions égocentrées (que l'auteur ait «envie de pisser» ou de se masturber, on s'en fout), n'aurait jamais passé l'étape d'un comité de lecture. Ce style qui ignore la virgule a été lu cent fois. C'en est même désarmant, comme lorsque Samuel Benchetrit tente le néologisme godardien ("Je ne survis pas. Je sousvis.») ou le jeu de mot (lacanien? collégien?: «Qu'y a-t-il après la mort? Le remords?»).

Docteur Proust: 20 pages qui vous tiennent en haleine, c'est déjà remarquable. Bien sûr, les qualités littéraires du récit n'y sont pour rien mais il n'y a pas que le style dans les librairies! Ce bouquin est imagé, et surtout c'est un autre regard sur le drame. Ce n'est pas de l'esbroufe. J'ai envie de croire à la sincérité de ce qu'il écrit. Et il y a leur enfant aussi. Lui parler, lui dire, l'aider à vivre, le regarder grandir sans sa mère: le visage de Marie Trintignant a occulté cette réalité. Elle est restituée ici.

«J'ai installé notre fils sur le banc. Je lui ai dit qu'il ne te verrait plus jamais. Plus jamais. Il m'a demandé quand il te reverrait. Plus jamais. Il m'a demandé encore quand il te reverrait. Plus jamais. Et encore. Plus jamais.»

Vous voyez que la répétition peut avoir des vertus littéraires!

Mister Jean-Marc: C'est très subjectif évidemment mais pourquoi cette publicité? N'est-il pas plus simple de parler à son fils au lieu de prendre le public à témoin? Faut-il tout lui dire? A-t-il besoin de savoir que lorsque son père est parti de Vilnius, il a eu envie de se «branler» à l'aéroport, qu'il en avait «déjà eu envie à l'hôpital», pour que son «corps tremble et (lui) échappe?» Cet auto-dénigrement, cette flagellation deviennent de l'exhibitionnisme. C'est malsain.

Quel est le principal mérite de ce livre?

Mister Jean-Marc: Aucun. Ce livre n'aurait jamais dû être publié. Ecrit, oui, comme un journal intime, un exutoire, éventuellement à partager avec ses proches. A murmurer sur un divan. Mais cet étalage de souffrance impudique ne mérite ni lecture ni respect.

Docteur Proust: Je lui vois au moins un mérite: c'est une baffe dans la gueule de Cantat. Benchetrit lui dit qu'il n'a jamais cessé d'aimer Marie Trintignant, mieux que lui, plus fort que lui. Le titre, La Nuit avec ma femme, est d'ailleurs parfait. Ma femme. Pas la tienne. La nuit. Sa mort. Mais la nuit éternelle. Elle n'est plus avec toi, connard, lui dit-il, et ne l'a peut-être jamais été. En fait, Samuel Benchetrit aurait pu se contenter de ce titre: il dit tout.

Mister Jean-Marc: Ca nous aurait évité ce monodialogue prétentieux.

Docteur Proust: Sans doute ce livre a-t-il un autre mérite. Après l'avoir fini, on a vraiment envie de dire à ceux qui ont connue: laissez-la. Qu'elle repose en paix.
 

La Nuit avec ma femme 

Samuel Benchetrit

Plon, 16,90 €.

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