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L'histoire de Katy et de sa sœur E, un bouleversant récit intime de l'anorexie

Sœurs | Now Idonoa via Flickr CC License by

Sœurs | Now Idonoa via Flickr CC License by

Il était une fois une fille qui ne mangeait quasiment rien. Et sa sœur qui en faisait tout autant, mais pour bien d'autres raisons. L'anorexie, ce n'est pas ce que vous croyez.

Dans la maison de mes parents, il y a une petite photo de E. et moi encadrée à l'étage. On doit avoir 6 ou 7 ans là-dessus. Le cliché a été pris un été, dans un jardin, on venait de courir sous un arrosage automatique et nos cheveux sont trempés. Chacune à son maillot de bain à carreaux assorti –le mien est rose, le sien bleu. Ma sœur est fine et gracile. Moi, même aujourd'hui, je continue à me trouver un peu trop boulotte. On est vraiment mignonnes à rigoler face caméra, comme les deux parties d'un tout. Comme si nous n'avions aucun secret l'une pour l'autre.

Sur mon front, un voisin avait dessiné le diadème de Jasmine –une large bande turquoise avec son gros caillou jaune au milieu. Je crois me souvenir que la chose m'avait passablement excitée, le chatouillis du pinceau et les couleurs qui s'étalent sur ma peau. E., elle, n'a rien sur le visage. Si ma mémoire est bonne là aussi, c'est parce qu'elle avait dit non à la peinture, sans doute consciente que toute tentative de l'embellir était totalement superflue.

En grandissant, je me suis mise à regarder cette photo différemment. Au départ, j'étais folle de ma couronne peinte, mais petit à petit, elle a commencé à me taper sur le système. Son bleu hypnotique était trop vulgaire, trop voyant, comme mon ventre un peu trop rebondi sous mon maillot de bain. Progressivement, j'ai compris quelle était ma nature. J'étais la fille qui se noyait dans la boîte de couleurs plutôt que de se contenter du plus beau crayon. Je racontais des histoires à dormir debout, sans queue ni tête. Je gesticulais comme une bouffonne autour de la piscine, mais j'étais la plus lente, la plus pataude. J'ai réalisé combien E. avait toujours été élégante, comment même en maternelle, elle savait se préserver du criard, des jugements à l'emporte-pièce. Comment elle possédait ce sens inné d'un principe esthétique que j'ai jamais réussi à concevoir: «moins, c'est mieux».

Si vous me demandiez quand les graines de l'anorexie ont commencé à germer dans mon cœur, je vous parlerais de cette photo. De moi, dans le couloir, l'analysant d'un œil nouveau. Voilà. C'est là. Ça commence là.

«Je voulais la sauver, je voulais la faire disparaître»

Et j'ai aussi une histoire à vous raconter. Mes parents, D. et J. sont des individus affables, aimants et passionnants. Ma sœur jumelle (nous sommes dizygotes) est une femme magnifique et brillante. À 14 ans, elle a commencé à souffrir d'anorexie, poussée par le perfectionnisme, la génétique et le genre de coup du sort imperceptible au commun des mortels mais néanmoins suffisant pour déséquilibrer l'ordre cosmique et tout chambouler sur son passage. À 17 ans, j'ai commencé à souffrir d'anorexie, poussée par une cacophonie de motivations parfaitement triviales et dénuées de poésie: je voulais me rapprocher d'elle, je voulais la surpasser, je voulais la sauver, je voulais la faire disparaître.

Benjamin Watson / Flickr

Dès la quatrième, E. s'est calée sur un mode de vie qui n'a pas vraiment changé depuis –il lui permet de manger (un peu) et de faire du sport (beaucoup) sans se poser de questions. Pendant un temps, mes parents se sont insurgés contre cette routine. Aujourd'hui, ils l'estiment plus ou moins normale. (L'habitude qu'ils ont eux de l'ignorer à certains moments et à la favoriser à d'autres montre qu'ils se situent quelque part entre le déni et l'acceptation). Ont-ils tort? Qui sait. À l'heure où j'écris ces lignes, ma sœur est excessivement maigre. C'est une femme charismatique, disciplinée, brillante doctorante d'une prestigieuse université américaine. Et elle est malheureuse.

Moi, parallèlement, j'ai essayé de défaire ce que je m'étais fait à moi-même. J'ai consulté des nutritionnistes (et refusé de suivre leurs menus). J'ai tenté des médicaments (pris sporadiquement). Après la fac, je suis retournée vivre chez mes parents, à Washington, j'ai trouvé un super thérapeute et j'ai recouvré un peu de lucidité. Aussi étrange que cela puisse paraître, il m'aura été utile d'être une anorexique misérable, convaincue que la maladie était profondément délétère pour moi, tout en étant incapable de me libérer de son emprise. Jusqu'à la libération. Le soleil de la réalité allait peu à peu désinfecter mon cerveau. J'avais des amis, des livres, un boulot que j'adorais. Je suis repartie de chez mes parents. Je vais mieux.

Aujourd'hui encore, j'ai peur de mal raconter l'histoire. Est-ce que E. est vraiment malheureuse? Est-ce que mes parents nous ont vraiment renforcées dans notre maladie ou ont-ils été simplement dépassés, impuissants, incapables de renverser la vapeur? Difficile pour moi de repenser à ces années de ma vie sans me croire coupable d'un grave péché narratif.

Je ne suis pas la personne la plus fiable quand il s'agit de se remémorer des événements. (D'ailleurs, vous ne l'êtes probablement pas non plus). Je magouille des histoires sur les gens afin de mieux les comprendre, de me réconforter, de me divertir. J'équilibre parfois ma santé mentale sur des matériaux instables –des objets aimés qui ne restent pas à la place que je leur intime. C'est parfois compliqué d'accepter que vos «personnages» –Maman, Papa, ma sœur– ne vous appartiennent pas, même si c'est vous le narrateur.

«Une hallucination hautement intellectualisée»

 

L'impulsion narrative se confond souvent avec l'anorexie elle-même. Être malade, c'est construire une réalité alternative, user de solides mantras pour la maintenir en place et céder à l'envoûtante logique des contes de fées: il était une fois une fille qui ne mangeait quasiment rien. Il était une fois une sorcière qui vivait dans les noires profondeurs d'une forêt. Les anorexiques sont persuadées d'être atroces, mauvaises, détestables. En même temps, elles ne cessent de ruminer leur sacrifice, leur noblesse, leurs pouvoirs éthérés.

L'«anorexie paraît moins relever d'une affliction physique et psychologique que d'une élévation spirituelle, d'une hallucination hautement intellectualisée», écrivait Ginia Bellafante dans sa recension de Going Hungry, un recueil d'articles sur les troubles du comportement alimentaire:

«En lisant Going Hungry, on se dit qu'on a voulu nous persuader que l'anorexique superficielle n'existe pas, que ces créatures qui se contrôlent à l'extrême s'accompagnent toujours d'imaginations ou d'intelligences exceptionnelles.» 

Cette surestimation des sensibilités, cette béatification, disent-elles quelque chose de mon problème? Je ne sais pas trop. Au plus bas de mon trouble, je ne me voyais pas comme une délicate fée-poète, je ne m'imaginais pas pouvoir peindre le monde avec toutes les couleurs du vent. Mais peut-être que les mythes sur la beauté encerclant l'anorexie ont alimenté mon idéalisation de ma sœur, le piédestal sur laquelle je l'ai placée –grande prêtresse de principes esthétiques que je n'ai jamais réussi à appréhender. Et j'ai sans doute permis à la voix de la maladie de se confondre avec celle de mes parents, pour finir par leur assigner la haine que je pouvais ressentir à mon égard. Une espèce de logique auto-protectrice et auto-destructrice qui m'aura poussée à planter un décor et à y faire évoluer ma famille.

L'impulsion anorexique qui consiste à romancer sa maladie permet d'éloigner, de contrôler et d'atténuer nos vérités pas belles à voir. Et malgré ses promesses d'expressivité, elle est l'ennemie de l'écriture. Et elle est très certainement l'ennemie de la vie. Il nous faut balayer les fausses histoires que véhicule notre culture au sujet des troubles alimentaires –des clichés qui entravent et compliquent les soins, contribuent à un taux de guérison extrêmement faible et à un taux de mortalité effroyablement haut. En examinant de plus près à la fois la science et la littérature de l'anorexie, nous pouvons débusquer les incohérences des scénarios, les craquelures où s'immiscent l'auto-tromperie et l'auto-sabotage.

Pour y contribuer, le mieux que je puisse faire est de vous raconter mon histoire. Et vous la raconter avec le plus d'honnêteté et de précision possibles.

Le pouvoir de dire non

L'anorexie, c'est ce que la faculté d'imitation peut produire de plus sinistre. J'ai appris comment torturer le contenu de mon assiette –le déconstruire, le reconstruire, le micro-onder à l'infini– en regardant ma sœur. En l'observant, j'ai aussi appris comment toujours me tenir droite, même devant la télé, à serrer les abdos, à tendre les jambes. Mais avant tout, j'ai appris à dire non, encore et encore, été comme hiver, indifférente aux avantages comme aux inconvénients. Non, je ne mangerai pas de féculents. Non, je ne reprendrai pas du poulet. Non, je ne veux pas de dessert, pas de petit-déjeuner, pas de déjeuner. Non, je n'ai pas faim. Non, je ne ferai pas preuve de bon sens. Non, non et non.

Je suis certaine qu'E. m'a aussi emprunté quelques charmants tics. Ses méthodes étaient ouvertement hostiles, les miennes bien plus fourbes. Je me débarrassais de la nourriture, la cachais dans des serviettes, la donnais subrepticement au chien. («C'est K. que Ziggy préfère», s'amusait ma mère lorsque notre croisé pit-bull aux oreilles tombantes me suivait dans la cuisine. «Moi aussi je t'aime», roucoulais-je en le regardant dans le blanc des yeux. Pas. Intérêt. A. Cafter. Ou. Je. Te. Tue)

La contagion s'est aussi faite par le langage. Le réquisitoire contre les témoignages d'anorexiques qui seraient en réalité des manifestes et des mode d'emploi pro-ana est bien connu. Que ce soit des écrivains comme Emma Woolf (petite-nièce de Virginia) ou des adolescentes noircissant des blogs ou des forums, il y a toujours cette idée voulant qu'en détaillant leur histoire, les anorexiques camouflent des conseils: combien de minutes sur le tapis de course, quel objectif de poids, combien de calories consommées.

De par la nature compétitive de la maladie, ces informations, ostensiblement présentées comme des mises en gardes, peuvent être lues comme des incitations. En parlant de Piégée: mémoires d'une anorexique de Marya Hornbacher, «pierre angulaire» de la littérature sur les troubles du comportement alimentaire, Kelsey Osgood, elle-même auteure d'un ouvrage sur le sujet, avoue avoir incorporé certaines «astuces» d'Hornbacher dans ses propres techniques d'amaigrissement.

Catherine de Sienne via Wikimedia

Mais plus fondamentalement encore, l'anorexie est une mythomane dont le thème de prédilection serait votre identité. Parce que ses canaux d'action et de communication sont si souvent linguistiques, la maladie a inspiré toute une tradition littéraire pernicieuse, avec ses saintes patronnesses (Catherine de Sienne, elle aussi jumelle, qui consignera les détails de son ascétisme miraculeux dans des lettres envoyées à ses disciples mystiques), ses glamoureuses aînées (Emily Dickinson, Anne Sexton, Sylvia Plath), ses tropes (les fées, la neige) et ses dispositifs (l'ironie, le paradoxe, le narrateur infidèle).

La «littérature anorexique» fixe sur le papier les caractéristiques infra-littéraires et auto-mystificatrices de l'anorexie. Des romans de Charles Dickens aux poèmes de Louise Glück, elle intègre et transmet quelque chose de plus infectieux et sans doute d'encore plus dangereux que des astuces régime: une personnalité et une sensibilité spécifiques.

L'anorexique nouvelle est arrivée

Quelle personnalité étique et fascinante? Demandez à Perséphone, la déesse maudite par six graines de grenade, ou à l'une des frêles et tuberculeuses héroïnes de l'opéra. Demandez à Sia, qui de sa voix rêche chante la souffrance et la fragilité. Ou encore à la Fée Clochette, avec sa taille de guêpe, ses ailes d'araignée, qui sacrifie son corps à l'amour et disparaît, littéralement, si on ne l'appelle pas d'un claquement de doigts. Point de mépris ou de jugement dans mon propos: la quête d'audience des troublées de l'alimentation est la marque d'une aliénation de soi bien plus profonde que ne pourrait l'exprimer la plus extravagante des divas.

L'anorexie, c'est l'équivalent psychiatrique des souliers rouges qui vous font danser jusqu'à la mort. Il s'agit d'une performance –de la féminité, de la douleur, du pouvoir– qui se transforme en prison. La chorégraphie vous absorbe tellement que vous n'avez plus accès à votre propre volonté, à vos propres désirs. Et vous avez parfois besoin d'un tiers pour vous confirmer votre propre existence.

Depuis longtemps, nous associons la maigreur pathologique à la profondeur ou à la sensibilité poétique. Les racines de la romance remontent à Catherine de Sienne, qui se sent plus proche de Dieu quand elle s'arrête de manger et qui, malgré elle, ne peut plus rien avaler tant elle estime son tourment sacré. Si l'excès de chair sur une femme est signe de gourmandise (un péché) ou de grossesse (une infamie), l'émaciation tend à démontrer la domination de l'âme sur le corps. L'anorexia mirabilis –la perte miraculeuse d'appétit– prouve une adhésion des plus intimes aux souffrances et à l'abnégation christiques, ou a minima une spiritualité tellement pure que les plaisirs terrestres lui sont indifférents.

Et vous savez quoi? L'archétype de la mystique jeûneuse a eu une fille. Tout aussi adulée, tout aussi menue –et dont la délicatesse spirituelle l'emportera encore une fois sur la grossièreté des tissus. Elle se rebelle contre sa mère en appliquant sa rigueur héréditaire non pas à la prière, mais à une forme artistique de la féminité. Pensez à Jane Eyre «délicate et aérienne» ou à la Ruth d'Elizabeth Gaskell, «petite créature innocente et sans force». Pensez à Dorothée Brooke dans Middlemarch, dont «la main et le poignet» sont «assez délicatement modelés pour porter avec grâce des manches tout unies, comme celles de la Vierge des peintres italiens».

La référence à Marie n'a rien d'accidentel –comme sa mère, l'anorexique nouvelle est pure et asexuée. Mais elle est aussi une créatrice, inspirée et passionnée. Comme l'écrivait Florence Nightingale en 1852: «Si [une femme] a un couteau et une fourchette dans les mains trois heures par jour, elle ne peut se servir en même temps d'un crayon ou d'un pinceau.» Les mains de l'anorexique nouvelle déborderont de crayons et de pinceaux. Quand elle souffrira, sa souffrance se transformera en huiles, en poèmes.

Dans son livre de 2002, Victorian Literature and the Anorexic Body [la littérature victorienne et le corps anorexique], Anna Krugovoy Silver montre combien les réalités sociales et économiques de l'Angleterre du XIXe siècle allaient tout faire pour idéaliser la minceur féminine.

«La femme victorienne de classe moyenne, affirme-t-elle, était représentée comme une créature hautement spirituelle, un être d'amour et de présence maternelle désintéressé, le centre moral du foyer et de la société tout entière.» 

Pour démontrer sa vertu éthérée, les femmes étaient incitées à réprimer leurs appétits, notamment à l'heure des repas. «Si vous déclinez gracieusement» quand on vous offre à boire ou à manger, conseillait un manuel de savoir-vivre de l'époque, vos convives «apprécieront la délicatesse qui vous fera refuser».

Poétique de l'anorexie

Ces valeurs infuseront la littérature. Dans les romans de vampire comme Dracula de Bram Stoker ou Carmilla de Sheridan Le Fanu, le dégoût hyperbolique qu'inspire le concept même de faim féminine est omniprésent. Chez Charles Dickens, de jeunes filles vaporeuses trépassent dans l'emphase et le sublime. La «poétique de l'anorexie» de Dickens, comme la qualifie Silver, trouve son parangon dans le personnage d'Agnès de David Copperfield. Si on ne voit jamais son corps, on sait que David l'associe sentimentalement à «la douce lumière de ce vitrail que j’ai vu jadis dans une église». Nelly, dans Le magasin d'antiquités semble tout aussi évanescente: «cette créature si jeune, tout esprit, toute délicate, une vraie petite fée» passe son temps à s'évanouir. «[É]puisée de fatigue», elle manquera mourir «de besoin», son «visage pâle» et ses «traits bouleversés» comme un modèle édifiant pour ses amis.

Tandis que ces chétives sylphides chancelaient dans la fiction victorienne, un autre archétype allait se matérialiser dans l'imagination populaire. Elle s'inspirera de Christina Rossetti, poétesse anglo-catholique qui, selon Paula Marantz Cohen, spécialiste de littérature britannique, «avait sans doute développé l'anorexie durant son adolescence, pour continuer à en souffrir adulte». Son poème Marché gobelin met en scène deux sœurs, Lizzie la frugale et Laura la gloutonne, comme une sublimation du double et paradoxal désir de privation et d'excès.

Emily Brontë sera une autre influence. Qu'elle ait ou non souffert d'un trouble du comportement alimentaire durant son adolescence –au moins un de ses biographes estime qu'elle aurait lutté contre «l'auto-affamement et la mélancolie» dans ses années de pensionnat– sa mort précoce d'une phtisie galopante offrira à la culture anglo-saxonne une image indélébile de génie fluette, fauchée dans la fleur de l'âge. Aux États-Unis, la spectrale Emily Dickinson entrera elle aussi dans le club. Virginia Woolf, Sylvia Plath et Anne Sexton la suivront de près, comme autant de femmes brillantes mais folles et condamnées à l'auto-destruction. À l'heure où ma peintre de grand-mère commençait à surveiller le tour de taille de sa fille, dans les années 1950, le trope anorexique était à son apogée.

Métaphores gourmandes

Dans Going Hungry, l'auteure de littérature young adult Francesca Lia Block assimile l'anorexie à «ce mélange parfait d'angélisme et de démoniaque –la fée. Éthérée, délicate, si légère qu'elle peut voler». Quand elle mentionne ses années passées dans l'emprise du farfadet, elle en parle avec un lyrisme outrageusement irresponsable:

«Je regardais par la fenêtre les arbres noueux et émaciés, le ciel livide et mélancolique. J'écrivais des poèmes surréalistes. Mon père s'était arrêté au Dairy Queen et j'avais pris un cône à la vanille. Il avait un goût de terreur et d'effroi. Le goût de la mortalité.»

J'aimerais qu'il existe un prix des pires scènes de sexe dans la fiction, mais pour les envolées pro-ana. Et pourtant, devinez quel était mon écrivain préféré quand j'étais pré-ado? Je me souviens de 1999, j'avais 11 ans, et tout mon être était magnétisé par les personnages de Block, ses marginaux malingres, ses bébés sorcières aux cheveux violets, ses magiciennes surdouées. Je me rappelle les explosions épicées de jacaranda, les porches qui sentent la mandarine et la cannelle, toute l'exquise médiateté des plaisirs imaginaires. Francesca Lia Block décrit des baisers «aussi sucrés que des tartes à la pomme encore chaudes sur lesquelles fond une boule de vanille», des baisers «au goût du chocolat que vous n'avez pas mangé depuis un an».

Pourquoi son usage de métaphores alimentaires pour décrire des non-aliments ne m'a-t-il pas sauté aux yeux à l'époque? Et ses personnages, forcément languides, chétifs et minces? Mais par-dessus tout, je me souviens du passage dans The Hanged Man où l'héroïne déclare qu'elle veut être «aussi mince et pure qu'une tasse de verre». Une tasse de verre! Tellement poétique. C'était bien des années avant qu'Alice Gregory ne tourne en ridicule le style de Block dans le New Yorker et ses excès allégoriques «qui font penser à des publicités pour de l'eau minérale conçues dans des asiles de fous».

Si leur effet est difficile à quantifier, «beaucoup de récits et de témoignages (…) glorifient les souffrances et les particularités de l'anorexie», explique le Dr. Angela Guarda, spécialiste des troubles du comportement alimentaire à Johns Hopkins. Quelques «patients admettent que ces écrits ont pu romancer leur trouble» et que leur lecture a pu «déclencher ou aggraver leurs TCA».

Lena Dunham en couverture de Voguei

 

La tristesse est «intéressante»

Si, dans la réalité des faits, l'anorexie n'a absolument rien de glamour (vous vous souvenez du passage atrocement ennuyeux sur le comptage de calories dans Not That Kind of Girl de Lena Dunham? Ben imaginez quand il devient l'intégralité de votre existence), Guarda insiste sur le fait qu'en «tant que concept, l'anorexie l'est très souvent». À Johns Hopkins, les médecins déconseillent en général à leurs patients de lire la plupart des autobiographies d'anorexiques, et surtout la portion non négligeable signée par des auteurs «qui se pensent guéris, mais qui ont tout l'air d'être encore malades».

Sauf que ce qui m'est arrivé avec Block est légèrement différent. Je n'étais pas (encore) anorexique, elle n'écrivait pas (explicitement) des récits d'anorexie, et je ne sais pas trop comment quelqu'un aurait pu changer quoi que ce soit dans cette histoire.

La tristesse est «intéressante», fait remarquer Leslie Jamison dans son magistral article sur la douleur féminine. Et «la maladie [est] sa servante, qui lui offre non seulement une raison, mais aussi des symptômes et des métaphores: une toux caverneuse, un visage livide, un corps émacié». Les enfants meurent d'envie d'être intéressants. Les âmes-en-peine de Block, avec leur minceur graphique et leurs sombres secrets ne pouvaient que plaire à mon ambition et à mon sens dramatique, sans oublier mon narcissisme enfantin. Voyez cet autre personnage blockien et son inventaire à la Pétrarque:

«Mes épaules, mes clavicules, mes côtes, mon bassin, comme les os du crâne d'un animal, mes maigres cuisses. Dans le miroir, mon visage est laiteux et mes yeux semblent tuméfiés. Mes cheveux sont fins, délavés, traversés par la lumière.» 

La scansion de la phrase est elle-même diaphane. Il y a la féminité, la douceur, la brillance effacée d'une étoile lointaine. En me projetant dans ce corps, l'idée que quelqu'un puisse tellement faire attention à moi qu'il en remarque la saillie de mes clavicules avait évidemment de quoi m'exalter.

Est-ce que mes clavicules étaient intéressantes? Est-ce qu'elles se «déployaient comme les ailes d'un oiseau»?

Ma famille, un clan d'experts pyromanes

Bienvenue (une nouvelle fois) dans la famille W. qui, à ce moment de l'histoire, va jouer le rôle du «déclencheur»: une mère soucieuse de son apparence et de sa silhouette, un père athlète, une sœur qui deviendra rapidement à mes yeux l'anorexie incarnée. Nous sommes un clan instable, experts pyromanes qui ont en même temps une trouille bleue des incendies. Voici deux étés, nous avons décidé de traîner nos carcasses en Irlande, chacun blotti dans l'indulgence de l'autre –une ressource qui semble inépuisable quand certaines choses vous tournent autour, sans que vous soyez capable d'y faire face.

Un soir, à Dublin, nous étions invités à un dîner à 19 heures. Il était déjà 17 heures et ma sœur voulait courir. À notre hôtel, elle s'est changée en vitesse. Moi aussi –j'avais repéré un elliptique dans la salle de gym de l'hôtel et prévu d'en faire en même temps qu'E. monopoliserait le tapis. À peu près vingt minutes après le début de nos entraînements respectifs, la catastrophe est arrivée. E., qui avait besoin d'une heure totale de course et commençait déjà à flipper de ne pas y arriver, s'est rendu compte que les machines irlandaises mesuraient les distances en kilomètres et pas en miles. Il fallait qu'elle recommence tout depuis le début et qu'elle le fasse dans la rue, avec une application américaine de son téléphone. Mais parce qu'elle ne connaissait pas bien Dublin (et qu'il fallait ne pas griller les feux des passages cloutés), son jogging allait nécessiter une bonne heure et demie. Il était 17h45. À 18h30, on était censées être douchées, habillées, et prêtes à sortir.

Dublin I f. Ermert via Flickr 

Ma sœur a fondu en larmes en frappant sur le bouton stop du tapis. «Dis à maman et papa que je serai en retard», a-t-elle reniflé, avant de se précipiter vers la sortie. Cela pourrait vous sembler bizarre, mais je ne l'ai pas suivie, ni tenté de la dissuader. La chose est étrange, effectivement. «Sois prudente», lui ai-je envoyé en SMS. J'étais totalement désemparée et, je suppose, irréprochable. «Reviens vite». Ensuite, j'ai texté mes parents. «E. sera en retard». C'était, me persuadais-je, tout ce que je pouvais faire. Je suis restée sur mon elliptique pendant encore dix minutes, puis je suis montée dans ma chambre pour me préparer.

Tous les quatre, nous sommes arrivés au dîner vers 20 heures. Et me revoilà dans mon rôle de cafteuse: ma sœur est restée à sa place, à ne rien avaler, pendant nos allers-retours au buffet; elle s'est contentée de tremper délicatement ses lèvres dans son verre d'eau, tandis que des flots festifs de rouge et de blanc remplissaient les nôtres. Vous me croyez? J'allais trop boire ce soir là –je dois le préciser. Sinon, les choses auraient pu se dérouler autrement. Ma sœur régalait les convives avec ses histoires universitaires. (Ils l'ont trouvé si délicieuse. Je me déteste d'en avoir eu quelque chose à foutre). Sur une banquette, je me suis assise trop près de ma mère, les narines obsédées par son parfum. Une partie de moi profitait de la soirée, quand l'autre avait envie de péter un plomb –à cause de quoi, je ne sais pas trop.

«Fière? On a eu une heure de retard et elle n'a absolument rien bouffé!»

Et puis, naturellement, nous sommes rentrés à notre hôtel et il était très tard. La chambre de mes parents était voisine de la nôtre, à E. et à moi. Avant de nous séparer, ma mère nous prend dans ses bras.

«- Mes filles étaient merveilleuses, ce soir. Je suis si fière de mes magnifiques filles.»

J'éructe:

«- Fière? On a eu une heure de retard et elle n'a absolument rien bouffé!»

Je fixe mon père. De la déception se dessine rapidement sur son visage.

«- Arrête, pas maintenant», dit-il.

Comme moi, ma mère avait un peu trop bu. Nous sommes deux fortes têtes.

«- K., tu la fermes», m'intime-t-elle.

E. lève les yeux au ciel, puis rentre dans notre chambre. Bonne technique. Je suis mes parents dans la leur.

Je demande:

«- Je peux savoir pourquoi c'est moi la méchante, ici?»

Ma mère se précipite dans la salle de bains et claque la porte.

«- Ça nous fait beaucoup de mal que tu sois toujours obsédée par l'alimentation de ta sœur», me fait mon père, à voix basse, en délaçant ses chaussures.

Je crève. C'est l'heure du speech compassé que je connais par cœur, comme si mon père lisait son prompteur sur le mur opposé. Il est question d'indulgence, de faire attention aux mots que j'emploie, d'inquiétude, de reproches.

«- Il faut toujours que tu sois en concurrence avec E. C'est malsain. Ça nous dit que tu es malade. Si tu comptes encore les points, tu es plus malade qu'elle.»

«- C'est moi la malade? Alors que j'ai mangé normalement? Que je ne suis pas une névrosée du sport et que je n'ai fait attendre personne?»

«- Pourquoi c'est si important pour toi de démolir E.?»

Je ne voulais pas la démolir. Je voulais qu'elle arrête de faire ce qu'elle avait toujours fait, ces trucs probablement inhérents à son identité. Est-ce que ça revenait au même? «Bien» me comporter –y aller mollo sur le sport, me nourrir– me semblait parfois si dérisoire. Mon problème, ce n'était pas seulement qu'on m'avait privée de ma petite tape sur la tête pour me féliciter d'être «guérie» (Vous n'êtes jamais «guéri» d'un TCA, vous barbotez éternellement dans le purgatoire de la «rémission»). Ce qui me terrifiait, c'était la vision que mes parents avaient de moi: dévorée par la jalousie et l'amertume, toujours obsédée par ma jumelle, comme un petit caniche maniaque.

Mots ascétiques

À chaque fois que le mélange compliqué de peur et de tristesse que je pouvais ressentir pour E. passait pour de l'hostilité– j’avais l'impression d'avoir été embarquée de force dans un bateau qui venait subitement de chavirer.

À vouloir m'accrocher aux branches, je ne faisais que me noyer sous l'eau noire et froide qui m'était si familière. Celle qui me disait que le comportement de E. n'avait rien de si fou. Qu'il ne fallait pas se bâfrer de saumon et de petits pois, mais se gorger d'une conversation aussi fine et pétillante que son verre de Perrier. Qu'il fallait moi aussi que je plonge, que j'étreigne l'abîme. Que je sois belle, à nouveau.

Peut-être que Louise Glück allait pouvoir m'apprendre.

C'est en tout cas ce que j'ai pensé, à la fac, en m'inscrivant à mon premier cours de poésie. Consciemment, j’espérais que Louise Glück m'apprenne à écrire de beaux textes, mais en pratique, cela revenait au même.

Si Block incarne la sensibilité anorexique dans ce qu'elle a de plus théâtral et d'infantile, la poésie de Glück (qui apparaît dans Going hungry) lui donne la voix de la maturité. Dans sa retenue et son refus du charmant, Glück distille dans ses premiers recueils quelque chose de l'état d'esprit anorexique. Le foisonnement, le bruit et les paillettes la dégoûtent. Elle tourmente les critiques par ses formules austères comme «intensité maigre» ou «contraignante précision». Et à l'instar de l'anorexique qui revient sans cesse à ses petites habitudes, à ses mêmes ingrédients, Glück tisse et détisse ses mots ascétiques: la mare, la glace, la butte, la lune, les astres. Ses premiers poèmes se lisent comme de méticuleuses renonciations, avec une ponctuation allant à l'essentiel, au plus vrai.

Extrait de Persephone the Wanderer

Le pouvoir de la métamorphose

Après la fac, déprimée et isolée dans mes TCA, je ruminais ces trois vers de Persephone the Wanderer: «Contrairement à nous, elle ne sait pas/ce qu'est l'hiver/juste qu'elle en est la cause». À mes yeux, Glück offrait à l'anorexie le statut d'une saison, elle la mythifiait, l'ennoblissait.

Pendant ces années, je redoutais le chaos que j'étais capable de déclencher à chaque instant, que mes failles secrètes se révèlent au grand jour. L'anorexie me disait que j'étais dégueulasse, mais elle me promettait aussi la sérénité, une fois atteint le pays enchanté de la maigreur. Mon corps parfait allait être ma potion magique, mon remède contre mes intérieurs. Elle me protégeait des tempêtes des Enfers, elle m'enveloppait dans son éternel été.

Je m'affamais, en d'autres termes, pour obtenir cet antique pouvoir: celui de métamorphose. Et nous racontons des histoires pour la même raison –pour transformer, pour élever, pour sauver.

C'est le fantasme de l'anorexie, l'expressivité totale. Voyez la tristesse de l'anorexique, lisible sur son anatomie. Sa vie intime, ses émotions, se manifestent immédiatement à qui veut bien la regarder. Dans une transsubstantiation inversée, la chair devient mot, devient personnalité. Seuls les vrais artistes, les plus authentiques, peuvent vivre ainsi leur art.

Par définition, un signe signifie quelque chose. Mais que veut dire un corps? Dites-le moi avec des mots dénués de romantisme. Sans boutons de fleurs et sans manigances. Dites-moi ce qu'est l'hiver.

La littérature anorexique, selon Jamison, est «nostalgique de la faim comme verbalisation de l'angoisse». Elle valorise les métaphores –«les os hiéroglyphes, les clavicules pleurs». Elle assigne «une éloquence au corps affamé, une sorte de grâce lyrique».

Je n'ai rien de joli à dire de mon corps quand je suis trop maigre. Ma peau s'élime et s'étire en plaques squameuses. Ma tête surdimensionnée s'agite sur mon cou de poulet comme un ballon stupide. Les artistes des TCA adorent fétichiser les os du bassin, mais je vous assure que les miens n'ont pas le moindre intérêt esthétique. Et mes cheveux! Si pailleux, ternes et plats, la honte pour une juive.

Une expérience aliénante

Mais la mocheté mise à part, instrumentaliser mon corps –le présenter aux autres pour qu'ils le lisent comme le personnage d'un texte– est un moyen de s'abîmer des plus efficaces. Et je ne parle pas uniquement sur un plan théorique. Je veux dire que vous affamer est l'une des expériences les plus aliénantes que vous pouvez vous infliger. Vous avez déjà essayé de faire quoi que ce soit le ventre intégralement vide? Malgré les mythes sur un regain de concentration, d'intensité ou d'imagination, au mieux vous vous sentez comme une couche de crasse sur une vieille table de cuisine.

Certes, au départ la faim vous donne de l'énergie – les spécialistes ne sont pas tous d'accord sur l'origine de l'hyperactivité des anorexiques, est-ce un phénomène hormonal ou qui relève du désir conscient de brûler des calories? Mais au final, vous n'êtes plus qu'un filet de pêche crevé dans lequel passent des idées molles. Impossible de parler, d'écrire, d'agir. La faim ne transforme pas votre existence en un acte glorieux de lyrisme. La faim éteint ce que vous êtes.

Selon une explication plus scientifique, l'anorexie grignote votre cerveau. Comme le précise Arielle Pardes dans Vice: 

«Quand votre corps entre dans une période de jeûne, il puise en premier dans les tissus les plus gras –soit le cerveau, en l'absence de masse graisseuse corporelle. Le cerveau est littéralement détruit, petit à petit, ce qui cause de la confusion mentale, des problèmes d'attention, une incapacité à se concentrer».

(Heureusement, la perte de volume cérébral est en général rattrapée quand le poids repart à la hausse). La faim diminue aussi le débit sanguin cortical, ce qui ralentit d'autant plus la machinerie cognitive et permet aux mirages de l'anorexie de faire souche.

Laura Lewis / via Flickr

À côté de ça, j'adore écrire quand je mange. J'adore triturer le langage quand du pop-corn ou des tartines de beurre de cacahuète crissent sous mes dents. J'adore descendre de mon bureau pour aller m'acheter des bonbons acidulés, en alternant de temps en temps avec des chocolats crémeux, tout en compulsant des synonymes dans ma tête ou en essayant de me remémorer, au plus exact, une sensation que j'ai pu avoir à un moment précis de mon adolescence. Dans ces cas-là, je sais aussi que j'investis trop dans la nourriture. Comme si l'alimentation était à la fois devenue l'occasion et l'expression du bonheur, une sorte de célébration d'elle-même.

«Pour me la péter deux minutes, me dit E. au téléphone, ta manie de manger et d'écrire en même temps incarne le fantasme d'une ouverture totale et immédiate, d'un échange idéal et réciproque avec le monde. À la fois tu le produis et tu y puises ta matière. Tu n'es pas vraiment enfermée en toi-même, exclue du plaisir et de la générosité. C'est plutôt comme si tu admettais ton interdépendance avec l'univers, que cette connexion est créatrice, qu'en tant qu'écrivain, ton histoire peut être aussi celle d'autres personnes.»

(J'ai pensé: «Et ton histoire alors?», sans lui poser la question)

«Je ne veux pas qu'elle finisse», ai-je répondu.

Une longue histoire d'erreurs de l'anorexie

En 1873, le médecin français Charles Lasègue et le physicien anglais Sir William Gull (qui s'était personnellement occupé de la Reine Victoria) publient indépendamment sur la perte nerveuse d'appétit, l'anorexia nervosa. Pour Lasègue, qui parle «d'anorexie hystérique», l'anorexique est en général «une jeune fille entre 15 et 20 ans [qui] éprouve une émotion qu’elle avoue ou qu’elle dissimule. Le plus souvent il s’agit d’un projet réel ou imaginaire de mariage, d’une contrariété afférente à quelque sympathie ou même à quelque aspiration plus ou moins consciente». Par un hasard cosmique heureux, Lasègue est aussi le père de la «folie à deux» ou «trouble psychotique partagé», une notion si chère aux Waldman.

Gull, quant à lui, prescrivait «divers remèdes (…) une préparation de quinquina, du bichlorure de mercure, du sirop de phosphate de fer, du citrate de quinine et de fer». Une administration qui, hélas, n'allait être suivie d'aucun «effet perceptible».

Ainsi commença une longue histoire d'erreurs sur l'anorexie. Nous ne savons toujours pas réellement quelles en sont les causes. Cela a trait, en partie, au fait que le genre d'étude longitudinale et standardisée nécessaire pour éclairer son étiologie est bien trop vaste et onéreuse pour que la grande majorité des chercheurs ne s'y embarque. (L'anorexie-boulimie touche environ 1% de la population, ce qui fait que la moindre expérience suivant un groupe randomisé de personnes pour voir combien tombent malades devrait enrôler des milliers de participants pour obtenir des résultats significatifs).

C'est aussi parce que les recherches sur les troubles alimentaires manquent de financements. Aux États-Unis, les Instituts nationaux de la santé (NIH) allouent seulement 1,20 dollar de recherche par patient souffrant de TCA, contre 159 dollars pour la schizophrénie (qui, elle aussi, touche 1% de la population). Mais c'est surtout parce que les TCA sont atrocement complexes et mélangent facteurs génétiques, environnementaux et culturels.

Explications simplistes

L'histoire de l'anorexie aura été un conte tissé d'explications simplistes –d'histoires fausses– qui conservent encore de leur influence grâce aux petits grains de vérité que chacune peut posséder.

En voici une sélection.

1. Les femmes hystériques
Comme Julie Hepworth le souligne dans son livre The Social Construction of Anorexia Nervosa [la construction sociale de l'anorexia nervosa], les termes anorexie et hystérie ont été quasiment interchangeables au cours du XIXe siècle. Selon Lasègue, l'hystérie perturbait le «foyer gastrique», d'où une aversion pour la nourriture. Dans ses premiers écrits, Gull parlait de l'anorexie comme de l'«hysteria apepsia», «suivant l'hypothèse que les anorexiques souffraient d'un déséquilibre de la pepsine, ce qui ternissait leur appétit. En 1884, dans ses conférences sur les «névroses viscérales», le physicien T. Clifford Allbutt estimait qu'à l'instar des hystériques, les jeunes filles qui s'affamaient réagissaient «histrioniquement» –de manière exagérée– à l'air du temps et à ses injonctions genrées. «L'invincible dégoût pour la nourriture», déclarait-il, traduisait chez des patients «exubérants» un désir autrement normal d'apprivoiser ses «propensions animales».

2. Un trouble hormonal
Au début du XXe siècle, des médecins autopsient une anorexique et lui trouvent une glande pituitaire ratatinée. Ils formulent alors l'hypothèse que la maladie serait causée par des concentrations trop faibles d'hormone pituitaire et envisagent de traiter les anorexiques par des injections de ladite hormone. Qui ne fonctionneront pas. Les anorexiques verront ensuite leur sang inondé de jus de thyroïde, d'insuline et d’œstrogènes. Il faudra attendre les années 1940 et une somme de résultats médiocres –visiblement, les injections hormonales peuvent aider à traiter un TCA, mais seulement si elles sont accompagnées d'aliments très caloriques– pour que l'idée de l'anorexie comme trouble purement endocrinien soit finalement discréditée.

3. L'angoisse de la grossesse
En 1939, George H. Alexander, un psychanalyste freudien de Rhode Island, décrit le cas d'une adolescente anorexique qui avait commencé à s'affamer lorsque deux de ses camarades de classe étaient tombées enceintes et avaient été renvoyées de l'école. Selon la théorie d'Alexander, sa patiente était atteinte d'un délire paranoïaque dans lequel le «gras» équivalait à la «gravidité» et la nourriture symbolisait un «agent fécondant». Il faudra deux décennies pour qu'on comprenne que cette assimilation des anorexiques à des individus noyés dans une angoisse irrationnelle de la grossesse n'était fondée que sur du vent.

4. Des mères trop envahissantes et des pères trop absents
Avec l'essor des thérapies familiales systémiques dans les années 1960 et 1970, des médecins allaient chercher à prophétiser les réponses aux questions posées par l'anorexie en lisant dans les entrailles des foyers. Les TCA étaient (et sont encore pour certains) une lutte de pouvoir larvée entre des mères tyranniques et des enfants par trop dociles. En 2002, Anna Krugovoy Silver continuait à écrire qu'au moins en partie «l'anorexie est une stratégie de pouvoir par laquelle une fille refuse de manger pour gagner en influence et en attention au sein de sa famille». Le scénario typique? Un environnement familial «contrôlant mais non confrontationnel» où une fille «perfectionniste et ambitieuse» a souvent une «relation problématique et conflictuelle avec sa mère».

5. Le patriarcat
Dans les années 1980, le féminisme allait transformer une nouvelle fois notre appréhension de l'anorexie. Des livres comme Fat Is a Feminist Issue [le gras est une question féministe] de Susie Orbach ou Quand la beauté fait mal de Naomi Wolf contenaient énormément d'erreurs, mais ont permis à l'opinion publique de prendre conscience des représentations irréalistes des corps féminins dans les médias. Les troubles du comportement alimentaire allaient devenir de puissants symboles des injonctions sociales pesant sur les femmes et des attentes culturelles voulant les transformer en simples éléments décoratifs, leurs identités et leurs ambitions réduites aux portions congrues. Il suffisait donc de changer les normes esthétiques et l'anorexie aurait été vaincue pour de bon.

Ralentir le temps

Évidemment, aucune de ces histoires n'est totalement fausse. Les hormones jouent très probablement un rôle dans les TCA. Beaucoup de femmes tombent malades à la veille de la puberté et bon nombre de médecins isolent les œstrogènes comme un possible facteur accélérateur. La leptine (une hormone de la satiété synthétisée dans les tissus graisseux) et la ghréline (une hormne de la fain produite dans l'estomac et le pancréas) sont toutes deux gérées par l'insula, une zone du cerveau qui a tendance à ne pas fonctionner correctement chez les patients souffrant de TCA. De même, les individus anorexiques ont aussi des taux de cortisol très élevés, mais cette augmentation du stress peut autant être un corollaire de l'affamement qu'une cause.

Il est vrai que certaines anorexiques ont des mères dominatrices. Sauf qu'il est tout aussi vrai que voir votre fille s'affamer et faire du sport à en mourir a tendance à activer vos pulsions protectrices. Une étude de 1995 observe des comportements parentaux également chaotiques et contre-productifs lors des repas chez les parents d'anorexiques et d'enfants atteints de la mucoviscidose, souvent trop malades pour réussir à manger.

Il est aussi vrai qu'un désir de ralentir le temps qui passe et de retarder les grandes étapes de l'âge adulte –le sexe, le mariage, la grossesse– peut inciter une fille à cesser de manger. Idem pour notre culture où l'assimilation de la maigreur au prestige est omniprésente. Tout ce qui peut donner à une adolescente l'idée de diminuer sa prise calorique peut allumer la mèche biologique et faire exploser le TCA.

Voici les faits

Et tel est l'élément que quasiment toutes ces histoires laissent de côté: l'existence d'une mèche biologique. Dans le cas contraire, qu'est-ce qui explique que nous ne soyons pas tous anorexiques, alors que nous baignons tous dans les retouches Photoshop, les injonctions au thigh gap et autres molécules d'un air ambiant qui fait de la ressemblance avec Cara Delevingne un idéal existentiel? (Comme me l'explique le Dr. Guarda de Johns Hopkins: «La même pluie tombe sur tout le monde, ce qui laisse entendre un certain niveau de vulnérabilité individuelle»).

Laura Lewis / via Flickr

De même, pourquoi l'anorexie existe-t-elle au Ghana ou chez les Amish, où les silhouettes malingres ne sont pas valorisées? Et si les TCA n'étaient qu'une affaire de «contrôle» et d'édification de soi –surtout face à des parents autoritaires– que faire de toutes ces filles à l'enfance heureuse, passée auprès de parents parfaitement sains et aimants, et qui tombent néanmoins sous le charme de l'anorexie? À 17 ans, quand j'ai commencé mes régimes, je n'ai pas le souvenir de m'être sentie perdue ou impuissante, j'étais simplement terrifiée à l'idée de prendre du poids.

Voici les faits: vous courez entre 7 et 11 fois plus de risques de devenir anorexique si un parent direct l'est aussi, et chez les vrais jumeaux, le risque est 50 à 80% plus élevé que chez les dizygotes. Les individus qui développent une anorexie partagent aussi plusieurs traits de caractère: l'introversion, le perfectionnisme, une sensibilité aux critiques, la vigilance, la compétitivité, l’obsession et l'aversion au risque.

La biologie est la pièce du puzzle qui contredit le plus directement les mythes sociaux sur l'anorexie, mais aussi celle qui peine le plus à convaincre. Parce qu'ils se fondent toujours sur la théorie des systèmes familiaux, bon nombre de médecins recommandent une «parentectomie» aux patientes anorexiques, pour reprendre la formule de Tom Insel, directeur de l'Institut national de santé mentale, soit «l'exclusion des parents et affiliés du (…) projet thérapeutique». Qu'importe que des études menées aux États-Unis ou au Royaume-Uni observent des «résultats bien meilleurs lorsque les parents sont pris en compte et intégrés».

«Je ne veux pas qu'elle finisse»

De même, beaucoup de thérapeutes s'occupent des TCA comme s'ils étaient là pour décrypter un quelconque code psychologique fondamental –qu'il leur fallait dénicher les mystérieuses forces psychiques véhiculant la maladie. Alors qu'ils devraient se focaliser sur la nutrition et le retour d'un poids normal –qu'importe ce qui a pu déclencher, au départ la survenue de l'affamement volontaire–, l'extrême majorité des symptômes anorexiques –des signaux de la faim qui se détraquent aux pensées obsessionnelles– sont les conséquences des changements physiques survenant dans un cerveau sous alimenté. En d'autres termes, ce qui alimente l'anorexie est, pour une très large part, l'anorexie elle-même.

«Je ne veux pas qu'elle finisse», lui dis-je.

Quelque part, nous voulons que les histoires durent toujours, vu que leur déroulement nous rappellent celui de notre propre existence.

Parfois, je me mets à manger, et je n'arrive pas à m'arrêter.

Cette partie est difficile à écrire, mais elle fait aussi partie du récit. Après la fac, dans les aléas de la rémission, mon trouble a commencé à se transformer, à perdre tout ce qui lui restait d'héroïsme ou d'accès vers la délicatesse des beautés gothiques. J'avais stocké mon déni et j'avalais des paquets entiers de céréales, des litres de crème glacée, des sachets de raisins trempés dans le Nutella ou le caramel fondu. Lorsqu'ils commençaient, ces épisodes avaient le goût de la gloire –comme des petits bouts de permission accordée à une vie fascistiquement austère. Les jardins des délices de Bosch où tous les personnages sont faits de pâte d'amande.

Mais au milieu et à la fin, c'était à se tirer une balle. Vous êtes persuadée que vous êtes la créature la plus immonde, la plus exécrable, la plus inutile de la planète. La pire douleur psychique que j'ai pu connaître. J'allais au travail en me demandant pourquoi les gens ne me jetaient pas des pierres dans la rue. Si un collègue était gentil avec moi, je me sentais si sale, si indigne que mes yeux manquaient se déchirer. A chaque fois, les répercussions émotionnelles de ces orgies étaient tellement atroces que je me le jurais les grands dieux: je n'allais plus jamais recommencer. Et, surprise! –je recommençais.

«L'anorexique a un néon qui clignote: GAVE TOI NON STOP»

Ce rebondissement dans l'histoire de l'anorexie est souvent passé sous silence, parce que qu'il ne colle pas avec le martyre romantique qu'on imagine du TCA. Sauf que les excès de bouche sont une réaction des plus courantes au stress psychologique et physique qu'induit l'affamement: plus de la moitié des anorexiques flirtent avec la boulimie ou l'hyperphagie sur le chemin de la rémission. «Se restreindre, c'est rendre la nourriture plus gratifiante», explique Carrie Arnold, auteure d'un livre détaillant de récentes recherches scientifiques sur l'anorexie et expliquant combien elles sont utiles pour la traiter.

«Après des milliards d'années d'évolution, nos cerveaux et nos corps n'ont absolument aucune envie de mourir de faim.» 

L'affamée chronique doit lutter contre un désir primitif non seulement de soulager ses crampes d'estomac, mais aussi de compenser de très graves carences nutritionnelles. Comme le précise Arnold, «dans son cerveau, l'anorexique a un néon qui clignote: GAVE TOI NON STOP». Pendant un temps, les anorexiques l'ignorent en beauté, jusqu'à ce qu'elles n'en soient plus capables.

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Dans ma famille, la plupart des femmes sont douées pour l'écriture manuscrite. Moi, mes pattes de mouche ressemblent à des empreintes d'hippopotame. E. et J. ont une très belle écriture, naturellement fluide et gracieuse. Elles adorent toutes les deux le Don Quichotte de Picasso, avec le personnage élancé du chevalier, tenant davantage du hiéroglyphe que de l'humain. Je les imagine croquées sous la plume de Picasso. Elles auraient été aussi fines et tranchantes.

Et me voilà repartie à la chasse aux doubles et aux maîtres: Don Quichotte, Jamison, Glück. Impossible de tolérer l'anorexie sans ses fards.

Un choix et un non choix

Les gens sont différents et les anorexiques arrivent à cette maladie par différents chemins. Si j'y suis parvenue dans la sensibilité et la tradition littéraires, ce n'est évidemment pas le cas de tout le monde. Mais je pense que nous sommes souvent semblables dans notre quête langagière, cette chasse aux mots capable d'expliquer ce qui nous est arrivé, ce que nous nous sommes fait.

Nous nous engluons dans un comportement aux fondements biologiques qui se renforce biologiquement. Mais nous le recouvrons d'une lutte universelle –le besoin de nous exprimer, de devenir ce que nous sommes. L'anorexie est à la fois un choix et un non choix, l'anorexique est à la fois elle-même et une autre. Comment rendre le phénomène intelligible? Je garde espoir: en trouvant les bons mots, je vais peut-être avoir le droit de revenir en arrière et de tout recommencer ou, du moins, de transfigurer mon problème avec du sens.

Quiconque recherche les fondements biologiques de l'anorexie va forcément tomber sur l'insula. Cette région du cerveau, profondément cachée dans le cortex cérébral, est responsable (entre autres et nombreuses choses) de surveiller l'état intérieur de l'individu. Il s'agit d'une gare de triage qui reçoit les signaux venus d'autres régions du cerveau et les intègre dans un récit cohérent pour vous faire savoir comment vous vous sentez à un moment donné. C'est l'insula qui vous dit si vous avez faim ou envie de dormir, si un collègue vient de vous faire une remarque énervante, si la fin d'un roman vous attriste. Les individus très attentifs à leurs émotions et à leurs besoins physiques internes ont une «conscience intéroceptive très développée», grâce à une insula en parfait état de marche.

Les anorexiques, même en rémission, n'ont pas des insulae en parfait état de marche. Leurs scanners cérébraux révèlent une connectivité et une vitesse de calcul moindres dans cette région. Selon les chercheurs Ken Nunn et Bryan Lask, il est très probable que les anorexiques appréhendent intuitivement moins bien l'état de leur corps et de leurs sensations. Ce sont des individus qui mettent peut-être plus de temps à comprendre qu'ils sont épuisés avant d'aller se coucher. Qui ne vont pas se rendre compte qu'une conversation les a stressés avant de souffrir physiquement des tensions de leur mâchoire.

Dans une expérience sur la conscience intéroceptive, on a demandé à des femmes anorexiques d'estimer, sans le mesurer, leur rythme cardiaque. Résultat, par rapport à leur pouls réel, leur marge d'erreur était bien plus conséquente que chez des non-anorexiques. En tendance, les personnes souffrant de TCA n'ont pas des réactions normales pour tout ce qui est contrôlé par l'insula: elles n'ont pas de plaisir à goûter des saveurs agréables, elles ne sont pas excitées quand elles gagnent de l'argent. Quand on leur montre des images neutres de nourriture, leur système de récompense part en roue libre et bombarde les circuits cérébraux régissant le dégoût.

L'une des tâches les plus importantes –et les plus mystérieuses– de l'insula consiste à construire une image corporelle: «une représentation mentale de ce à quoi nous pensons ressembler». Pour ce faire, elle entrelace des informations sur notre façon d'occuper l'espace et de nous y mouvoir (la proprioception), des sensations internes (l'intéroception) et des indices externes (un mouvement dans le miroir, le compliment d'un ami). Sauf que, comme nous l'avons vu, l'insula des anorexiques est relativement aveugle aux sensations internes.

Auto-objectification

Pour compenser, l'anorexique va donc surinvestir les indices externes: les chiffres sur une balance, l'avis d'un partenaire sur la distance entre ses cuisses. Cette dépendance aux retours extérieurs dans la constitution de l'image de soi génère ce que le chercheur italien Giuseppe Riva appelle un «blocage allocentrique» –une sorte d'auto-objectification où l'on ne cesse d'adopter le point de vue d'un tiers sur sa propre personne. Difficile de développer son agentivité quand votre identité se façonne dans le regard d'autrui.

Une étude de 2008 observe que les anorexiques et les non-anorexiques manifestent une activation neuronale comparable lorsqu'ils regardent des hommes et des femmes qu'ils ne connaissent pas. Par contre, quand les chercheurs montrent leurs propres images aux non-anorexiques, c'est une tout autre cartographie cérébrale qui s'illumine. Ce n'est pas le cas chez les anorexiques: face à leur reflet, leur cerveau réagit comme s'il voyait des tiers. Elles se voient littéralement comme des étrangères.

Ce n'est peut-être donc pas si surprenant que l'anorexie nous éloigne de nous-même. Mais est-ce que ces anomalies dans l'insula pourraient expliquer le penchant narratif des anorexiques? Le fait qu'elles s'imaginent davantage comme un personnage, pas comme un individu autonome?

Francesca Lia Block via Wikimedia

La fragilité physique que Francesca Lia Block rend si désirable ne serait-elle pas la métaphore d'une vérité des anorexiques –une fragilité du moi? La maladie ne pourrait-elle pas affirmer son identité parce que rien d'autre ne le peut?

Avant, je serrais les dents en regardant la photo de ma sœur et moi en maillot de bain. Aujourd'hui, j'y reviens les yeux chargés de questions. E. a toujours été une perfectionniste, elle a toujours détesté le risque –le profil type de l'anorexique. Moi, j'ai passé énormément de temps à lui en vouloir parce qu'elle avait «choisi» d'extérioriser son TCA. Désormais, je me dis qu'elle n'a jamais eu la moindre chance.

N'est-ce pas moi la plus malade?

Moi, j'étais la fille qui n'avait pas le droit de toucher aux livres de coloriage, parce que je gribouillais tout sur mon passage. Et pourtant, voilà ce que j'ai fait –j'ai vu l'anorexie sur E. et j'ai décidé: moi aussi. Je vais sauter les repas, compter les calories, multiplier les séances d'abdos jusqu'à ce que la maladie m'attrape dans le miroir et qu'il soit trop tard. Mes parents ont-ils raison? Si je compte toujours les points, n'est-ce pas moi la plus malade? La fille sans prédisposition génétique qui a quand même convoqué le démon, par la seule force de sa volonté?

Pour la troisième fois, je regarde la photo et quelque chose me saute aux yeux. Avec E. on sourit, toutes les deux, on ne voit que ça sur l'image. Nous sommes heureuses. Elle est rigide, je suis mollassonne, mais personne n'est malade.

La pensée a beau m'attrister, j'adore imaginer le monde parallèle où les jumelles W. ne sont jamais devenues anorexiques, dans lequel aucune circonstance n'a frotté notre allumette biologique, où nous avons vécu la vie qu'il nous fallait. J'adore imaginer tout ce qu'on aurait pu accomplir, à l'heure actuelle, le genre de relations qu'on aurait pu développer. J'adore imaginer ma mère et mon père sans ces rides qui leur barrent le front, creusées à coup d'années à forcer leurs filles à manger. Les vacances sereines, les passions que nous aurions pu cultiver grâce à tout le temps que nous n'aurions pas passé à nous engueuler sur la bouffe. Je m'imagine avec E. sur la photo. Nous sommes adultes. Notre lien n'a jamais été brisé. Nous sommes les deux parties d'un tout. Nous n'avons aucun secret l'une pour l'autre.

Reste que la mémoire m'a offert des outils qui sont aujourd'hui les miens et qu'il m'est impossible de regarder le passé sans le filtre de mon histoire. Dans le grenier, je retrouve les traces de l'enfance. L'odeur de transpiration de mon père lorsqu'il revenait du tennis et nous prenait dans ses bras. Ma mère qui s'affaire dans la cuisine le matin en préparant le café. Autant d'objets que je saisis délicatement entre mes doigts. Leur surface est lisse et brillante, patinée par le temps. Ils ont la légèreté des insectes. En moi, la tristesse ouvre sa corolle. Sur les marches de l'escalier, je me fige, j'entends les bruits de pas de mon existence.

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