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Religion: percée évangélique en France

Henri Tincq, mis à jour le 30.10.2009 à 17 h 41

Les églises évangéliques s'implantent dans les banlieues et les populations immigrées et déracinées. Elles progressent plus vite que les églises protestantes traditionnelles qui se réunissent ce week-end de la Toussaint à Strasbourg.

Le protestantisme français fait sa mue. Il est resté longtemps identifié à la Haute Société Protestante (HSP) parisienne, aux grands noms de familles huguenotes, à des bastions régionaux comme l'Alsace ou les Cévennes, à une religion puritaine, austère et discrète qui se transmettait de génération en génération. Il va falloir réviser ces images jaunies. Le protestantisme français progresse de manière spectaculaire dans les banlieues. Il valorise moins l'héritage de foi que la conversion, c'est-à-dire le libre choix individuel. On n'est plus protestant de père en fils, par tradition familiale, on le devient. Enfin, ce néo-protestantisme privilégie les réseaux souples et fluides plus que les grandes institutions ecclésiastiques.

Les protestants -1,3 million, soit 3% de la population française - se veulent, sinon moins sages, plus visibles dans la société. A partir du 30 octobre et pendant tout le week-end de la Toussaint à Strasbourg, ils organisent un rassemblement auquel dix mille personnes sont attendues, à l'image de l'annuel «Kirchentag» allemand (la Journée des Eglises protestantes). Culte et culture, débats et concerts rythmeront ce week-end qui verra pour la première fois se réunir les deux pôles du protestantisme français, l'un inspiré de l'ancienne tradition luthérienne et calviniste (réformée) et l'autre du courant évangélique en pleine progression.

Car la France est à son tour gagnée par le raz-de-marée évangélique. On compte entre 450.000 à 500.000 le nombre de fidèles touchés par de nouvelles Eglises évangéliques indépendantes ou d'autres, plus anciennes, affiliées à la Fédération protestante de France, qui font de la conversion l'acte majeur de leur vie et de la lecture de la Bible l'un de leurs gestes les plus quotidiens. Les évangéliques n'étaient que 50.000 après-guerre, soit dix fois moins. Les deux tiers des protestants pratiquants sont désormais des évangéliques. Ils croissent dans les grandes villes et les banlieues et ce sont eux qui, à présent, donnent le ton au protestantisme français.

On les appelle Charisma Eglise Chrétienne, Paris Centre Chrétien, Rencontre Espérance, etc... Ces communautés évangéliques indépendantes offrent, à Paris ou dans la région parisienne, des lieux de culte qui rivalisent en affluence, chaque dimanche, avec les plus grandes paroisses catholiques ou réformées de la capitale. Charisma, du pasteur Nono Pedro, est né à Saint-Denis et rassemble 6.000 fidèles qui se répartissent entre les cinq cultes du week-end. Les chiffres sont voisins à Paris Centre Chrétien, une autre Eglise fondée à la Courneuse en 1985 par un pasteur d'origine indienne, Selvaraj Rajiah, encore animée par lui et sa femme Dorothée. A la marge du paysage institutionnel protestant, ces nouvelles Eglises charismatiques touchent la plupart des communautés de migrants et croissent avec elles. Chacune a son site Internet.

Ce sont des communautés où prospèrent les missionnaires, prophètes ou guérisseurs africains ou antillais. Où le culte est festif, convivial, exubérant. Aux prédications succèdent les séances de guérisons. On y chante des hymnes et des louanges, on prie, on danse. Le prosélytisme y est actif. Ces Eglises ont suivi les grands courants d'immigration venus d'Afrique et d'Asie. Paris compte des Tamouls aussi bien que des Brésiliens évangéliques. Des communautés évangéliques chinoises sont désormais plus nombreuses que les communautés protestantes traditionnelles. Si les Africains et Antillais sont les mieux représentés, on ne saurait sous-estimer le poids des Eglises évangéliques laotiennes, vietnamiennes, coréennes, etc... Implantée en France, l'Eglise évangélique coréenne, dite «de toutes les nations», envoie déjà des missionnaires francophones au Burkina Faso.

Leur succès tient à l'accueil offert à des communautés de personnes déracinées, à qui sont proposées des réunions de prière, d'évangélisation, de formation biblique, de missions. Ces nouvelles Eglises répondent à des besoins de consolation, de convivialité, de guérison. Aux obligations de culte, se superposent diverses formes de prise en charge des individus: cours d'alphabétisation, aide à la recherche de travail ou de papiers, «théologie de la prospérité» qui relie le succès social individuel à la forte croyance en Dieu. «Le succès de ces Eglises évangéliques est l'un des marqueurs de la difficulté de la France à intégrer ses immigrés», dit Sébastien Fath, chercheur au CNRS, sociologue spécialiste de ces nouveaux réseaux, auteur de Du ghetto au réseau, le protestantisme évangélique en France. Éd. Labor et Fides, 2005.

Leur croissance s'explique par cette forte dimension communautaire, mais aussi par le dynamisme de leurs réseaux missionnaires. Charisma propose des campagnes d'évangélisation dans Paris sous le nom martial d'«Opération invasion». Elle s'explique aussi par le charisme propre au «pasteur» autoproclamé qui est à la fois animateur de communauté, prédicateur, exorciste, thérapeute, par les liturgies chaleureuses sans commune mesure avec l'austérité des célébrations catholiques ou protestantes traditionnelles. La lecture de la Bible y est plutôt fondamentaliste. La vision de la société y est fondée sur des valeurs familiales ou sexuelles très conservatrices. La vision du monde est binaire : elle comprend, d'un côté, les purs ou les forces du bien et, de l'autre, les corrompus ou les forces du mal. « C'est une spiritualité très marquée par la culture vidéo, observe Sébastien Fath. Paris et la banlieue sont divisées en territoires à évangéliser selon qu'ils appartiennent à Dieu ou à Satan et où se livre une vraie guerre spirituelle».

Ces nouvelles Eglises d'immigration auraient déjà rallié en quelques années plus de 50.000 fidèles. Elles progressent désormais plus vite que les évangéliques d'implantation plus ancienne, comme les Assemblées de Dieu (200.000 personnes), appartenant au courant  «pentecôtiste», qui pratique le «parler en langues», suite de mots et de sons inarticulés qui enfle pour invoquer l'Esprit saint.

Parmi les évangéliques d'implantation plus ancienne, citons encore la Mission Evangélique tsigane, depuis longtemps associée à la Fédération protestante de France, ainsi que les Eglises du courant «piétiste orthodoxe» (200.000), les baptistes, les méthodistes, les darbystes, les libristes, l'Armée du salut, etc..., qui se distinguent par une allergie à toute effervescence dans le culte et une sorte de piété austère, une discipline morale proche de l'ascèse, la prédication d'une saine doctrine biblique, de forts engagements missionnaires et sociaux.

Nouvelles ou anciennes, toutes ces Eglises évangéliques ont en commun qu'elles prêchent un christianisme de proximité, décomplexé, centré sur l'individu. Pour elles, on ne naît pas forcément chrétien, on le devient, suite à une démarche personnelle qui réoriente toute la vie dans le sens d'un engagement, spirituel, moral et social, toujours plus militant. «Tu peux naître de nouveau» est leur principal slogan. Selon un sondage de l'hebdomadaire Réforme du 23 octobre, 50% des protestants évangéliques viennent de l'athéisme ou d'autres Eglises que celles du protestantisme. «La surreprésentation des évangéliques chez les pratiquants protestants s'explique par l'accent mis sur l'épanouissement individuel que procure la foi en Jésus-Christ et par la chaleur de communautés où l'utopie chrétienne de «frères et sœurs» prend un sens très concret», analyse encore le sociologue Sébastien Fath.

L'influence évangélique américaine pèse sur cet évangélisme à la française. Quand on ouvre la presse évangélique ou qu'on assiste à certains cultes, on mesure la montée d'une sorte d'optimisme «entrepreneurial» de type américain, ressemblant au dynamisme expansionniste des pionniers. On y observe la montée d'un discours antipermissif et une instrumentalisation, comme aux Etats-Unis, du thème de l'avortement. Le Comité protestant pour la défense de la dignité humaine (CPDH) fonctionne en France sur le modèle de la droite religieuse américaine et prône le droit absolu à la vie, le rejet de l'homosexualité, de l'avortement, de la recherche sur les cellules souches d'embryon. Proches aussi de la ligne intransigeante du magistère de l'Eglise catholique, ces thématiques ont été longtemps étrangères à la culture évangélique en France. On les trouve aujourd'hui mises en œuvre dans des réseaux évangéliques toutefois minoritaires.

Ces évangéliques mordent sur les Eglises de tradition luthérienne ou réformée, longtemps les plus nombreuses, aujourd'hui dépassées numériquement, obligées elles aussi de se renouveler, de mettre l'accent sur la visibilité de la foi et de rendre plus explicites les références à l'Evangile. Plus du tiers des nouveaux pasteurs luthériens ou réformés viennent des milieux évangéliques. Le pasteur Marcel Manoël, président de l'Eglise réformée de France (400.000 membres), s'en explique: «Nous voyons arriver des croyants qui ont vécu une conversion forte dans une église évangélique et cherchent chez nous une formation et une structuration de leur foi. Ces croyants apportent quelque chose de neuf à notre Église qui a tendance à s'endormir sur son histoire passée. Parfois ils dérangent, car ils n'ont pas été élevés dans le sérail. Mais ça nous fait bouger. » (entretien dans La Croix du 25 octobre). Le courant évangélique est aujourd'hui le fer de lance du protestantisme pratiquant. Le protestantisme français, dit le sociologue Jean-Paul Willaime, en forgeant un néologisme à partir de l'américain, est en train de «s'évangelicaliser».

Henri Tincq

A lire également sur Slate.fr dans le domaine religieux: Les «emmerdeuses de bénitier» dans la rue et Le monde selon le Pape.

Image de Une: Une église David Mdzinarishvili / Reuters

 

 

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