Culture

L'étrange histoire de l'auteure prodige qui disparut comme dans son livre

Temps de lecture : 4 min

Lorsque une jeune prodige de la littérature fait moins parler d’elle, il n’y a rien de bien alarmant. La fille grandit, essaye de se frayer un chemin dans le monde en dépit des problèmes de sa famille et de son pays. Mais quand l’écrivaine disparaît des radars jusqu’à s’évanouir complètement dans la nuit, personne ne s’en inquiète. Qu’est-il arrivé à Barbara Newhall Follett?

Photos de familles Barbara Newhall Follett. Via Farksolia.
Photos de familles Barbara Newhall Follett. Via Farksolia.

Slate.fr vous propose une série d'histoires mystérieuses autour de grands écrivains. Pour retrouver les récits précédents, cliquez ici.

Barbara Newhall Follett naît à l’hiver 1914 dans une famille aimante du New Hampshire. Sa mère est institutrice et son père rédacteur en chef, ex-membre des universités les plus prestigieuses du pays. En raison de sa sensibilité, ses parents décident de lui faire cours à la maison. Elle aime la danse et les sciences naturelles. Et plus que tout, elle aime les mots.

Son père écrira, dans le magazine Harper’s, qu’elle voyait déjà «Des A dans les pignons des toits des maisons et des H dans les poteaux de but des terrains de foot». À 4 ans, elle tape quelques phrases sur la machine à écrire familiale et s’essaye à la poésie. À 8 ans, elle entreprend d’écrire une histoire, La Maison sans fenêtre. Une fois terminé –acte qui relève déjà de la prouesse intellectuelle–, elle montre le manuscrit à son père.

La Maison sans fenêtre raconte la quête d’une petite fille, Eepersip, qui lutte contre sa solitude et pour sa liberté. Elle trouvera la paix auprès des animaux, dansant au milieu des paysages verdoyants de la forêt.

Un incendie réduit la maison des Follett en cendres. Ses 40.000 mots dévorés par les flammes, Barbara réécrit son histoire, puisant des passages entiers dans sa mémoire d’enfant. Son père, épaté, corrige le manuscrit final avec elle et décide de le montrer à son éditeur, Knopf.

«Le document le plus pur et sincère»

Alors qu’elle vient de fêter son douzième anniversaire, le New York Times publie, à propos de La Maison sans fenêtre: «[Voilà] le document le plus pur et sincère réalisé jusqu’à présent sur ce moment fugace où l’esprit d’un enfant est encore en formation… un véritable petit livre remarquable.»

Elle resterait à tout jamais invisible aux yeux des mortels, sauf à ceux qui auraient encore quelque esprit à croire et des yeux pour voir

Barbara Newhall Follett annonce qu’elle sera prochainement «une pirate» et «prendra le large» pour son prochain roman. Deux ans plus tard, Le Voyage du Norman D, sur son voyage à bord d’une goélette en Nouvelle-Écosse, est publié chez Knopf. Elle est désormais une célébrité.

Une critique du New York Herald Tribune ne voit pas tout ça d’un très bon œil. Anne Carroll Moore écrit dans les colonnes du magazine:

«Je n’imagine pas plus grand préjudice, pour un écrivain entre 19 et 39 ans, que celui d’avoir publié un roman à succès entre ses 9 et 12 ans.»

Barbara Newhall Follett lui envoie un courrier salé.

À ses 14 ans, son père fait ses valises pour s’installer avec sa maîtresse. Le cœur de Barbara Newhall Follett n’est plus qu’une petite boule de papier mâché. Sa mère les embarque, sa sœur et elle, vers Tahiti pour vivre un temps d’aventures et de livres, avant de s’installer à Los Angeles. De là, elle fugue pour se cacher dans un hôtel miteux de San Francisco où elle écrit de la poésie. Elle est mineure. La police vient la chercher et elle menace de se jeter par la fenêtre. «Je hais Los Angeles», crie-t-elle.

30 dollars, un carnet… et elle ferme la porte

En pleine dépression économique, la jeune fille est contrainte de chercher du travail. Elle trouve un job de secrétaire, «une utilisation plus sordide de [s]a magie». Elle continue d’écrire des livres, qui ne sont pas publiés. Plutôt fauchée, sans son bac, elle rencontre Nickerson Rogers et l’épouse.

Au début, cette nouvelle vie lui plaît. Avec son mari, ils partent explorer l’Europe, un sac à dos sur les épaules. Elle prend des cours de danse. Elle n’écrit plus, mais elle danse tout le temps. Le couple s’installe à Brookline, dans le Massachussetts. Finalement, six ans après leur mariage, elle le soupçonne d’aller voir ailleurs, comme son père. Ils se disputent.

Le 7 décembre 1939, elle prend 30 dollars en poche, son carnet de notes et ferme la porte derrière elle. Plus personne ne la reverra.

Nickerson Rogers ne déclare sa disparition à la police que quinze jours plus tard. Il attend quatre mois de plus pour inscrire son nom au registre des personnes disparues. Comme il met son nom d’épouse –Barbara Rogers– nul ne fait le rapprochement. La presse n’en parle pas, et les recherches s’éteignent. Sa mère ne lâchera jamais l’affaire, en vain. En 1966, elle publiera un livre en hommage à sa fille. Le corps de Barbara Newhall Follett ne sera jamais retrouvé.

Libre hommage

Entre suicide et accident, les théories fluctuent. Quel fut le sort de la jeune femme de 25 ans? À la fin de La Maison sans fenêtre, Eepersip disparaît dans la forêt. Les dernières lignes sont:

«Elle resterait à tout jamais invisible aux yeux des mortels, sauf à ceux qui auraient encore quelque esprit à croire et des yeux pour voir. À ceux-là, elle est toujours présente, une âme de la Nature, un lutin des prairies, une naïade des lacs, une nymphe des bois.»

Wilson Follett, le père de Barbara, eut par la suite une fille –Jane– avec sa maitresse. Jane a elle-même eu un fils, Stefan. Stefan Cooke, devenu web designer, a créé un site en hommage à Barbara Follett, Farksolia (du nom du monde imaginaire inventé par l’auteure enfant). On peut y trouver les livres de Barbara Newhall Follett. La Maison sans fenêtre est par ailleurs disponible gratuitement en ligne.

Un grand merci à Paul Collins qui, en 2010, a écrit et publié «Vanishing Act», et qui m’a permis de raconter l’histoire de Barbara.

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