Politique / Culture

Jacques Chirac, politicien manipulateur dans «Astérix»

Temps de lecture : 4 min

En 1976, Le Nouvel Obs publie en feuilleton «Obélix et compagnie», 23e épisode d’Astérix, avec l'ancien président dans le rôle de Caius Saugrenus.

Montage Slate.fr
Montage Slate.fr

Comme dans la plupart des albums d'Astérix, dans Obélix et compagnie, César cherche des solutions pour soumettre les irréductibles Gaulois. Gras, endormis, des sénateurs avachis lui proposent sans conviction de créer des commissions et des «sous-commissions avec des tâches bien précises». Sans oublier bien évidemment de «déjeuner ensemble pour en parler».

Soudain, un jeune diplômé de sa Nouvelle École d'Affranchis (NEA, une ENA antique), Caius Saugrenus intervient. C'est Jacques Chirac en toge. Il propose à César d'affaiblir les Gaulois en... les enrichissant. Montrant en exemple les sénateurs, gavés d'or et d'orgies, parfaitement larvaires.
Convaincu, César lui donne «des crédits illimités». Rome avait une louve, voici qu'Uderzo lui donne un jeune loup. Les traits sont cependant adoucis, comme s'en expliqua Uderzo:

«Pour incarner ce golden boy dispensant à tout le monde ses cours d'économie politique, j'avais eu l'idée de représenter Jacques Chirac qui était alors maire de Paris et passait pour l'archétype de l'apprenti roi du marché. René [Goscinny] m'a un petit peu freiné, c'est pour cela que mon Chirac n'est pas aussi proche du vrai qu'il aurait pu l'être: c'est Chirac sans Chirac.»

Keynes Saugrenus

Le plan de Saugrenus est simple: pour pacifier les Gaulois, rien ne vaut le commerce. Pour cela, il leur achètera des menhirs. À quel prix? Peu importe. Obélix cède son premier menhir 200 sesterces. Le lendemain, Saugrenus lui en offre le double. 800 le surlendemain, et ainsi de suite. C'est l'inflation (Obélix n'y comprend rien). Saugrenus veut plus de menhirs.

Obélix recrute des ouvriers, a recours à la sous-traitance, pour la livraison ou la chasse aux sangliers... Il s'achète des habits aussi luxueux que grotesques. Il est devenu un homme d'affaires et, comme tout cadre des années 1970, a le bonheur de découvrir les vertus de la pause méridienne, avec note de frais.

«Penses-y. Écoute: tu y réfléchis, on se rappelle et on déjeune. D'accord?»

Assez vite, Obélix devient irascible et perd ses amis. Puis, d'autres Gaulois se lancent dans la production de menhirs et le concurrencent. Faussement car Rome, l'État, achète tout. Les sesterces coulent à flot. Le village sombre dans l'argent facile et l'envie. C'est le capitalisme de connivence, terriblement français. Le plan de relance chiraquien se déroule à merveille.

«Si vis pacem, achète des menhirs!»

Nous sommes en 1976 et, sans le savoir, un Goscinny au sommet de son talent a eu une putain de vision de l'avenir. En quelques pages, à force de crédits et d'une dépense publique incontrôlée, keynésianisme du granit, Saugrenus ruinera Rome. Comment? En achetant, de plus en plus cher, des menhirs aux Gaulois, lesquels s'enrichissent grassement, jusqu'à finir par se lasser d'une telle opulence. Toute ressemblance avec quarante ans de budgets français en déficit est purement prémonitoire.

Toi y en a: l'ENA pour les nuls

La caricature chiraquienne est double. Caricature physique, avec la prestance du jeune romain qui s'oppose à la balourdise des sénateurs et rappelle que Chirac fut beau gosse.

Caius Saugrenus | Asterix.com

Caricature intellectuelle ensuite, qui raille l'énarque. Saugrenus est un technocrate parfait (dans la version allemande, il se nomme Technokratus), au langage incompréhensible. Qui doit se mettre au niveau de ses interlocuteurs.

– Saugrenus: Si tu ne peux pas augmenter la production, l'offre ne pouvant satisfaire la demande, ça risque de faire chuter les cours.
Obélix: EEEH?
Saugrenus: Si toi pas pouvoir faire plus de menhirs, moi y en a donner moins de sesterces. Toi y en a compris?

C'est curieusement Chirac qui est ainsi passé à la moulinette, lorsque Giscard, autre pur produit de la technocratie française, méritait au moins autant que lui cette caricature.

Marketing, grogne sociale et mondialisation

Bientôt gorgée de menhirs, Rome commence à s'interroger sur la pertinence des achats de Saugrenus. César déplore un «trésor à sec». Jamais à court d'idées, son jeune «néarque» lui propose de les revendre. Et pour cela, lui conseille d'organiser «une campagne, mettre au point une stratégie, choisir une cible!», un langage que César entend –à tort?– comme guerrier. Suit, page 32 et c'est un des sommets de l'œuvre, une leçon de marketing assénée par Chirac devant un empereur abasourdi, avec des diapos façon PowerPoint en marbre.

Le plan de relance foireux s'aggravera avec un service public du menhir, Rome vendant du granit aux classes moyennes. Avec une bonne campagne de pub qui en fait des signes extérieurs de richesse. Succès immédiat: «Les menhirs s'enlèvent comme des petits pains.» Radieux, Saugrenus envisage alors des produits dérivés. Juste retour sur investissement? Pas si simple. La bulle spéculative étatique éclate.

Brusquement, César et Saugrenus font face à la grogne sociale. Des entrepreneurs bloquent les rues au nom du menhir romain pour défendre l'emploi des... esclaves. Le pire est à venir, avec l'arrivée de menhirs égyptiens (en forme d'obélisques), puis grecs ou phéniciens. La concurrence fait chuter les prix. Rome subit un effet ciseaux, en achetant toujours plus cher et en vendant au plus bas. Au passage, les économistes atterrés auront noté qu'un plan de relance se traduit ici par une hausse massive des importations, grevant le déficit extérieur.

Et Chirac Saugrenus devint libéral

À bout de ressources, César doit mettre fin à cette politique dispendieuse. Fin de la parenthèse keynésienne. À Babaorum, on stoppe les achats de menhirs. Aussitôt, les Gaulois retrouvent leur unité (et leurs très discutables valeurs) pour asséner quelques baffes aux légionnaires. C'est l'effet constant d'une politique de rigueur: elle réconcilie des frondeurs autour d'un sanglier.

La critique de Goscinny est acide: dans Obélix et compagnie, l'interventionnisme de l'État est désastreux. Rome achète des produits (inutiles) sans compter (ni connaître leur prix), s'endette, échoue à organiser un marché, plombe les finances publiques. L'échec est prévisible. Après une période d'expansion et la création d'emplois, la ruine survient. César est obligé de dévaluer. C'est le mot de la fin, dit par Panoramix: «Le sesterce y en a plus rien valoir du tout!»

En lisant cet album, Jacques Chirac devait forcément se convertir à la politique de l'offre. C'est ce qu'il fit en 1986, le temps de gagner les législatives avec un programme présenté comme libéral. Avant d'en revenir à la seule vision économique valable à ses yeux: dire n'importe quoi de keynésien pour gagner la prochaine élection.

Jean-Marc Proust Journaliste

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