France / Politique

Jacques Chirac, le premier des mauvais présidents

Temps de lecture : 3 min

En France comme en Europe, il fut un chef de l'État immobile.

Feu l'ancien président Jacques Chirac lors d'un discours à Saint-Aubin, le 18 décembre 2006. | Patrick Kovarik / AFP
Feu l'ancien président Jacques Chirac lors d'un discours à Saint-Aubin, le 18 décembre 2006. | Patrick Kovarik / AFP

Il n'est pas d'usage de critiquer un mort, quel qu'il fut. Paix à son âme, donc. Que ses proches dans la douleur pardonnent les lignes qui vont suivre.

Jacques Chirac reçoit un tel hommage, une telle brassée de «mec sympa», des tresses pour son «indépendance», des bouquets de «dernier vrai président» (c'est Florian Philippot, alors vice-président du FN, qui lançait ce compliment en septembre 2016, c'est dire), de louanges de grand président face à George W. Bush en refusant que la France participe à la guerre d'Irak, etc., etc., que non. Non, désolé. Jacques Chirac ne fut pas un grand président, ni même un bon président.

Jacques Chirac fut le premier de ces hommes politiques s'enfermant dans l'impuissance, dans l'incapacité de faire ces réformes dont la France avait tant besoin. Et, ce qui est à mes yeux pire encore, il fut le premier des présidents français pas vraiment eurosceptique, mais à coup sûr euro-immobile. Jacques Chirac, en somme, a fait beaucoup de mal à la France. Jacques Chirac a fait beaucoup de mal à l'Europe.

«Tu fais chier avec tes réformes»

Son refus des réformes tient à son ADN de profond radical-socialiste corrézien. Son parcours intellectuel de boule de flipper le montre. Des débuts communisants, un repli gaulliste, pompidoliste plutôt, des velléités thatchériennes en 1986, puis des tentations socialo (la fracture sociale en 1995) et, au bout du bout, une fois assis sur le pouvoir, l'immobilisme comme doctrine.

Il a montré cet immobilisme dans ses succès. Son premier poste ministériel est celui de l'Agriculture, en 1972. Il s'y répand en promesses de «protection» et de subventions. Bien lui en prend, les agriculteurs resteront fidèles dans les urnes. Il aimait le cul des vaches, sa légende est construite. Qu'il ait bloqué toute espèce de modernisation de l'agriculture française, on le comprend seulement aujourd'hui avec les difficultés dans toutes ces filières depuis que les filets des aides communautaires sont repliés.

Indétermination européenne

Il le montre aussi dans ses expériences malheureuses. En 1974, il est Premier ministre lors de la grande grève de La Poste. Valéry Giscard d'Estaing, le président nouvellement élu, voulait transformer l'institution en «office», les postièr·es craignaient de perdre leur statut d'assimilé fonctionnaire. Ce fut le feu. Neuf jours de grève, nous sommes encore dans l'effervescence de Mai 68, les extrêmes gauches sont puissantes et «tout passe par la lutte». Le ministre des PTT doit démissionner, Jacques Chirac cède et accorde de fortes augmentations de salaire.

Premier ministre, en 1986, devenu thatchérien, il privatise et baisse les impôts. Il faudra couvrir les déficits budgétaires. Président, il abandonne la politique économique dite de la «désinflation compétitive», et place la France dans le déficit commercial.

Sa longue carrière politique tout entière est celle d'une quête du pouvoir pour le pouvoir. «On gagne, et on voit après», avouait-il. Malgré deux échecs à la présidentielle (1981, 1988), il réussit à se maintenir à la tête de son parti. Trahisons, coup bas, limogeages des concurrents, on ne lui reproche pas cela, c'est la vie politique. Mais il installe en France le système du jamais définitivement battu. Quand souvent, ailleurs, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, l'échec signifie la fin de la vie politique, ce n'est plus le cas chez nous depuis Jacques Chirac.

D'où cette monopolisation de la classe politique, son côté perdurant et monocolore, cette absence de sang neuf. D'où, pardon de paraître tracer un portrait au canon, mais d'où cette baisse de qualité du personnel politique français. Nous en souffrons aujourd'hui.

Le plus grave, c'est son indétermination européenne. Son prédécesseur, Valéry Giscard d'Estaing s'est inscrit dans la ligne des pros, des agissants, pour construire la Communauté. Il fait encore des propositions aujourd'hui. Jacques Chirac, c'est le contraire. On a dit qu'il était le premier président à n'avoir pas fait la Seconde Guerre mondiale, ceci expliquant cela. Possible.

Le fait est qu'il a longtemps hésité avant le vote en faveur de Maastricht. L'avancée européenne, la fameuse bicyclette qui doit avancer, s'arrête avec lui. Il signera le traité de Nice, avec son Premier ministre Lionel Jospin, il est vrai. Ce traité restera comme celui qui installera l'indécision, la reprise du pouvoir par les chef·fes de gouvernement et d'État, c'est-à-dire comme la mort de la Commission et de l'Europe progressive à la Monnet. Il n'était pas seul, Gerhard Schröder, alors chancelier outre-Rhin, sera son compagnon d'assassinat.

Voilà. Après, on peut, dans plein de domaines, souligner que Jacques Chirac a bien fait, qu'il était un président sympa, et tout et tout. Mais gravement, il a nui à la France et à l'Europe. Il faut le dire. Et ajouter, encore une fois, paix à son âme.

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