France

La démocratisation des diplômes est-elle allée trop loin?

Louise Tourret, mis à jour le 21.09.2016 à 11 h 52

Alors les universités françaises vont accueillir 30.000 étudiants de plus cette année, la question d'une plus grande sélection se pose dans l'enseignement supérieur. Car les diplômes ont aujourd'hui une valeur contrastée et surtout dégradée.

Des étudiants manifestent le 3 mai 2016 à Toulouse | REMY GABALDA / AFP

Des étudiants manifestent le 3 mai 2016 à Toulouse | REMY GABALDA / AFP

«Il faut plus de diplômés du supérieur en France.» Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la ministre de l'Éducation nationale, lors de la conférence de presse de rentrée universitaire qui a eu lieu ce mardi 20 septembre. Najat Vallaud-Belkacem ne déroge pas à la règle, c'est aussi ce qu’affirmaient ses prédécesseurs.

Cette finalité est aujourd’hui partagée par presque tous les pays du monde, rien d’extravagant à première vue. Elle correspond à ce qui a été défini comme la «société de la connaissance», un objectif européen inclus dans la fameuse stratégie de Lisbonne qui comprend de nouveaux contours développés au seuil des années 2000: une économie fondée sur la connaissance, appuyée sur le recherche, le développement et l’innovation. Cela passe évidemment par l’enseignement supérieur et les universités, la formation plus élevée de la jeunesse.

Mais, en France, cette croissance du nombre de diplômés s’est faite rapidement à partir des années 1980 avec un objectif aujourd’hui atteint: 80% de bacheliers. Et un nombre d’étudiants croissant. Cette année voit nos universités accueillir 30.000 étudiants de plus, c’était plus de 42.000 l’année passée avec des filières particulièrement demandées et surchargées comme les Staps –qui préparent notamment les étudiants à devenir prof d'EPS.

La valeur dégradée des diplômes

Plus de diplômes, plus d’ambition, on serait donc en droit de se réjouir… Mais les diplômes obtenus aujourd’hui ont une valeur contrastée et surtout dégradée. C’est ce que formule le sociologue Louis Chauvel dans un ouvrage paru à la rentrée aux éditions du Seuil: La Spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions. Deux sous-chapitres du livre sont consacrés à l’éducation. Avec, pour commencer, un exemple clair, celui du baccalauréat, qui est, en France, le premier diplôme de l’enseignement supérieur:

«Le bac de 2015 correspond au BEPC de 1950, en matière de part de titulaires dans une génération.»

Et ce n’est pas que plus de gens aient le bac qui pose problème mais la reconnaissance de ce diplômes, et des suivants, sur le marché du travail:

«Jusqu’au années 1980, les titres scolaires ont conservé la même valeur mais la seconde “explosion scolaire” (selon la formule de l’historien Antoine Prost) n’a pas correspondu à suffisamment d’emplois nécessitant ces qualifications.»

Lorsque nous le rencontrons, Louis Chauvel se fait plus précis sur la politique de massification et de démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur:

«Les 80% d’une classe d’âge au bac de Chevènement à la fin des années 1980, cela a consisté à appuyer très fort sur l’accélérateur pendant cinq ans pour parvenir à l’objectif et ne plus rien faire après. Une croissance régulière de qualité, maitrisée, permettant de savoir quel type de diplôme permet de trouver une véritable position (…) avec une politique de long terme –par exemple sur quinze ans– auraient permis aux familles, aux étudiants, aux employeurs de comprendre les transformations, et non des constater avec cinq ans de retard le fait qu’on a dispensé des formations sans débouchés suffisants. C’est une réalité française singulière, on agit par à-coups. Cela a créé des distorsions entre des générations sur le marché de l’emploi.»

Dans les années 1970, le baccalauréat suffisait pour devenir instituteur… Aujourd’hui, écrit Chauvel (en citant d’autres sociologues comme Camille Peugny), la comparaison internationale permet de saisir que la baisse massive de la position relative des nouvelles générations de diplômés en France. Et le fait que les promesses de diplômes engendrent des désillusions est observable scientifiquement, en comparant le destin des générations, comme le fait Chauvel:

«En France, la segmentation du marché du travail par groupes d’âges spécifiques produit une concurrence exacerbée entre jeunes diplômés qui, même avec des certifications très supérieures à celle de leurs aînés, se partagent des positions sociales raréfiées et doivent donc réduire leurs ambitions pour trouver leur place. On saisit mieux la panique en France autour de la course aux diplômes: de plus en plus nécessaires et de moins en moins suffisants, le titre scolaire est une clé qui n’ouvre plus les mêmes portes que naguère.»

Plus grave, les effets s’enregistrent à long terme:

«La politique d’accès massif de la jeunesse aux diplômes de l’enseignement supérieur, menée trop rapidement, et déconnectée du monde du travail n’a aboutit qu’à une carbonisation de la ressource que représentent les diplômés.»

Qualité et rendement de l'éducation

La puissance publique s’en est-elle rendu compte? Oui, d’une certaine manière puisque Najat Vallaud-Belkacem parlait justement en cette rentrée de «démocratisation exigeante de l’enseignement supérieur». Une manière diplomatique de dire que, jusqu’ici, la démocratisation s’était faite, sinon rapidement, du moins sans que le «rendement» des diplômes ne soit préservé (on n’abordera pas ici la question du «niveau des étudiants» sujette à de nombreuses controverses) et qu'il y ait des retombées relatives à l’accès au diplôme (de la reconnaissance et surtout du travail), à la fois individuellement et collectivement.

Alors que cette année aura vu des polémiques, et même la saisie du Conseil d’État autour de la sélection à l’entrée en master 2, on ne peut que s’inquiéter de l’inflation des diplômes s’ils aboutissent à l’impression d’une promesse non tenue. Pour Louis Chauvel, la responsabilité est à chercher dans le monde académique mais surtout chez les politiques:

«L’université est une bulle. Le débat sur la croissance qualitative n’a pas été menée en ce qui concerne l’enseignement supérieur (…) dans notre pays, on a fait des trucs qui se voient, construit des universités mais, en comparant aux autres pays européens[1], je constate que le “campus blues” est une réalité bien française.»

Et Louis Chauvel de conclure par ces propos:

«On est incapable de proposer un avenir meilleur aux nouvelles générations, être jeune en France, c’est subir le même désavantage relatif qu'un immigré. Mais on en parle beaucoup moins. Pour prendre un exemple concret, aujourd’hui, le gouvernement baisse les impôts et mène donc une politique fiscale en faveur des catégories âgées et moyennes et aisées qui sont concernées par cette baisse et ne choisit pas de consacrer ces ressources supplémentaires, ce “cash”, à mener des politiques plus déterminées pour les jeunes. En ce qui concerne la jeunesse, il y a eu beaucoup de quinquennats pour rien.»

Une question demeure et mérite que les responsables politiques s’en saisissent: que produit-on comme représentation de la connaissance et comme valorisation du savoir quand ceux-ci se délivrent dans un environnement dégradé et surtout ne permettent pas de s’insérer convenablement dans la société?

1 — Malgré des dépenses relativement élevées par étudiant (14.430 euros par an selon le tout récent rapport «Regard sur l’éducation» c’est à dire une centaine d’euros de plus que dans la moyenne des pays de l’OCDE) Retourner à l'article

 

Louise Tourret
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Journaliste
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