Culture

On devrait davantage s'intéresser aux titres des épisodes de série, la preuve

Nora Bouazzouni, mis à jour le 29.09.2016 à 9 h 12

Indices, clins d'œil ou références cachées, ils ont beaucoup de choses à nous dire.

Image de la série «Blindspot» | TF1

Image de la série «Blindspot» | TF1

Laissez-moi vous poser une question: est-ce que vous connaissez le nom du dernier épisode de série que vous avez regardé? Bon. Moi non plus. Vous allez me dire que c’est la faute du téléchargement, qui élague jusqu’aux génériques, et vous n’auriez pas complètement tort. Pas complètement, parce qu’à bien y regarder, la plupart des séries ne s’embarrassent même pas d’afficher pareil «détail». Les noms des dix producteurs exécutifs, du maquilleur ou de la cheffe électricienne, bien évidemment, mais celui de l’épisode? Introuvable. Sauf à consulter Wikipédia, acheter les DVD ou regarder la série sur Netflix, qui l’a réhabilité mieux que personne (mais seulement dans la langue paramétrée pour le compte).

Stranger Things (Netflix), Master of None (Netflix) et Sherlock (BBC One)

En ces temps où il n’y a guère plus que Sherlock, Master of None ou Stranger Things –liste non exhaustive, vous pensez bien– qui se paient le luxe de teaser uniquement des noms d'épisodes pour une saison 2 pas encore tournée, il reste des créateurs de série qui font l'effort de gratifier le spectateur de cet avant-goût de la demi-heure ou de l’heure qui va suivre. Je regrette l’époque où, sitôt acheté, je me jetais sur Télé 7 jours pour lire les résumés des prochains épisodes de X-Files ou Buffy –parmi les seuls que je sois capable de citer nommément, bien que n’ayant jamais vu leur nom à l’écran.

Mais si les showrunners font depuis longtemps l’économie (ou le deuil) de ce carton-titre, ils n’ont pas pour autant déposé les armes et certains rivalisent d’ingéniosité pour le bonheur des fans hardcore (et des critiques télé). À commencer par Vince Gilligan, le créateur de Breaking Bad, plutôt coutumier du fait. En 2009, il révèle au critique Alan Sepinwall que le nom de certains épisodes de la saison 2 annonçait le crash d'avion final: «Seven Thirty-Seven Down Over ABQ». C'est-à-dire «Un 737 s'écrase sur Albuquerque», la ville où vit le héros Walter White. Sept ans plus tard, en avril dernier, les fans se rendent compte que le facétieux showrunner a encore planqué un message caché dans la saison 2 (décidément) de Better Caul Saul, le spinoff de Breaking Bad. En mélangeant les premières lettres de chacun des noms d'épisodes, on obtient «FRING'S BACK». Soit «Fring est de retour», Gustavo Fring étant le proprio-dealer du fast food Los Pollos Hermanos et ennemi de Walter White dans Breaking Bad. «C’était presque humiliant, la vitesse à laquelle les gens s’en sont rendu compte . Mais ça nous conforte dans ce qu’on savait déjà, c’est-à-dire qu’il ne faut jamais sous-estimer le public, surtout le nôtre (…). Ils sont hyper intelligents, plus qu’on n’aurait jamais pu imaginer», confie-t-il à Yahoo!. Une manière comme une autre de consolider la communauté de fans, en la rendant spectatrice mais aussi actrice de sa série favorite.

Ceux qui...

Tout le monde n'a pas l'imagination (ni le talent) de Gilligan, mais saluons d’emblée le petit effort fourni par The L Word, dont les épisodes commencent invariablement par un L, ou The Good Wife, où ils comptent autant de mots que la saison à laquelle ils appartiennent –mais seulement jusqu’à la quatrième, bizarrement. Maintenant que les médailles en chocolat ont été distribuées, rentrons dans le vif du sujet avec nos amis les fatalistes-créatifs, ceux qui n’ont pas lâché l’affaire malgré l’adversité. En 1994, les parents de Friends, David Crane et Marta Kauffman, conscients que les téléspectateurs ne verraient jamais le nom des épisodes, ont pensé à la façon dont ceux-ci en parleraient le lendemain autour de la machine à café. Voilà pourquoi chaque épisode commence par «The One» (Celui): «The One With The Jellyfish» («Celui avec la méduse») ou «The One Where Chandler Can't Remember Which Sister» («Celui où Chandler ne se rappelle pas quelle sœur»). Le problème, c’est que le traducteur français n’a pas eu le mémo –ou comment un pronom relatif (qui) peut TOUT changer: «Celui qui soignait les piqûres de méduses» ou «Celui qui ne s'y retrouvait plus»… Dans le genre titres standardisés, on retrouve aussi Monk façon Martine («Mr. Monk Takes a Vacation», «Mr. Monk Goes to the Asylum») ou encore la sitcom 2 Broke Girls («And the Drug Money», «And Too Little Sleep»).

Un format apprécié des comédies, mais pas que. Dans une interview à Collider, Jeph Loeb, scénariste et vice-président de Marvel TV, explique que la série Jessica Jones aurait dû s’appeler AKA Jessica Jones (Alias Jessica Jones): «Chaque personne a un alias, dans la vie. Il y a celui ou celle qu’on montre aux autres, et puis celui ou celle qu’on est réellement.» Car Jessica Jones est née Jessica Campbell, apparue pour la première fois en 2001 dans le comic Alias (coïncidence?). Adoptée par les Jones après avoir que sa famille est morte dans un accident de voiture, elle devient une super-héroïne douée d’une force surhumaine et prend les pseudos de Jewel, Knightress ou encore Power Woman. Séquestrée et violée par l’abominable Kilgrave, Jessica réussit à fuir et abandonne son costume pour le job de détective privée. Une femme aux multiples alias, donc, en quête d’identité: qui est la vraie Jessica? Si la série a abandonné le AKA du titre original, la showrunneuse Melissa Rosenberg prévient qu’il «vit encore dans les épisodes».  Effectivement intitulés «AKA Ladies Night», «AKA The Sandwich Saved Me» etc., ces titres apparemment descriptifs sont éminemment subjectifs. En révélant que le point de vue choisi est celui d’une seule personne, ils nous préviennent: ce que vous allez voir est forcément déformé par le prisme de mon expérience et par ce que je veux bien vous raconter.

Un pacte signé avec le spectateur

Moins qu'un contrat de vérité, c'est un pacte d’intimité signé avec le spectateur. Comme dans Scrubs, où l’on suit le quotidien d’un hôpital à travers les yeux et surtout la voix off d’un jeune interne: «My First Kill», «My Intern’s Eyes»… J.D., l’unique narrateur, se confie comme à un journal intime et nous ne saurons jamais comment ses collègues vivent la même expérience. Sauf dans la neuvième et dernière saison, où les voix se font plurielles: «Our First Day Of School», «Our True Lies»… L'hôpital du Sacré-Cœur ayant été déplacé sur un campus d’université où J.D. est devenu prof, la série change de perspective: place aux nouveaux arrivants.

À l’inverse, les épisodes de The Girlfriend Experience sont à l’image de la série et son héroïne, étudiante en droit devenue prostituée de luxe. «Provocation», «Available», «Home»… des termes explicites et objectifs, de simples observations comme des diagnostics posés sans jugement ni la moindre émotion.

Une obsession du contrôle qui passe, pour d’autres, par des listes. Recherché par le FBI, Raymond Reddington, propose de s’associer pour débusquer non pas les criminels de la most wanted list de l’agence, mais ceux de sa blacklist perso (le titre de la série). Chaque épisode porte ainsi le nom ainsi que le numéro attribués à ces individus: «The Stewmaker» (No. 161), «Gina Zanetakos» (No. 152)… Dans Mentalist, c’est la quête du tueur en série Red John (John le Rouge, en VF) qui mobilise l’équipe de Teresa Lisbon et Patrick Jane. Chapeau à ceux qui ont dû, jusqu’à l’arrestation du criminel dans la saison 5, décliner coûte que coûte la couleur rouge: «Ladies in Red», «Blood Brothers», «Scarlett Fever», «Crimson Casanova»… Un sacré défi que les traducteurs français n’ont même pas essayé de reproduire. Idem pour la série Bones, qui annonce le cadavre hebdomadaire dans ses titres: «The Woman in the Car» a par exemple donné en VF «Témoin gênant». C’est bien la peine de se creuser la cervelle.

De la cuisine aux sciences politiques

Il y a aussi la famille «thématique»: chez Hannibal, pas avare sur les scènes de cuisine (la série s’est même offert les services de consultant du célèbre chef catalan José Andrés), on célèbre la gastronomie française (saison 1: «Potage», «Trou Normand»), japonaise (saison 2: «Futamono», «Mizumono») et enfin italienne dans une saison 3 qui se déroule largement à Florence («Antipasto», «Dolce»). Puis, juste avant le series finale, on boucle la boucle en rendant hommage aux peintures du Grand dragon rouge de William Blake, qui jouent un rôle prépondérant dans le roman de Thomas Harris, celui-là même qui a inspiré la série.

Beaucoup plus tordue, Braindead (la nouvelle comédie des créateurs de The Good Wife) a zappé le générique mais ses titres sont merveilleux: «The Insanity Principle: How Extremism in Politics is Threatening Democracy in the 21st Century» («Le principe de la folie: comment l’extrémisme politique menace la démocratie au XXIe siècle») ou «Notes Toward a Post-Reagan Theory of Party Alliance, Tribalism, and Loyalty: Past as Prologue» («Notes pour une théorie post-Reaganienne des alliances entre partis, du tribalisme et de la loyauté: le passé comme prologue»). Vous avez l’impression d’être au rayon science politique de votre bibliothèque? Normal. Braindead vous met dans la même situation que son héroïne Laurel Healy, jeune documentariste qui débarque à Washington sans rien connaître des stratégies politiques. Il est même plus intéressant de découvrir le titre de chaque épisode après son visionnage, puisqu’il s’agit du résumé jargonneux d’une situation incompréhensible par le commun des mortels. Ou comment faire compliqué quand on peut faire simple. Un peu comme The Big Bang Theory, qui mixe allègrement science et humour, pour montrer qu’on reste dans un univers de sitcom mais qu’on sait de quoi on parle: «The Big Bran Hypothesis», «The Dumpling Paradox»…

L'érudition

À dix mille lieues de là, dans l’univers très sérieux et dark d’Orphan Black, l'érudition l'emporte: citations extraites de L’Origine des espèces dans la saison 1, des travaux du philosophe Francis Bacon (saison 2) ou de la prof cyberféministe Donna Haraway (saison 4). Mais jamais gratuitement, toujours en lien avec les enjeux scientifiques, éthiques ou philosophiques évoqués au fil de la saison. Pour la troisième, c’est le discours de fin de mandat du président américain Dwight. D. Eisenhower qui a été choisi par la consultante scientifique de la série, Cosima Herter. Son producteur exécutif, John Fawcett, explique que l’ancien chef d’État «aborde un grand nombre d’éléments importants pour nous dans la saison 3: la technologie, la science et la guerre. Il évoque le complexe militaro-industriel, et comme les clones Castor sont des produits militaires, ça nous a parlé».

Le modèle du genre, le champion de la sophistication reste Star Trek, dont la portée philosophico-sociologico-religieuse résonne jusque dans le nom de ses épisodes, magnifiques et imaginés pour l'occasion: «For the World Is Hollow and I Have Touched the Sky», «The Galileo Seven», «The City on the Edge of Forever», «Journey to Babel», «Plato's Stepchildren»…

Enfin, certains préfèrent l’interactivité voire la galéjade: du deaftest géant qu’est Grey’s Anatomy (chaque épisode porte le titre d’une chanson) en passant par le détournement pop-culturel de Gossip Girl («The Blair Bitch Project», «The Ex-Files»), Supernatural («The Girl with the Dungeons and Dragons Tattoo», «The Curious Case of Dean Winchester») ou le maître en la matière, Les Simpson («Million Dollar Maybe», «How I Wet Your Mother»). Aaron Sorkin, lui, adresse un chouette clin d’œil à ses fans en appelant systématiquement «What Kind of Day Has It Been» le dernier épisode de la première saison de chacune de ses séries. C’est ainsi que Robert Whitehead, producteur principal du film Des hommes d’honneur, écrit par Sorkin, commençait chaque réunion post-répétitions. (Maintenant, allez briller en soirée.)

Mais les créateurs de Blindspot, diffusée sur TF1 depuis le 13 septembre, ont poussé le jeu de piste très loin et achève de montrer à quel point les titres ont du sens. Chaque titre d’épisode est un anagramme à reconstituer qui, mis bout-à-bout avec ses petits copains, forme le message suivant, aussi mystérieux que les tatouages de l’héroïne:

«Qui est Jane Doe? Taylor Shaw, la fille disparue? Ou peut-être pas. Le passé va brouiller notre jugement. Ne faites confiance à personne. Suspectez tout le monde. Soulever le rideau et dévoilez le cerveau de tout ça. En cas d'urgence, suivez les instructions. Restez où vous êtes. Trouvez une ligne sécurisée et contactez le responsable. Trouvez ce dont vous avez besoin dans le dernier lieu que vous avez regardé. Pour commencer la séquence, concentrez-vous sur le temps. Attendez ensuite l'adresse de votre nouvel abri. L'ordre final sera révélé. Quand c'est classé.»

Plusieurs niveaux de lecture

Dans le genre «jouons au plus malin», Mr. Robot, dont la deuxième saison s’achève outre-Atlantique (vous pouvez rattraper la première tous les lundis sur France 2), n'est pas en reste. La série propose, pour chaque nom d'épisode, trois niveaux de lecture: 1) un titre jargonneux en «leet speak» («eps1.3_da3m0ns.mp4», «eps2.1_k3rnel-pan1c.ksd»); 2) qui une fois déchiffré a un lien avec l’épisode en question; 3) et qui est en fait un nom de fichier. Fichiers vidéo dans la saison 1, où le téléspectateur découvrait le monde à travers les yeux d’Elliot et où le fameux Mr. Robot apparaissait masqué à la télévision. Cryptés dans la saison 2, signe que l’on ne devait toujours pas prendre pour argent comptant ce que raconte le personnage d’Elliot, de plus en plus méfiant vis-à-vis de cet «ami» avec qui il discute dans sa tête. «Rebonjour, commence-t-il dans le premier épisode de la saison 2, en écho au pilote de la série. Je ne sais pas si je peux encore vous confier des secrets comme avant. Un ami est censé être honnête, et vous ne l’avez pas été.»

On pourrait continuer longtemps à lister les caractéristiques: les indices dans les titres de Game of Thrones, les titres en forme de chapitres de True Detective (l'auteur de la série écrit des livres)L’art de titrer un épisode n’est donc pas mort, loin de là, il est seulement devenu invisible. Au Royaume-Uni, un prix vient récompenser le générique. Mais, aux États-Unis, lieu de production privilégié de séries, puisque les Emmy Awards récompensent bien des choses –souvent moins saisissables qu’un scénario ou des costumes– comme le montage, le mixage sonore, il serait cohérent d'ajouter une catégorie. Quelque chose comme: celui qui a le meilleur titre d'épisode.

Nora Bouazzouni
Nora Bouazzouni (17 articles)
Journaliste et traductrice
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