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Les clichés sexistes de la «friendzone»

Emeline Amétis et Camille Malnory, mis à jour le 21.09.2016 à 15 h 06

La friendzone, mot employé pour parler d’une relation amicale où l’un des amis développe des sentiments amoureux à sens unique pour l’autre, est aujourd’hui devenue une idée misogyne qui cristallise les problèmes de conception des relations hommes-femmes.

Jorah Mormont, dans «Game of Thrones», totalement «friendzoné» par Daenarys Targaryen, selon des internautes.

Jorah Mormont, dans «Game of Thrones», totalement «friendzoné» par Daenarys Targaryen, selon des internautes.

«On a trouvé le logo officiel de la friendzone.» Le 14 septembre 2016, un utilisateur de Reddit publiait ce dessin sur Imgur. À Slate, on a décidé de faire un court papier sur ce logo et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on s’est fait taper sur les doigts. L’article a suscité de nombreuses réactions, notamment sur le sexisme de cette notion.

Le terme est devenu populaire grâce à une série qui l’est tout autant, Friends. Dans l’un des tous premiers épisodes, «The One With The Blackout» («Celui qui a du jus» en français), sorti en 1994, Joey qualifie son acolyte Ross, de «maire de la friendzone». Ce bon vieux Ross est amoureux fou de Rachel depuis des années, mais elle ne le considère que comme un ami. Elle le qualifie même de «mec génial», et Ross en est tout retourné. Mais Joey, bien plus clairvoyant, va lui ouvrir les yeux: non, Rachel n’est pas intéressée par lui. Ainsi, a donc été révélé au grand public la friendzone.

Un running-gag fédérateur

Depuis le mot s’est largement diffusé dans la pop culture. MTV a même décidé d’en faire le sujet principal d’une de ses émissions, «Friendzone». Garçons et filles tentent de s’ouvrir à leur meilleur-e ami-e, pour qu’enfin la vérité des sentiments soit dite. Visiblement, la série passionne puisqu’on compte déjà cinq saisons. Les mèmes sur le sujet pullulent sur internet. L'un des favoris utilise Jorah Mormont, éconduit par la Mère des dragons, dont il est le conseiller dans Game of Thrones.

En 2014, Studio Bagel décide de raconter l’atroce histoire de Thomas qui doit «déposer ses couilles» en entrant dans la friendzone, une prison où des pauvres gars comme lui portent des combinaisons oranges. Parmi les friendzonés, il y a Jackie, victime du «c’est juste un pote» ou Steven, que l’élue de son cœur voit comme un pote gay. Sans vous spoiler l’odyssée de Thomas, disons qu’il va trouver un moyen de se remettre de sa situation. Norman et Natoo s’emparent eux aussi du sujet en chanson, où la YouTubeuse clâme que Norman est «son pote asexué», «avec qui il ne se passera jamais rien», ce que ne veut plus être le jeune homme.


La friendzone n’est plus une simple histoire d’amour non-réciproque. Elle est devenue un problème. Mais un problème souvent relayé par les hommes. Si Norman précise que «les hommes ET les femmes» peuvent se retrouver dans cette situation, il choisit tout de même de mettre en scène le cas où l'homme en est la «victime». Dans plusieurs films, comme Et (beaucoup) plus si affinités, ce sont des hommes qui attendent que leur amie ouvre enfin les yeux. Les mèmes d’internet vont aussi dans ce sens, et la plupart allient d’ailleurs moqueries envers les garçons et images de femmes manipulatrices.

Les pick-up artists, «professionnels de séduction» qui dispensent leurs conseils sur internet, ont aussi largement participé à la diffusion du concept, mais également à son basculement vers le sexisme. L’idée générale est que quelques techniques, comme rendre la demoiselle jalouse, la pousserait dans les bras du pauvre garçon friendzoné. Pour la plupart de ces pros de la drague, la friendzone n’existe pas, elle n’est qu’une affaire d’individus ne sachant pas s’y prendre avec les filles et qui acceptent une situation où leur masculinité (et donc leur côté sexué) est effacée.

Un concept problématique

C’est là toute l'ambiguïté du concept. Associer la friendzone à la «castration» ou à l’asexualité, comme le Studio Bagel et d’autres le font, c’est reprendre un poncif : l’idée préconçue et sexiste qu’un homme serait privé de sa masculinité ou de sa sexualité si une femme ne lui accorde pas ses faveurs romantiques ou sexuelles. D’une situation simple et commune, on passe à une «humiliation» vécue, de surcroît, comme une «injustice». Comme si être «gentil» avec une femme donnait un pass pour coucher avec elle (mais s’agit-il vraiment de gentillesse si elle est feinte pour mieux atteindre un objectif de séduction ?). Comme si l’amitié proposée par une femme à un homme ne valait rien, parce que cette amitié, entre deux personnes de genre différent, n'est pas censée exister. Que l’on pouvait perdre du temps à être sincèrement gentil. Et surtout, comme si arrêter de bien se comporter avec une femme, pour paraître «plus viril», allait mécaniquement la séduire.

La conclusion de cette conversation sur Doctissimo, commencée par un homme qui se plaint d’être «relégué» au plan d’ami, est édifiante: les femmes adorent qu’on les ignore intentionnellement, qu’on soit un brin méchant avec elles, ça leur prouve qu’un homme «a des couilles» (parce que oui, c’est tout ce qui les intéresse). 

«Disons plutôt qu’il faut arrêter d’en faire trop», tempère Sélim Niederhoffer, auteur de la formation «Fini la friendzone» et coach en séduction sur Artdeseduire.com«Il doit rester 1 à 5% des femmes qui aiment le romantisme», évalue le coach. Trop peu pour perdre son temps à être «trop mielleux» et «trop collant»

À partir du moment où ces messieurs ne suivent pas ces règles parce que justement, ils sont gentils, «les femmes les exploitent comme des pigeons», selon un internaute sur Doctissimo. Quid du consentement? Le quoi? Il a complètement disparu du raisonnement.

La friendzone, c'est la vie

Si on suit la logique de la friendzone, telle qu’admise par la plupart des mèmes, des forums sur le sujet et même des hommes, les femmes ne représentent qu’une masse indifférenciée qui adopte le même comportement dans une diversité de situations amoureuses. Sauf qu’en réalité, une femme –comme un homme– décide seule de son présent et futur amoureux ou sexuel.

«La sexualité des femmes n'est pas un trophée que l'on obtient à condition de gentillesse et de temps consacré», explique Diane Saint-Réquier, militante pour la cause féministe. 

La réciprocité, peu importe «la gentillesse», n’est pas obligatoire. Diane Saint-Réquier le dit d'ailleurs très bien sur son site, Sexy Soucis, où elle répond à la question d’un internaute «frustré par des années de castration»: «Trouver une personne à qui on plaît et qui nous plaît n’est pas un droit, pas un devoir.» 

Et ça, beaucoup de femmes le savent aussi parce que les hommes hétérosexuels ne sont pas les seules «victimes» de la friendzone, malgré la majorité écrasante du cas de figure sur internet ou dans la pop culture. Les hétérosexuels tout court non plus d’ailleurs... Peu importe la sexualité ou le genre, se voir refuser des avances peut arriver à tout le monde mais n’est agréable pour personne. «Le problème, ce n'est pas le ressenti des gens, c'est ce qu'ils en font: bien sûr que ça fait mal, mais beaucoup d'hommes réagissent avec agressivité», regrette Diane Saint-Réquier. 

«Les femmes ont beaucoup plus de résilience: elles tournent la page définitivement après s’être pris un râteau. Un homme peut ruminer en boucle», analyse Sélim Niederhoffer.

Peut-être parce que la société n'a pas appris aux femmes à penser que c’est injuste quand c’est simplement la vie.

Emeline Amétis
Emeline Amétis (59 articles)
Camille Malnory
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Journaliste
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